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Larabi Jaidi (I) : « La question fondamentale, c’est la confiance des acteurs économiques »

ENTRETIEN (I). Pandémie, inflation, guerre, récession… Chercheur au sein du think tank Policy Center for the New South, l’économiste Larabi Jaidi nous livre son analyse de la conjoncture économique et son appréciation de la gestion gouvernementale de cette série de chocs rapprochés. Première partie.

(Archives MAP)

Larabi Jaidi (I) : « La question fondamentale, c’est la confiance des acteurs économiques »

Le 12 juillet 2022 à 19h32

Modifié 14 juillet 2022 à 14h09

ENTRETIEN (I). Pandémie, inflation, guerre, récession… Chercheur au sein du think tank Policy Center for the New South, l’économiste Larabi Jaidi nous livre son analyse de la conjoncture économique et son appréciation de la gestion gouvernementale de cette série de chocs rapprochés. Première partie.

Médias24 : Nous ne sommes pas encore véritablement sortis de la crise du Covid et de ses impacts, l’inflation notamment, que voilà le spectre d’une récession mondiale apparaît de nouveau, sur fond de guerre en Ukraine. En tant qu’économiste, vous avez traversé plusieurs crises mondiales. Pouvons-nous dire que l’on vit une situation inédite ?

Larabi Jaidi : Nous vivons en effet une crise inédite, une succession de chocs dans un délai de temps très court. En trois ans, il y a eu la pandémie de Covid, le choc climatique qui commence à se manifester de manière forte, puis la guerre en Ukraine qui, en réalité, dépasse les deux belligérants pour avoir une dimension mondiale.

Après la pandémie, nous pensions qu’il y aurait un rebond, mais très rapidement, nous sommes tombés dans des prévisions extrêmement pessimistes. Aujourd’hui, toutes les organisations internationales considèrent que nous allons vers une récession économique, sur fond de grandes incertitudes, aussi bien sur la dimension géopolitique que sur l’évolution de l’économie mondiale.

La situation actuelle nous fait prendre conscience de la vulnérabilité du monde de manière globale

Vu du côté américain et européen, nous nous installons dans une crise extrêmement grave, une guerre qui devrait durer plus longtemps qu’on ne le pensait. C’est une situation que le monde n’a pas vécue depuis la Seconde Guerre mondiale.

Cela nous fait prendre conscience non seulement des vulnérabilités de certains pays dans le système de l’économie mondiale, mais de la vulnérabilité du monde de manière globale. Cette crise va certainement changer le cours de l’histoire, les stratégies à la fois politique et économique dans le monde entier, et pas seulement dans les pays du Sud.

Lorsque la crise du Covid est survenue en 2020, elle a braqué les projecteurs sur la question de la souveraineté économique, alimentaire, sanitaire, industrielle, etc. Avec les événements actuels, c’est une nouvelle géopolitique mondiale qui est en train de se dessiner.

A la crise économique, on ajoute donc une insécurité en termes de géopolitique mondiale, ce qui pose à nouveau et de manière plus forte des questions sur le système de régulation mondiale; la régulation à la fois des relations internationales et des relations économiques. Car cette régulation, qui était justement censée intervenir et gérer les périodes de tension, donner des perspectives positives au monde, en a pris aujourd’hui un sacré coup. Elle vit une situation d’incapacité.

– Vous décrivez une situation de chaos mondial. Y a-t-il, selon vous, un horizon de sortie de crise ?

– La question est de savoir comment va se dessiner cette sortie. Et la réponse est difficile tellement les choses sont imbriquées et les acteurs divisés.

Les Américains sont aujourd’hui plus préoccupés par la situation interne que par autre chose, d’autant que les échéances électorales se rapprochent, même s’ils sont toujours soucieux d’avoir leur mot à dire dans les relations internationales.

L’Europe a toujours des difficultés à se doter d’une autonomie stratégique réelle, connaît des divisions internes et ne parvient pas à donner une réponse à cette crise.

La Russie, quant à elle, s’impose aujourd’hui comme un acteur incontournable dans la géopolitique mondiale. On pensait qu’elle n’avait pas les moyens de ses ambitions, en tous cas politiques, mais on constate aujourd’hui qu’elle a, à la fois, les moyens militaires, mais aussi les capacités d’influence à même de changer un certain nombre d’alliances. Je parle de son rapprochement avec la Chine, son ouverture sur certains pays du Sud, notamment en Afrique, sa présence au Moyen-Orient à travers le rôle qu’elle a joué en Syrie…

Nous sommes sortis du schéma bipolaire que l’on croyait venir avec le face-à-face États-Unis-Chine, pour entrer dans une sorte de redéfinition du monde. Une redéfinition qui se fait dans la tension.

Tout ce que l’on peut souhaiter, c’est que la diplomatie reprenne la main. Il est temps qu’un grand dialogue entre les parties prenantes s’ouvre pour que l’on puisse sortir de cette incertitude tragique. Surtout que ceux qui en paient le prix, ce sont d’abord les pays du Sud. Les Etats-Unis ou l’Europe restent de grandes puissances et ont une marge relative que n’ont pas les pays du Sud.

– Au Maroc, nous vivons depuis le début de l’année l’impact direct de cette crise mondiale à travers la hausse des prix et l’inflation importée. Aujourd’hui, le monde entre en récession. Une récession qui est également importée, car nous ne l’avons pas choisie. Quel impact cette nouvelle récession va-t-elle avoir sur une économie marocaine qui tourne déjà au ralenti, avec une croissance prévue de 1% pour 2022 ?

– Cette récession nous est imposée, en effet. Avec le Covid, nous avions choisi de composer avec. Nous avions une certaine marge d’action, mais que l’on n’a peut-être plus aujourd’hui. Nous avons réussi à bien gérer la crise du Covid, ou en tous cas à en sortir sans trop de dégâts.

Mais aujourd’hui, c’est un contexte mondial, géopolitique et géostratégique qui change, dans un contexte de guerre. Le scénario est tout à fait différent, avec des impacts politiques et économiques qui ont créé de fortes tensions non seulement sur le marché des matières premières, mais sur l’ensemble des chaînes mondiales de valeur. Ce qui a débouché sur un choc de l’inflation suivi d’un choc sur l’activité économique avec cette récession qui s’annonce.

Ces différents chocs, on les voit de manière très marquée au Maroc. Selon les prévisions actuelles, nous allons terminer sur une inflation de plus de 5% et une croissance de 1%. Avec un point de croissance, nous sommes clairement dans une régression, surtout sur le pouvoir d’achat des populations dont l’évolution démographique dépasse la croissance du PIB.

Il faut dire aussi que l’inflation, qui était importée au début, se diffuse aujourd’hui dans le tissu économique. Elle est actuellement alimentée non seulement par les évolutions des marchés internationaux, mais également par la situation du marché interne des biens et services ainsi que du marché du travail.

Je pense que même avec les résultats du dialogue social qui ont abouti à des hausses du SMIG, ou l’alignement du SMIG avec le SMAG, la situation sera très complexe pour les populations et leur pouvoir d’achat.

Au final, au Maroc, c’est la confiance des acteurs économiques qui est touchée

On se focalise beaucoup sur l’inflation, mais la détérioration des conditions économiques pèse également sur cette variable du pouvoir d’achat. Si j’insiste sur le pouvoir d’achat, c’est parce qu’il est déterminant à la fois dans le comportement des consommateurs et des citoyens, mais aussi dans celui des entreprises et dans la dynamique de l’investissement ; d’autant que la croissance marocaine est alimentée essentiellement par la demande intérieure.

Finalement, c’est la confiance des acteurs économiques qui est touchée. Et si la confiance se dégrade, les tensions économiques seront encore plus grandes.

– Nos institutions nationales tablent sur un retour de la croissance en 2023 à un niveau de 4%. Est-ce jouable selon vous ?

– Là, vous me mettez face à la limite de la prévision économique dans ce contexte mondial marqué par l’incertitude. Effectivement, la Banque centrale, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) et le ministère de l’Economie et des finances supposent que ces chocs économiques et géopolitiques vont s’estomper dès 2023. Ils s’attendent donc à un retour à une croissance relativement appréciable. Mais toujours est-il que le risque d’une tension persistante persiste.

Le Maroc peut réduire l’inflation et réussir à contrer ce choc, comme il a réussi à supporter le choc du Covid. Mais la question fondamentale, c’est la confiance

Evidemment, le Maroc peut réduire l’inflation et réussir à contrer ce choc, comme il a réussi à supporter le choc du Covid. Mais la question fondamentale, comme je le disais, c’est la confiance. Et la confiance est déterminée par la perception qu’ont les acteurs de l’environnement politique et économique, surtout que l’on ne sait pas encore comment le coût de cette situation sera réparti entre les ménages, les entreprises et l’administration.

– Nous avons l’impression d’être entrés dans une sorte de dilemme du prisonnier, où nous avons le choix entre la peste de l’inflation et le choléra de la récession. Les Américains, et d’autres pays, ont fait leur choix en misant tout sur la hausse des taux d’intérêt pour juguler l’inflation au risque de provoquer une récession. Comment un pays comme le Maroc doit-il réagir, qu’est-ce qui est le pire pour nous : l’inflation ou la récession ?

C’est une situation extrêmement nouvelle et bouleversante. Il est vrai que le scénario de récession n’est pas encore nettement affirmé, mais on voit qu’il est présent à travers les sorties et les communications des organismes financiers internationaux.

Je pense que cette situation nouvelle nous pousse à sortir des schémas classiques que l’on connaissait. Il faut jouer sur le tout, ne pas se contenter de répondre à une seule question, relancer la croissance ou maîtriser l’inflation.

Rappelez-vous, il y un an et demi, on disait que la politique monétaire était inefficace parce qu’elle n’était pas suffisamment orientée croissance. Aujourd’hui, on dit le contraire, et on constate qu’il faudrait qu’elle soit plus orientée vers la maîtrise de l’inflation parce que cela peut avoir un effet, à la fois sur le pouvoir d’achat des consommateurs, mais aussi sur les anticipations des entreprises et l’investissement.

Concilier les deux objectifs est un vrai dilemme. Mais je pense que derrière ce dilemme, il y a un principe extrêmement important à respecter : celui d’une politique de stabilité des prix.

Ceci dit, comme nous sommes dans une économie peu animée, rechercher cette perspective avec le seul instrument des taux d’intérêt me paraît réducteur en termes d’angle d’attaque. Dans ce débat, il y a parfois beaucoup de mimétisme dans l’analyse que l’on fait des réalités. Or, chaque pays, ou groupe de pays, a ses propres spécificités.

Si les Etats-Unis et l’Europe s’orientent vers le relèvement des taux directeurs, c’est parce qu’ils considèrent que les tensions inflationnistes sont très fortes. Et même dans cette analyse, l’intensité des réponses entre les Etats-Unis et l’Europe est différente.

Aux Etats-Unis, la hausse des taux est plus importante qu’en Europe, et si la Réserve fédérale des Etats-Unis met l’accent sur cet instrument des taux, c’est parce que l’économie américaine vit dans une situation de plein emploi. Ce qui n’est pas le cas dans certains pays européens. Encore moins au Maroc ou dans les pays du Sud.

Certains pays émergents comme le Vietnam ou la Malaisie ont toutefois été contraints de suivre les Etats-Unis parce qu’ils sont soumis à un autre contexte et à d’autres contraintes. Ces pays sont ouverts sur les mouvements de capitaux, et la moindre différence de taux avec le marché américain peut aboutir à une fuite des capitaux.

Je pense que toute hausse des taux au Maroc risque d’avoir des effets négatifs.

Il faut donc observer chacun des pays selon sa propre situation financière et économique. Je pense que toute hausse des taux au Maroc risque d’avoir des effets négatifs. Car le contexte national veut que l’on maintienne des conditions de financement adéquates pour ne pas pénaliser l’investissement. Surtout que la composante privée de l’investissement doit être relevée pour constituer à terme les deux tiers de l’investissement global du pays.

Au Maroc, nous devons donc avoir le souci de maîtriser une certaine stabilité des prix, tout en évitant d’installer l’économie dans une situation anémique.

– Justement, comment allier ces deux objectifs qui paraissent inconciliables dans le contexte actuel ?

– Il ne faut pas jouer seulement sur la politique monétaire. D’ailleurs, aujourd’hui, des voix, y compris en Europe, disent qu’il ne faut pas casser cette petite relance en manipulant trop le taux d’intérêt directeur.

Le débat actuellement, c’est comment avoir une nouveau policy mix qui allie les deux objectifs. Comment revoir la politique budgétaire et la politique monétaire à la lumière de la conjoncture, en prenant en considération d’autres variables comme le taux de l’endettement public ou encore le taux de change, qu’il ne faut pas trop manipuler non plus pour ne pas perturber les anticipations du monde de l’entreprise.

Ce sont toutes ces variables qu’il faut prendre en considération pour apporter la réponse adéquate à ce dilemme, et trouver la meilleure coordination possible entre la politique monétaire et la politique budgétaire.

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