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Rachid Yazami : voici les conditions de réussite du projet de production de batteries au lithium au Maroc

Expert mondialement reconnu dans le domaine des batteries au lithium, le docteur Rachid Yazami commente l’annonce du projet de création d’une gigafactory au Maroc, ciblant les producteurs de voitures électriques. Il nous expose les préalables techniques et industriels à la réussite d’un tel projet.

Rachid Yazami est un expert mondialement reconnu dans le domaine des batteries au lithium.

Rachid Yazami : voici les conditions de réussite du projet de production de batteries au lithium au Maroc

Le 28 juillet 2022 à 18h20

Modifié 30 juillet 2022 à 13h25

Expert mondialement reconnu dans le domaine des batteries au lithium, le docteur Rachid Yazami commente l’annonce du projet de création d’une gigafactory au Maroc, ciblant les producteurs de voitures électriques. Il nous expose les préalables techniques et industriels à la réussite d’un tel projet.

L’annonce de la création d’une gigafactory de production de batteries au lithium a été faite par le ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour, en marge de l’US-Africa Business Summit, tenu à Marrakech du 19 au 22 juillet.

Selon le ministre, le deal sera conclu avant la fin de l’année et portera sur une usine d’une capacité de 16 GW, de quoi équiper 300.000 voitures. A part ces données, rien ne filtre sur ce projet, notamment l’identité du partenaire industriel qui va le porter. Encore moins sur les marchés ciblés qui, selon l’expert Rachid Yazami, sont très nombreux et ne se limitent pas au secteur automobile.

Dans cette interview, Rachid Yazami, qui porte lui-même un projet d’usine de fabrication de batteries, nous livre ses premières impressions sur cette annonce. Il évoque les préalables à la réussite d’un tel projet et au développement d’une véritable industrie de batteries au lithium au Maroc.

Médias24 : Dans une déclaration à nos confrères de SNRT News, vous avez estimé que le ministre de l’Industrie s’était précipité dans l’annonce du projet de gigafactory pour la production de batteries au lithium, puisque rien n’est acté pour l’instant…

Rachid Yazami : Oui, mais c’est un détail. Ce n’est pas très grave. Moi, je n’aurais pas fait la même chose. Mais chacun fait comme il veut. Le ministère a préféré faire une annonce. Il a le droit de faire ça…

– Votre projet d’usine de batteries au lithium au Maroc est-il toujours d’actualité ?

– Oui, je l’ai toujours, bien sûr.

– S’agit-il également d’une gigafactory pour fournir des batteries aux producteurs de voitures électriques ?

– Il y a une correction à faire à ce sujet. Ce que je vois, c’est que le marché marocain pour les batteries au lithium ne se limite pas aux voitures électriques. Il y a ce qu’on appelle le stockage de l’énergie, puisqu’on peut stocker de l’énergie solaire et éolienne dans des batteries au lithium. Le soleil n’est là que le jour, donc on peut stocker l’énergie produite le jour pour l’utiliser la nuit. Idem pour l’éolien : quand il y a du vent, on stocke pour les périodes où il n’y en a pas.

– La technologie est-elle suffisamment avancée pour permettre le stockage de l’énergie ?

– Non seulement elle est déjà avancée, mais elle est déjà appliquée. Peut-être même qu’au Maroc, il y a déjà des systèmes de mini-stockage. Mais ça reste embryonnaire. Là, on parle de plusieurs gigawhatheures (GWh) par an. Le ministre a parlé de 16 GWh…

– Que représentent 16 GWh ?

– Déjà, il faut savoir que 16 GWh correspondent à une production annuelle, l’addition de l’énergie des batteries produites tout au long de l’année. 16 GWh, c’est un peu plus que la moitié de ce que fait Tesla aujourd’hui. Mais pour mettre cela en perspective par rapport à ce que le monde projette en termes de production, en 2030 on atteindra 1.600 GWh. La production de 16 GWh, il faut la placer dans ce contexte. Le Maroc ne fera que 1% de la production mondiale si l’on s’en tient à ce projet. C’est un début bien sûr. Et c’est toujours mieux que rien. La seule chose, c’est que le début de cette industrie nouvelle au Maroc doit se faire dans les règles de l’art.

– Quelles sont justement les conditions de réussite de ce type de projet ?

– En général, les batteries au lithium sont sûres. Mais si on ne contrôle pas la qualité dès le départ, leur sécurité est moins assurée. Si le Maroc privilégie l’utilisation de ces batteries dans des voitures électriques, il faut faire très attention à la qualité, à la sécurité. Une voiture électrique a besoin d’une batterie de 30 à 50 kWh. Les Tesla montent à 75, voire à 100 kWh. Si cette énergie, qui est très importante, est dégagée en quelque secondes, c’est le feu, des explosions…

– La sécurité est d’après vous un point stratégique ?

– Pas stratégique, mais nécessaire.

– Et cela dépend de la qualité du constructeur qui va mener ce projet ?

– En effet. Il faut que le constructeur aie un track record crédible. Et indépendamment de la nature du partenaire, il faut que le Maroc ait un centre de qualification des batteries pour réaliser des tests sur la sécurité et sur les durées de vie, afin de s’assurer que les batteries fabriquées au Maroc ou importées soient conformes aux normes internationales.

– Si on conçoit une usine de batteries, il ne faudrait pas, selon vos dires, qu’elle se destine uniquement aux voitures électriques… Quels sont les autres usages possibles ?

– Dans le stockage de l’énergie, il y a plein d’applications. A Singapour par exemple, beaucoup de bâtiments produisent leur propre énergie et la stockent. Ils ne paient plus de facture d’électricité et peuvent même vendre l’excédent produit. Pour l’instant, au Maroc, l’ONEE n’a pas encore développé les systèmes qui permettent aux gens de revendre leur excédent de production.

– Le ministre de l’Industrie a évoqué un atout que détient le Maroc : la présence sur son sol de cobalt et de phosphates, des matières premières nécessaires à la production de batteries. Mais ces matières doivent être transformées au préalable. Selon vous, a-t-on le savoir-faire ou l’industrie de transformation pour accompagner l’émergence de l’industrie des batteries ?

– Idéalement, quand on négocie un contrat avec un fabricant de batteries, il faut qu’en même temps, on amène le savoir-faire pour transformer les phosphates et le cobalt en produits utilisables dans les batteries. Pour l’instant, ça n’existe pas. On n’a pas d’usines au Maroc qui fabriquent le NMC (nickel, manganèse, cobalt) ni le LFP (lithium, fer, phosphates). En plus, on n’a pas de lithium au Maroc…

– Et le lithium est essentiellement produit en Chine…

– Oui, la Chine est un des grands producteurs mondiaux de lithium. Mais ce sont surtout des pays d’Amérique latine, comme le Chili, la Bolivie et l’Argentine, qui disposent de cette matière. L’Australie aussi en possède.

– D’après ce que vous décrivez, cette usine annoncée devra disposer, avant même son installation, d’une industrie chimique de transformation des matières premières…

– Oui, c’est indispensable. Et transformer les minerais en produits utiles pour les batteries demande beaucoup de temps. Si vous êtes boulanger, vous produisez du pain. Mais si vous n’avez pas la farine, la levure, le sel, vous ne pouvez pas produire ce pain. Ce qu’on a actuellement au Maroc, ce n’est même pas la farine, mais l’épi de blé, la graine…

– Dispose-t-on du savoir-faire pour développer ces industries de transformation de la matière première ?

– L’expérience que j’ai au Maroc m’a montré que nos ingénieurs et nos techniciens peuvent être formés très rapidement et parvenir à un niveau de savoir-faire très élevé. Je n’ai pas d’inquiétude par rapport aux ressources humaines. On peut former les gens. D’ailleurs, le partenaire industriel qui va monter l’usine au Maroc doit aussi former des ingénieurs et des techniciens marocains.

– Cette usine peut-elle être compétitive face à la Chine, qui est leader de la production de batteries, surtout si on s’oriente vers l’export ?

– A mon avis, le marché marocain est déjà très grand pour absorber les 16 GWh en seulement un mois. Il faut multiplier par cinq ou par dix la capacité de production pour satisfaire déjà le marché marocain.

– Quand vous parlez du marché marocain, faites-vous référence aux producteurs automobiles ou au consommateur final, du fait du potentiel de vente de voitures électriques sur le marché domestique ?

– C’est un tout. Tous les fabricants de voitures actuellement s’orientent vers la voiture électrique. A partir de 2030-2035, il n’y aura plus de voitures thermiques produites en Europe, aux Etats-Unis ni dans certains pays asiatiques. Dans dix ans, il n’y aura plus donc de voitures thermiques. Si vous possédez une voiture thermique, vous pouvez bien sûr la garder jusqu’en 2035 et même au-delà, il n’y a pas de problème. Mais la nouvelle production sera entièrement électrique. La demande sur les batteries lithium sera énorme.

– Pourra-t-on assurer une compétitivité à l’export ?

– Si on parle d’export, le Maroc a quand même des accords de libre-échange avec l’Union européenne, les Etats-Unis et le Moyen-Orient. Il faut penser à l’Afrique aussi, c’est un gros marché. Le Maroc a donc un grand atout compétitif, sachant que les Chinois paient des taxes douanières quand ils exportent vers l’Europe. Maintenant, pour que le Maroc puisse exporter, il faut que la batterie marocaine gagne la réputation de l’orange marocaine dans le monde. Il faudrait qu’elle soit de très bonne qualité, ou d’une qualité au moins égale à ce qui se fait en Europe et en Asie.

– Parlons du projet que vous portez. Est-il similaire à celui annoncé par le ministre de l’Industrie ?

– Ce projet, je ne le connais pas encore. C’est une annonce. On ne sait pas qui est le partenaire, s’il est asiatique ou européen. Nous, on travaille avec des partenaires reconnus mondialement par rapport à leur histoire dans la production de batteries au lithium.

Si on va en Chine, actuellement, il y a au moins un millier d’usines qui fabriquent des batteries au lithium. Et les meilleurs sont déjà occupés, ils ne peuvent pas travailler avec le Maroc. Ils sont déjà pris dans des projets en Europe et aux Etats-Unis. Car ce qu’ils veulent, c’est fabriquer là où il y a le marché. Et pour eux, le marché actuel, c’est l’Europe. L’Europe va d’ailleurs passer d’ici 2025 de 3% à 20% du marché mondial de batteries au lithium. C’est énorme. Au moment où nous discutons là, il y a au moins 25 gigafactory qui sont en production en Europe. Et comme les Européens sont pratiquement au même niveau que le Maroc dans ce secteur, ces usines sont fabriquées essentiellement par les Asiatiques.

– Le Maroc pourrait justement être une base de production intéressante pour les Européens afin de produire moins cher…

– Si on est compétitifs par rapport aux Chinois, c’est clair que le Maroc sera attractif.

– Et votre projet, quel marché cible-t-il ?

– La première chose qu’on va faire, c’est une étude de marché. Personnellement, je vois un grand marché au niveau des unités de production d’énergie renouvelables. Masen (l’Agence marocaine pour l’énergie durable, ndlr) a grand besoin de stockage. Le bâtiment, qui est un secteur extrêmement important au Maroc, a également besoin de stocker de l’énergie. Idem pour les stations de dessalement d’eau de mer. L’agriculture aussi a besoin d’énergie. Ce sont des secteurs très porteurs au niveau du marché des batteries au lithium au Maroc. Il ne faut pas se limiter aux voitures électriques.

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