Benkirane veut positionner le PJD comme le rempart de la démocratie
Retour de Abdelilah Benkirane dans l'actualité politique partisane. Le PJD est présenté comme un rempart de la démocratie, les adversaires et les journaux critiques sont diabolisés. La campagne pour les élections marocaines du 7 octobre s'annonce chaude.
Après quelques semaines de discrétion, entre autres pour favoriser la mobilisation générale autour du dossier du Sahara, Abdelilah Benkirane est de retour. Samedi 9 avril, il s’exprimait devant une salle conquise, dans le cadre de la clôture d’une opération “portes ouvertes“, organisée par le PJD à Salé.
Le message principal, celui qui sera le thème de la campagne, est celui-ci: le PJD est le rempart de la démocratie; il se bat et il se sacrifie pour elle; il lutte pour l’enraciner et la rendre irréversible.
L’ennemi, c’est celui qui est contre la démocratie. C’est le fameux parti. Celui dont on ne prononce pas le nom. “Le parti que vous savez“. Ce n’est pas l’ennemi du PJD, c’est l’ennemi de la démocratie. Et du peuple. Car le peuple a choisi le PJD.
Benkirane s’exprime d’une voix forte. Il passe bien. Il tient la salle. L’électrise parfois. Il maîtrise les ficelles du storytelling. Son discours ressemble à la prestation d’un conteur. Il hypnotise les auditeurs. Il est sympathique, charismatique.
Mais cela ne doit pas nous empêcher de discuter le fond. Surtout qu’il laissera entendre à plusieurs reprises que ceux qui ne sont pas d’accord avec lui sont contre la démocratie et contre le peuple et probablement intimidés ou achetés par le “parti que vous savez“. Il met la presse dans le lot, sauf “quelques rares exceptions“.
>Les propos de Benkirane.
Voici pour commencer et sans commentaires, un verbatim du discours de Abdelilah Benkirane.
-Pour une certaine catégorie de Marocains, “le pouvoir est un butin issu de la décolonisation, il doit rester entre leurs mains, comme un moyen de domination et de corruption“.
-En 2011, des régimes forts dans la région ont été balayés par le printemps arabe. Malgré cela, on continue à vouloir nous resservir les “prescriptions du système Ben Ali, qui consiste à combattre les islamistes“.
-Nous sommes fiers du bilan du gouvernement, mais nous reconnaissons que cela aurait pu être mieux. Nous avons été constamment chahutés, parasités.
-Après le décès de Ssi Baha, Mousseilima Kadhab [allusion à Dhahi Khalfane, l’ex-chef de la police d'Abou Dhabi, connu pour ses positions contre les Frères musulmans], a pronostiqué une chute tonitruante pour le PJD en 2015. Bien sûr, il s’est trompé.
Pour les élections de 2015, chacun d’entre vous, le peuple, a compris qu’il doit faire son devoir pour continuer à reprendre l’initiative, réduire la marge des gens qui tiennent le pays, qui commandent, qui gèrent les richesses.
-Ils ne veulent pas lâcher, pour ne pas devenir des citoyens ordinaires, après avoir goûté au monopole du pouvoir et de la richesse, ils ne lâcheront pas sans y être contraints.
-En 2015, le PJD n’est pas tombé, ce sont les autres qui sont tombés.
-L’Istiqlal a été manipulé. Puis, peu avant les élections, Chabat a ouvert les yeux. L’Istiqlal, ce sont des frères, le parti de Allal Fassi, Boubker Kadiri, Hachmi Filali, Benabdeljalil… Hamid [Chabat] s’est réconcilié avec les siens, des gens incomparables comme Ssi Abdelouahed El Fassi. Et nous de notre côté, nous avons tourné la page, on ne se fâche pas durablement avec ses frères.
-Le fameux parti, celui que vous savez [le PAM], a subi un échec retentissant. Pourquoi la campagne, le monde rural voteraient-ils pour lui? Chnou zine li fih? [quelle beauté lui trouveraient-ils?] A-t-il une idéologie claire, des leaders? Un discours? Un enracinement populaire?
Pourquoi les gens voteraient-ils pour lui?
-Ce parti est un mélange de gens qui n’ont pas oublié leurs rêves révolutionnaires, n’ont pas profité comme les autres et ont cru que le moment est venu de le faire. En 2009 [élections communales et régionales], ce parti a dépassé tous les autres, même l’Istiqlal, dont la puissance électorale est connue.
-Ce parti a utilisé la violence verbale, physique et morale.
-En 2015, ils n’ont pas gardé une seule ville qu’ils géraient: s’il y avait un intérêt, des bénéfices, avec vous, les électeurs ne vous auraient pas lâché, vous auriez gardé vos communes urbaines.
-Je donne un coup de chapeau au peuple marocain. En 2011, on disait que le nous étions venus à la faveur d’une crise politique, que la vague nous avait amenés. Nous avions dit oui à la réforme, non à l’instabilité.
-On dit que le pouvoir use et c’est vrai pour nous aussi.
-Mais le peuple a vu le maâqoul, le sérieux. Il nous croit. Et nous, nous reconnaissons nos insuffisances, dans les domaines de l’enseignement, de l’emploi, des accidents de la voie publique…
-Je suis le Abdelilah d’hier, votre frère, je n’ai pas changé. Seule la cravate a changé.
-Nous sommes un parti qui a pris des décisions courageuses.
-Un magazine marocain [allusion à Maroc Hebdo] hchouma alih, a titré sur “Benkirane, Le bluff“. Je le considérais comme un peu objectif.
A cette occasion, je dois vous dire que nombre d’institutions médiatiques, de médias, ont été vendus. La principale arme de nos adversaires, c’est l’argent.
Le SG du PAM a créé un empire médiatique de 65 MDH. Il faut qu’il dise aux Marocains d’où il a sorti l’argent.
Si nous l’avions fait [un empire médiatique à 65 MDH], on nous aurait pendus à Bab El Had.
“Ils“ savent ce que contiennent nos poches et nos comptes. “Ils“ ont tous les détails.
-Chapeau bas au peuple marocain. En 2015, lors de la campagne électorale, le peuple est sorti comme une marée humaine, pour dire: ceci est le parti [le PJD] que nous voulons.
Nous gérons 19 villes sur 35, les plus grandes, les plus symboliques et dans la plupart des cas, avec la majorité absolue.
-Ceux qui ont conduit le combat contre nous avant 2015, ont perdu, ils sont désorientés, déprimés. Ils sont agressifs, féroces, riches, ont des moyens. Dieu seul sait ce qu’ils préparent.
Je te demande le 7 octobre [date des législatives] de leur donner une leçon.
-Le PJD n’est pas un parti de prophètes ou de génies, mais un parti qui se sacrifie pour enraciner définitivement la démocratie dans ce pays. Nous en avons ras-le-bol des partis fabriqués, nous voulons être comme dans tous les pays démocratiques, nous le méritons.
-Notre rôle, c’est la résistance, l’opposition au tahakkoum [domination, autoritarisme], au façad [corruption].
-Assabah est un journal “méprisable“, qui publie des mensonges sur mon compte. Je ne rencontre pas secrètement Ilyas. Nous sommes des adversaires, pas des ennemis. Si j’avais envie de le faire, en cas de besoin, je n’ai aucune raison de le rencontrer secrètement.
-Avant, la vie politique était animée par des Allal Fassi, Abderrahim Bouabid, Ahmed Réda Guédira, Mohamed Hassan Ouazzani. Moi, je me retrouve face à des bandits.
-Nous avons une relation de confiance avec le peuple marocain. Malgré votre 2M, le peuple nous fait confiance.
-[s’adressant au PAM] Vous êtes allés dans les campagnes et vous avez pris les notables, Dieu sait comment. Vous avez des moyens et de l’influence, nous n’avons que le peuple.
-Et la presse est unanime à nous attaquer, sauf quelques rares cas…
-Si les élections avaient lieu demain, nous serions en tête. Malgré les journaux, les magazines et malgré 2M.
-Nous continuerons avec le soutien réel et sincère de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Notre relations avec lui est religieuse, nous lui avons fait allégeance, nous sommes dans le soutien inconditionnel. Vous pouvez critiquer une décision, mais gardez le soutien inconditionnel, gardez le fil, le lien, apprenez-le à vos enfants.
-Ces gens là [PAM], travaillent dans la dictature, l’intimidation, la carotte et le bâton. Ils ont réuni de la ferraille, des mercenaires. Je lui dis [à Ilyas Elomari]: prépare-toi pour 2021, car pour 2016 c’est trop tard. Tu n’auras rien sans manœuvres, sans complots, intimidation, trahisons, mensonges, domaines dans lesquels tu excelles.
-Tu prétends combattre les islamistes. Tous les Marocains sont islamistes, musulmans à leur manière. Sa Majesté protège la religion, pas toi. Montre nous juste quel est ton islam, l’islam éclairé dont tu parles.
-L'Orient est le pays des prophètes. Le Maroc est le pays des saints. Le pays des saints ne peut être commandé par un diable [Ilyas Elomari].
>Commentaire:
Abdelilah Benkirane utilise le positionnement du démocrate. Sur un point, les urnes lui donnent raison: son parti a un ancrage populaire et se réclame de la légitimité populaire.
Cela étant dit, sa conversion démocratique reste récente. Les mêmes raisons qu’il utilise pour diaboliser son adversaire, le PAM, peuvent être invoquées contre le PJD. Lui aussi a été normalisé récemment, à l’occasion des élections de 2011.
Quant à la démocratie, ce n'est pas uniquement les urnes, loin de là. La démocratie, c'est aussi les libertés individuelles, le droit à la différence, à la contradiction, à l'avis différent, les droits des minorités. Ce que l'on chercherait vainement dans le projet de code pénal concocté par le ministre PJD de la Justice.
Benkirane oublie également que la légitimité des urnes n’est pas suffisante. Il faut , de nos jours, la légitimité du bilan et la capacité de gestion. Le bilan gouvernemental a été sauvé par l’arrivée du RNI à la tête des départements économiques. Regardez le bilan du département Rabbah [Médias 24 est prêt à en débattre, en allant dans le détail]. Et c’est un exemple.
Prenons encore l’exemple de M. Amara. La personne n’est pas en cause et lorsqu’il était à l’Industrie, ce ministre a été très apprécié par les entreprises et le patronat. Mais aurait-il pu ramener Peugeot? Discuter avec Renault un écosystème et une convention de sourcing de 2 milliards d’euros par an?
Sur un autre registre, critiquer l’islamisme relève de nos jours, de la liberté individuelle. L’islamisme n’est pas sacré. Seul l’islam l’est. Le PJD n’a pas le monopole de l’Islam.
Enfin, le lexique offensant de M. Benkirane à l’égard de ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, laisse une impression de malaise: les uns sont des bandits, des traîtres, les autres sont des vendus. La plupart des journaux sont accusés d’avoir été achetés. La pire des insultes pour des journalistes.
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