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ECONOMIE

Textile : comment le Maroc veut transformer ses déchêts en usines et en emplois

Avec 230.000 emplois, une dépendance persistante aux matières importées et des règles européennes de traçabilité appelées à se durcir dès 2027, la filière textile marocaine voit dans l’économie circulaire bien plus qu’un chantier environnemental. Après trois ans d’essais pilotes menés avec la Société financière internationale, le pays dispose désormais d’une première preuve de faisabilité. Décryptage.

Textile : comment le Maroc veut transformer ses déchêts en usines et en emplois
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Le 10 juin 2026 à 11h13 | Modifié 10 juin 2026 à 11h39

Le Maroc veut faire de ses déchets textiles un levier industriel. Encore faut-il transformer l’expérimentation en filière. Après trois années de diagnostics, d’essais pilotes et de concertation, le programme "Morocco Textile Circularity", piloté par la Société financière internationale (IFC), institution du groupe de la Banque mondiale, livre un premier enseignement : la circularité textile est techniquement possible au Maroc, mais son passage à l’échelle reste suspendu à plusieurs verrous réglementaires, industriels et sociaux.

L’enjeu dépasse le seul registre environnemental. Le textile et l’habillement représentent près de 230.000 emplois, soit environ 27% de l’emploi industriel national, et demeurent l’un des principaux moteurs des exportations marocaines. Chaque année, plus de 83.000 tonnes de déchets textiles sont générées dans le pays. Longtemps traitées comme une contrainte, ces chutes sont désormais regardées comme une ressource susceptible d’alimenter une nouvelle chaîne de valeur locale.

"La circularité est un maillon important", a souligné le secrétaire général du département du Développement durable, Bouzekri Razi, lors de la rencontre organisée mardi 9 juin 2026 à Rabat pour présenter les résultats du programme. L’enjeu, selon lui, est désormais de "transformer le dialogue en action". Autrement dit, de passer d’un modèle fondé sur la gestion des déchets à une logique industrielle de récupération, de tri, de recyclage et de réintégration des fibres dans la production.

"Il faut repenser nos modes de création de valeur", estime Bouzekri Razi, en plaidant pour un modèle industriel davantage fondé sur la résilience et la durabilité. "La circularité est devenue un enjeu économique stratégique. Ce n’est pas seulement un projet environnemental. C’est un projet économique, sociétal et stratégique", insiste-t-il.

Une preuve de faisabilité, mais pas encore une filière

Les essais pilotes ont permis de valoriser plus de 1.200 tonnes de chutes textiles et de démontrer que des chaînes d’approvisionnement circulaires peuvent être mises en place. Selon les résultats présentés, le Maroc disposerait du gisement nécessaire pour fournir des matières recyclables à son industrie textile.

Le programme a même dépassé ses objectifs initiaux : 427 tonnes métriques de chutes textiles ont été transformées en nouveaux matériaux destinés à la transformation, tandis que 2.400 tonnes supplémentaires ont été orientées vers le recyclage. Les expérimentations ont également montré que les volumes de coton blanc collectés dépassaient parfois la demande exprimée par certaines marques.

L’autre enseignement tient à la qualité des produits obtenus. Les tissus intégrant des matières recyclées ont répondu aux standards attendus par les donneurs d’ordre internationaux. Les analyses de cycle de vie réalisées dans le cadre du programme indiquent, par ailleurs, que l’utilisation de fibres recyclées permettrait de réduire les émissions de carbone d’environ 18% et la consommation d’eau de plus de 60% par rapport aux procédés conventionnels.

Les chiffres avancés par l’IFC donnent la mesure du potentiel économique. Selon le Diagnostic du secteur privé de la Banque mondiale, le développement d’une filière textile circulaire pourrait attirer jusqu’à 1,9 milliard de dollars d’investissements privés et générer plus de 30.000 emplois supplémentaires au Maroc.

Mais cette promesse suppose de combler l’écart entre un projet pilote réussi et une organisation industrielle pérenne. Les recommandations issues du programme convergent vers plusieurs priorités : clarification du statut des chutes textiles, adaptation des règles douanières, mise en place d’une plateforme nationale de traçabilité et renforcement des capacités locales, notamment dans la filature.

La pression européenne change la donne

Le calendrier n’est pas seulement marocain. À partir de 2027, le passeport numérique des produits doit progressivement s’imposer aux industriels exportant vers l’Union européenne. Son objectif : garantir une traçabilité complète, de la fibre jusqu’au produit fini.

Pour les exportateurs marocains, cette évolution peut devenir une contrainte supplémentaire ou un avantage compétitif. Elle impose de documenter l’origine des matières, leur transformation, leur empreinte environnementale et leur éventuelle intégration de fibres recyclées. Elle peut aussi renforcer l’attractivité du Maroc auprès de marques européennes à la recherche de chaînes de production proches, plus lisibles et moins carbonées.

"L’idée du passeport digital, on ne sait pas encore exactement comment il va être mis en pratique. C’est un outil nouveau, mais aujourd’hui ce n’est pas encore clairement opérationnel", confie la responsable de CTR Solutions, Fatima Ezzahrae Elatllati.

Le président de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH), Anas El Ansari, estime que le secteur a déjà commencé à s’adapter. "Le travail sur la traçabilité, la décarbonation, les certifications environnementales et l’intégration de matières recyclées a déjà été engagé par les industriels", affirme-t-il. Il reconnaît toutefois que "nous ne sommes pas encore prêts à 100% pour répondre à l’ensemble des exigences européennes".

Dans ce contexte, la proximité avec l’Europe devient un argument industriel. Selon le président de l’AMITH, les marques recherchent désormais des zones de production capables d’offrir des chaînes décarbonées et entièrement traçables. C’est précisément sur ce terrain que le Maroc entend se positionner.

Le maillon réglementaire reste fragile

Si la faisabilité technique semble acquise, le cadre réglementaire reste l’un des principaux points de blocage. Le premier enjeu concerne le statut juridique des chutes textiles. Dans le cadre de la loi 28-00 relative à la gestion des déchets et à leur élimination, ces chutes sont aujourd’hui, dans la majorité des cas, assimilées à des déchets, sans distinction systématique entre déchets valorisables et sous-produits industriels.

Cette classification crée une "zone grise juridique" qui complique leur collecte, leur transport et leur valorisation industrielle. "Le secteur du recyclage au Maroc est très récent, et chaque avancée est souvent suivie de nouveaux blocages", observe Fatima Ezzahrae Elatllati. "La réglementation au Maroc prend malheureusement beaucoup de temps", ajoute-t-elle.

Cette incertitude pèse directement sur les investisseurs. Pour qu’une filière circulaire prenne forme, les industriels doivent pouvoir sécuriser l’accès aux matières, organiser leur circulation, certifier leur origine et garantir leur conformité aux exigences des donneurs d’ordre. Sans clarification juridique, la chute textile reste à mi-chemin entre le déchet à gérer et la matière première à valoriser.

Sans les collecteurs, la circularité restera incomplète

Les discussions ont également mis en lumière une dimension souvent reléguée au second plan : celle des collecteurs. Pour la responsable des opérations au sein de l’IFC, Eleonore Richardson, la réussite du modèle passera par une "circularité inclusive mettant l’humain au centre".

Selon l’IFC, plus de 80% des collecteurs de déchets textiles exercent aujourd’hui dans l’économie informelle. Ils constituent pourtant un maillon essentiel de la chaîne : sans collecte organisée, pas de tri fiable ; sans tri fiable, pas de matière recyclable de qualité ; sans matière traçable, pas de filière capable de répondre aux exigences européennes.

L’objectif du projet pilote est donc aussi de mieux identifier les défis rencontrés par ces acteurs et de favoriser leur intégration progressive dans des circuits formels. La circularité textile ne se résume pas à une question de technologie ou de machines : elle suppose aussi des conditions de travail décentes, une meilleure structuration des métiers de la collecte et une répartition plus lisible de la valeur.

Pour les promoteurs du projet, la circularité doit ainsi être pensée à la fois comme un outil industriel et comme un mécanisme d’inclusion économique.

L’Espagne, partenaire et débouché naturel

Le programme "Morocco Textile Circularity" s’inscrit aussi dans une dynamique euro-méditerranéenne où l’Espagne occupe une place centrale. Le pays est à la fois partenaire économique, financeur de l’assistance technique et principal débouché du textile marocain en Europe. Les chaînes de valeur entre les deux rives sont déjà fortement intégrées, ce qui donne au projet une portée qui dépasse le seul marché national.

La responsable du bureau économique et commercial de l’ambassade d’Espagne au Maroc, Eugenia Martí Cano, explique l’importance de ce projet pilote. "Nous avons financé une assistance technique pour voir si c’était réellement faisable. Maintenant, c’est à l’initiative privée de passer à l’investissement", déclare-t-elle.

La diplomate souligne que le textile est un secteur important pour l’économie espagnole et que la relation entre les secteurs marocain et espagnol est déjà très forte. Pour elle, le projet constitue un outil de validation pour les investisseurs espagnols et européens : "C’est une façon de prouver, à travers ce projet pilote, que la création d’une économie circulaire dans le secteur textile marocain est possible."

Elle insiste aussi sur la nécessité de poursuivre le travail sur les conditions-cadres, notamment réglementaires, tout en laissant l’initiative au secteur privé. "Il y a bien sûr d’autres défis, notamment la régulation, mais c’est aussi l’initiative privée qui doit continuer à avancer", estime-t-elle.

Trois ans après le lancement du programme, le débat n’est donc plus de savoir si le textile circulaire est possible au Maroc. Les pilotes ont apporté une première réponse. La vraie question est désormais de savoir si le pays saura transformer cet essai en filière industrielle complète, capable de réduire sa dépendance aux matières importées, de créer un marché local autour du recyclage et de renforcer sa place dans les chaînes de valeur européennes.

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