Comment un think tank espagnol analyse la « stratégie du Maroc pour récupérer Sebta et Melilia »

Un rapport qui se veut alarmiste, d'un think tank espagnol, met en garde contre "les intentions véritables du Maroc". Selon ce récit, le Royaume aurait comme dessein à long terme de récupérer les deux villes occupées de Sebta et Melilia, en appliquant la stratégie de "la zone grise".

Comment un think tank espagnol analyse la « stratégie du Maroc pour récupérer Sebta et Melilia »

Le 5 décembre 2021 à 18h01

Modifié 6 décembre 2021 à 17h09

Un rapport qui se veut alarmiste, d'un think tank espagnol, met en garde contre "les intentions véritables du Maroc". Selon ce récit, le Royaume aurait comme dessein à long terme de récupérer les deux villes occupées de Sebta et Melilia, en appliquant la stratégie de "la zone grise".

Le Maroc aurait une stratégie qui vise, par des actions progressives et inscrites sur le long terme, à récupérer les deux villes occupées de Sebta et Melilia. C’est la thèse que défend, dans une récente publication, « El Observatorio de Ceuta y Melilla » qui dépend du think tank espagnol « Instituto de securidad y cultura ».

Ce think tank défend depuis longtemps la thèse selon laquelle « le Maroc utilise des tactiques de guerre hybride contre l’Espagne »,
et que ce pays est soumis par le Maroc à un « conflit de faible intensité qui va durer longtemps ».

Présentée ainsi, l’idée aurait de quoi plaire au grand public marocain, mais il ne faut pas s’y méprendre. L’objectif des quatre auteurs de ce papier est surtout d’alerter les autorités espagnoles et européennes sur cette « menace hybride », en révélant « les véritables intentions du Maroc ».

En effet, même si ce rapport reconnaît que le Maroc n’a aucune intention de déclencher un conflit armé, il véhicule l’idée que le Royaume mène une stratégie qui s’assimile à une guerre hybride. Il le met ainsi, sur la scène médiatique, sur un pied d’égalité avec la Russie, accusée le plus souvent par l’Union européenne de mener ce genre de « guerre », notamment en Europe de l’Est.

Nul doute que ce rapport, au vu des réactions qu’il a suscitées dans la presse espagnole, vise à présenter le Maroc sous un jour menaçant pour le Vieux Continent.

À en croire « l’Instituto de Securidad y Cultura », la nouvelle stratégie de défense nationale, qui sera validée par le Conseil des ministres espagnol en ce mois de décembre, a prévu un plan de sécurité global pour Sebta et Melilla, à même de « répondre à la pression marocaine croissante par le biais de stratégies hybrides ». Le think tank se félicite ainsi d’avoir été entendu par l’exécutif espagnol.

Pour appuyer leur hypothèse, les auteurs se sont fondés sur la théorie de « la zone grise« , qu’ils considèrent comme une variante des stratégies hybrides même si, de leur propre aveu, elle ne comporte aucun recours à l’action militaire.

La théorie de « la zone grise »

D’après les auteurs, la zone grise se distingue de la guerre hybride « pour la simple raison qu’elle n’est pas une guerre ». Ainsi, dans le cadre d’une zone grise, la limite, pour l’État qui la mène, est de ne pas provoquer une riposte militaire qui conduirait à un conflit armé.

L’objectif de la zone grise, selon ce rapport, est de forcer la modification du statu quo entre deux États, avec des revendications qui, historiquement, peuvent déclencher les hostilités. « La zone grise vise donc à atteindre des fins similaires à celles d’une guerre, mais sans guerre. »

La stratégie de la zone grise se caractérise aussi, selon les auteurs, par l’ambiguïté des actions entreprises par l’État qui la mène pour atteindre ses fins, ainsi que leur caractère progressif.

Cette ambiguïté permet de rendre la responsabilité de l’État qui promeut ces actions plus difficile à prouver, « de sorte qu’il peut passer inaperçu et, sinon, peut revendiquer l’ignorance ».

Cette stratégie de zone grise se déploie graduellement, sur quatre niveaux d’escalade : réglage de l’environnement, ingérence, déstabilisation et enfin un recours limité et direct à la force.

Ainsi, le Maroc a déjà usé de ces méthodes par le passé. Selon eux, la Marche verte « a été une action de déstabilisation, alors que le conflit de l’îlot Leila représentait une forme d’ingérence pour l’Espagne ».

Cette étude craint donc que le Maroc soit, par la succession de plusieurs évènements récents, dans une optique de préparation progressive de l’environnement à ce genre de stratégie de zone grise.

Une volonté d’asphyxier économiquement les deux enclaves

Ainsi, le Maroc est accusé d’exercer une pression sur les deux enclaves afin de les asphyxier économiquement. Le but serait de les affaiblir au point que leurs habitants, ainsi que l’État espagnol, en arrivent à la conclusion que le maintien de cette situation indéfiniment est irréalisable, car très coûteuse.

Ils se réfèrent ici à la décision des autorités marocaines, en 2018, de fermer les frontières commerciales de Melilia. Le rapport évoque « une décision unilatérale sans consultation du gouvernement espagnol et qui a eu des conséquences graves pour l’économie de Melilia ».

On y trouve aussi mention du durcissement, dès 2019, de la lutte contre la contrebande à la frontière de Sebta. Même si les auteurs reconnaissent que c’est une décision légitime pour le Maroc, ils regrettent qu’elle ait été prise « soudainement alors que le phénomène était évident depuis des années ».

Le Maroc muni d’une « patience stratégique »

Le rapport mentionne que si le Maroc se permet d’être patient dans l’affaire de « l’annexion » des deux villes, c’est qu’en dehors de l’aspect symbolique, il n’en retirera aucun bénéfice économique ou stratégique important. « Par conséquent, la situation du Maroc est loin d’être désespérée », ce qui l’éloigne de toute orientation vers une vraie guerre conventionnelle ou hybride.

« Le Maroc insiste sur sa souveraineté sur les deux villes espagnoles, ainsi que sur les autres territoires adjacents, y compris les îles, les rochers et leurs eaux territoriales. Il le fait depuis longtemps. Sans hâte, en supposant que des facteurs tels que la démographie pourront de plus en plus jouer en sa faveur. »

Ce rapport rappelle aussi la déclaration de l’ancien chef du gouvernement, Saad Eddine El Otmani, en décembre 2020, sur la marocanité de Sebta et Melilia. Il annonçait alors que viendrait le temps d’y faire face, une fois le dossier du Sahara résolu.

Le Maroc aurait aussi profité de l’instabilité politique qu’a connue l’Espagne ces dernières années, liée à la constitution des différents gouvernements, ainsi qu’à la crise catalane.

Ainsi, selon ce récit qui se veut alarmant, le Maroc augmenterait la pression progressivement de façon à créer des paramètres d’environnement adéquats, avec une « patience stratégique » qui peut faire durer cette situation sur le long terme.

Une modernisation des FAR à visée dissuasive

Dans cette stratégie, telle que décrite par les auteurs, le renforcement et l’armement des Forces armées royales vise à dissuader l’Espagne de recourir à la force pour rétablir la situation et, par conséquent, permettre à la « déstabilisation » de se poursuivre dans le temps. 

Surtout que « ni Ceuta ni Melilla ne sont sous la couverture explicite de l’article 5 de l’OTAN », note le rapport. « Une vulnérabilité à revoir », recommande-t-il.

Même si le rapport reconnaît que la modernisation des Forces armées royales, durant les dernières années, est principalement motivée par le rapport de force régional lié au conflit du Sahara, elle a contribué à la réduction du gap entre les armées marocaines et espagnoles.

Une méthodologie contestable

Ce rapport se veut un travail de recherche, mené par des professeurs universitaires qui étudient l’hypothèse que le Maroc ambitionne de récupérer Sebta et Melilia à l’Espagne, suivant la stratégie de la zone grise.

Or, on peut se demander si les auteurs ne sont pas tombés dans le piège de la circularité ; ainsi, au lieu de chercher à confirmer ou à infirmer leur hypothèse, ils ont plutôt forcé les interprétations afin d’affirmer à tout prix la véracité de leur hypothèse.

La théorie sur laquelle ils se sont fondés a été adaptée de manière à correspondre aux récents événements décrits ci-dessus. D’autant plus que le concept lui-même, qui repose sur l’ambiguïté des actions entreprises par un État, ouvre la voie à toutes les interprétations et à toutes les théories du complot sans remettre les différents événements dans leur contexte.

En insistant sur l’apport théorique du concept assez récent de « la zone grise », les auteurs tentent de donner à leur idées une consistance « scientifique », mais ce rapport n’en demeure pas moins plus proche d’un essai que d’un vrai travail de recherche scientifique.

C’est pourquoi il est publié dans le cadre d’un think tank plutôt que dans un journal scientifique reconnu. L’objectif poursuivi est plus d’ordre politique qu’académique, et la rigueur scientifique ne paraît pas une priorité.

En résumé, tout a été mis en œuvre pour démontrer que ce qui est arrivé à Sebta, avec le passage des immigrés, était un acte de guerre qui ne dit pas son nom, et que Sebta et Melilia sont en danger (de récupération).

Malgré le fait que le rapport indique clairement que la zone grise telle que décrite n’est pas une guerre hybride, la communication qui en est faite sur leur site internet, ainsi que dans les médias espagnols, évoque davantage le concept de la guerre hybride que celui de la zone grise. 

Accuser le Maroc de mener une guerre hybride contre l’Espagne sert à agiter l’épouvantail d’une menace marocaine sur le flanc sud de l’Europe, au même titre que la Russie à l’encontre de l’Ukraine ou des pays baltes, au moment où l’idée de l’Europe de la défense fait son chemin.

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