Concurrence : l’incroyable coût des transferts des MRE

Compris majoritairement entre 10% et 12% du montant du transfert, les coûts des envois de la diaspora sont considérés comme exorbitants. En cause : la domination du marché, aussi bien dans les pays émetteurs qu’au Maroc, de deux grands acteurs mondiaux qui exercent une sorte de monopole qui ne dit pas son nom. 

Concurrence : l’incroyable coût des transferts des MRE

Le 23 novembre 2021 à 20h28

Modifié 24 novembre 2021 à 13h58

Compris majoritairement entre 10% et 12% du montant du transfert, les coûts des envois de la diaspora sont considérés comme exorbitants. En cause : la domination du marché, aussi bien dans les pays émetteurs qu’au Maroc, de deux grands acteurs mondiaux qui exercent une sorte de monopole qui ne dit pas son nom. 

Le marché du transfert d’argent connaît une situation pour le moins anormale au Maroc. Il est dominé par deux principaux opérateurs, Western Union et MoneyGram, qui travaillent soit pour leur propre compte soit en signant des contrats d’exclusivité avec les banques marocaines. Ces deux opérateurs imposent également des coûts énormes aux envois de fonds de la diaspora.

Selon les chiffres officiels de la Banque mondiale sur le premier trimestre de 2021, pour un transfert de 140 euros de la France vers le Maroc, Western Union, leader du marché, prélève entre 9,33% à 12,31%, soit un montant allant de 13,06 à 17,83 euros. Des variations qui dépendent du type de canal : passage par un agent Western Union, envoi par cash ou par virement, ou passage par la Poste. Ce sont pratiquement les mêmes prix appliqués en Espagne et en Italie, comme le montre le « Remittance Prices Worldwide » de la Banque mondiale.

Une situation « scandaleuse », selon Inigo Moré, professeur de Fintech à la Chicago University et fondateur de Remesas.org, une organisation spécialisée dans l’étude et la recherche sur les transferts de fonds dans le monde. Inigo Moré parle même d’une situation oligopolistique contraire aux règles basiques de la concurrence.

Le monopole caché des géants du transfert d’argent

« Il est vrai qu’il existe plusieurs autres opérateurs de transfert d’argent dans le monde qui sont moins chers. Mais les deux géants, WU et MoneyGram, imposent des contrats d’exclusivité aux banques et aux organismes postaux dans le monde, ce qui les met souvent en situation de monopole », explique-t-il.

C’est le cas en France par exemple, où La Banque postale, principal canal de transfert de fonds pour l’ensemble des diasporas du monde, est liée par un contrat d’exclusivité avec WU. Une information que ne cache pas la banque française sur son site Internet, affirmant qu’elle est « le seul acteur bancaire à proposer le service de transfert d’argent de Western Union ».

« La Poste en France dispose du plus large réseau d’agences et de points de vente. Cela fait d’elle le principal canal de transferts de fonds vers les pays du Maghreb ou d’Afrique. Avec ce contrat d’exclusivité, WU peut appliquer les tarifs qu’elle veut et accapare ainsi une grande part de marché au détriment des autres opérateurs. Cela fausse le jeu de la concurrence et augmente le tarif des transferts. Au final, le perdant n’est autre que le citoyen marocain à l’autre bout de la Méditerranée, qui reçoit de l’argent et se voit prélever 10% à 12% de ces revenus », précise notre source.

Idem en Espagne, où la Poste est liée également par un contrat d’exclusivité avec WU. Ou encore en Italie, où la Poste est liée cette fois-ci par une exclusivité avec MoneyGram.

Ces trois pays, qui sont les premiers pourvoyeurs de transferts de fonds pour le Maroc, appliquent ainsi des pratiques anti-concurrentielles, selon Inigo Moré, qui pénalisent les récepteurs de fonds, souvent des familles pauvres vivant dans le monde rural ou périurbain.

Pis encore, ces contrats d’exclusivité, principal outil de domination du marché par ces deux multinationales, sont imposés également au Maroc. Ce qui ne participe pas à la baisse des tarifs.

Quand Western Union et MoneyGram imposent leur loi au Maroc

« A part la BCP qui travaille avec 4 opérateurs différents, toutes les autres banques marocaines ont des contrats d’exclusivité avec l’un des deux opérateurs », indique Inigo Moré, qui signale que cette situation ne concerne pas que le Maroc, mais pratiquement tous les pays du monde.

Et les banques marocaines ne sont que peu gagnantes dans ce jeu, selon notre expert. « En général, sur ce genre de contrat d’exclusivité, pour chaque 10 euros de frais, l’organisme qui envoie l’argent reçoit 1,5 euro, celui qui le reçoit prend 1,5 euro et le reste (7 euros) est prélevé par l’organisme de transfert d’argent. Ce sont les WU et les MoneyGram qui gagnent le plus. Ces chiffres sont des moyennes mondiales qui peuvent varier selon les taux de change. Dans les pays où les monnaies sont volatiles, les banques des pays d’accueil jouent sur le change pour se faire des marges supplémentaires. Mais au Maroc, le dirham est assez stable, ce qui réduit la marge de manœuvre des banques sur ce terrain », précise Inigo Moré.

Et cette richesse prélevée sur les transferts de travailleurs marocains à l’étranger à destination de leurs familles au Maroc, s’est encore plus appréciée avec la pandémie du Covid-19.

Avec la crise du Covid, les flux des MRE ont connu un grand bond en effet, pour atteindre 68,2 milliards de dirhams en 2020 (+4,5%), avant d’exploser en 2021, atteignant sur les neuf premiers mois de l’année 71,8 milliards de dirhams. Une forte progression due à plusieurs facteurs, mais essentiellement à la formalisation des flux au vu de la fermeture des frontières, aux restrictions aux déplacements et aux voyages…

Avant la pandémie, les flux informels passaient gratuitement. Passer la frontière avec 500 euros ne coûtait rien. Mais avec la formalisation, les MRE sont obligés de passer par les canaux officiels pour envoyer de l’argent à leur famille. Ils paient pour cela le prix fort.

« On est quand même face à un problème énorme. Les flux des MRE représentent 7% du PIB du Maroc. Ces organismes prélèvent donc 0,7% à 0,84% du PIB du pays. Je pense que le Maroc doit agir, surtout après cette pandémie du Covid-19 qui a formalisé les flux de transferts », signale Inigo Moré.

Des alternatives existent pourtant, mais elles ne sont pas très efficaces. Les deux premières banques du Maroc, Attijariwafa bank et la BCP, proposent des prix très bas pour les transferts via leurs agences déployées en Europe.

Dans sa grille de tarification, Attijariwafa bank Europe propose ainsi un tarif de 4 euros pour tout transfert ne dépassant pas les 1.000 euros, soit un taux de 0,4%. Très loin des tarifs de la Poste française et de Western Union. Le taux imposé est de 0,12% pour les flux compris entre 25 000 et 50 000 euros ! Pour les montants qui dépassent les 50.000 euros, la banque applique un tarif forfaitaire de 60 euros…

 

Idem pour la BCP, qui propose des tarifs allant de 2,5 à 7 euros au maximum, sans préciser les montants ou les fourchettes des montants sur lesquels ces tarifs sont appliqués.

Si l’offre des deux banques marocaines défie toute concurrence, elle est toutefois limitée par l’étroitesse du réseau des deux banques en Europe : Chaabi Bank dispose de seulement 19 agences en France, 4 en Espagne, 5 en Italie et 4 aux Pays-Bas. Même nombre d’agences ou presque pour Attijari Europe. Ce qui réduit de facto leurs parts de marché, faute d’accessibilité des Marocains résidents en Europe aux agences des deux groupes bancaires marocains. Des groupes qui proposent aussi des solutions digitales, souvent gratuites, mais dont on ne connaît pas la fréquence d’utilisation ni les volumes qui y transitent.

Ceci dit, même si ces banques disposaient d’un large réseau qui couvrirait une large partie du territoire européen, le problème ne serait pas résolu, car elles ne peuvent rivaliser avec les banques postales d’Europe en termes de capillarité, ni couvrir tout le territoire marocain pour toucher les cibles des transferts dans le monde rural, les zones montagneuses, le périurbain… Des zones où la poste marocaine a une grande avance, avec son réseau de plus de 10.000 points de ventes répartis sur le royaume.

La Poste, aussi bien dans les pays d’accueil que dans les pays d’origine, reste donc le canal de proximité le plus efficace pour offrir ce service de transfert d’argent. Mais encore faut-il en payer le prix…

La solution : casser les clauses d’exclusivité au Maroc et en Europe

Comment régler cette situation et réduire le coût des transferts d’argent ; transferts qui sont considérés aussi bien par l’ONU que par le G20 comme un moyen de lutte contre la pauvreté dans le monde ? Pour Inigo Moré, il y a deux solutions.

D’abord, le recours aux nouvelles technologies et aux fintechs. « Il y a des solutions technologiques qui peuvent rendre les transferts très peu coûteux. L’exemple le plus simple est celui des wallets comme Paypal, qui offre ce service à des prix très bas. Le problème, c’est que ces solutions technologiques ne sont pas développées au Maroc. Combien de Marocains ont un portefeuille Paypal ? Très peu j’imagine. Pour parler globalement, les solutions existent, mais il faut pour cela une vraie digitalisation dans les pays d’accueil, offrir d’abord une connexion internet à tous, à des prix bas, et permettre à tous les citoyens de disposer de wallets pour recevoir ou faire des transactions commerciales. Le jour où ces conditions seront réunies, ce problème des coûts fera partie du passé », explique-t-il.

Mais en attendant que cette transformation digitale soit une réalité et qu’elle touche tous les Marocains, y compris les populations rurales et vulnérables économiquement, Inigo Moré pense qu’il faut agir sur la législation, en cassant les contrats d’exclusivité pour laisser jouer le jeu de la concurrence saine et loyale dans le marché.

« Ces dernières années, plus de 20 pays dans le monde ont cassé ces clauses d’exclusivité et ont réussi à rétablir une concurrence saine. C’est le cas de la Russie, de l’Inde, du Sénégal et de tous les pays de la BCEAO (Banque centrale des pays d’Afrique de l’Ouest), de l’Ethiopie, de l’Ukraine… Je pense que le Maroc devrait faire de même », propose notre expert.

Dans une étude publiée par son organisation Remesas.org sur ces clauses d’exclusivité, Inigo Moré explique que ces initiatives proviennent généralement des banques centrales, mais peuvent aussi venir d’une initiative des régulateurs de la concurrence, voire de décisions politiques des gouvernements. C’est le cas au Sénégal, où la décision a été politique, émanant du ministre des Finances Abdoulaye Diop (en 2013), avant qu’il ne soit suivi par tous les pays de l’UEMOA (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger et Togo), qui sont régulés par une banque centrale commune.

Dans le cas de l’Ethiopie, la Tunisie, le Libéria, l’Inde, le Rwanda ou le Nigéria, la décision est venue des banques centrales, qui ont exigé des banques de cesser tout contrat d’exclusivité et d’ouvrir la concurrence à tous les acteurs du marché. En Russie et en Gambie, ce sont plutôt les autorités de la concurrence qui sont entrées en ligne pour résoudre cette entrave au libre marché.

Cependant, même si les autorités marocaines parviennent à casser l’exclusivité imposée par les géants du marché des transferts, cela ne résoudra pas complètement le problème des coûts, car il faut également agir sur les pays transmetteurs.

« Le Maroc ne peut pas agir sur un contrat qui lie la Poste française avec WU. Mais il peut ouvrir un dialogue bilatéral avec la France pour régler ce problème. Comme il peut agir au niveau multilatéral, en saisissant par exemple les autorités de la concurrence de la commission européenne. Car dans ce domaine, il ne suffit pas de balayer devant sa porte, mais nettoyer tout le circuit, du départ à l’arrivée », conclut notre expert.

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