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Abdallah-Najib Refaïf

Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.

Une littérature sans nomenclature

Le 15 novembre 2022 à 10h18

Modifié 15 novembre 2022 à 10h40

Écrire et penser entre deux langues et en faire toute une œuvre. Certains écrivains au Maghreb et ailleurs l’ont fait avec plus ou moins de réussite. D’autres s’y sont attelés, s’y attellent encore, s’interrogent, hésitent ou procrastinent, et leurs atermoiements sont bien la preuve que la tâche n’est pas aisée et que l’affaire n’est pas simple. Alors soyons simples car cette chronique n’est justement qu’une simple évocation d’une époque révolue.

Elle n’est point une contribution de plus au thème saturé d’un vieux débat d’universitaires et d’intellectuels passionnés, et dits “engagés”, qui remonte au temps bruyant et enfumés des rencontres, tables-rondes et carrées et autres colloques verbeux sur des thématiques aussi dichotomiques que : “littérature et identité” ; “Quelle langue pour quelle écriture ?” ; “Langue et aliénation culturelle”. Que du lourd et du clivant. En ce temps-là, l’Union des Écrivains du Maroc était une association binaire dirigée en alternance, une fois par des auteurs plus ou moins sympathisant de tel parti, et l’autre par ceux d’en face, les deux étant dans l’opposition au pouvoir. Mais demeure un paradoxe et l’imbroglio qui va avec, à savoir que cette dichotomie partisane était doublée d’une autre division plutôt linguistique, celle-là. D’où écrivez-vous ? Dans quelle langue, le français ou l’arabe ? Comme les auteurs les plus en vue, publiés souvent en France, n’étaient pas arabophones, on imagine l’embarras des uns et la perplexité coupable des autres. De plus, “la violence du texte” des écrits de ces écrivains, classés comme “auteurs maghrébins d’expressions française” (par leurs éditeurs et aussi par des chercheurs, des universitaires et des doctorants en mal de sujets de thèse), leur valaient censure des autorités, arrestations brutales, procès et emprisonnement.

C’est dire si, comme opposants, ces écrivains se posaient là, avaient une “légitimité dissidente”, des arguments et, comme auteurs, ils avaient en plus du talent. Mais pour nombreux membres de l’Union des Écrivains du Maroc, ils étaient d’ailleurs ou de nulle part. Ni écrivains, ni Arabes, voire pas même Marocains. Des AHNI, quoi, auteurs  honnis non identifiés.

“Quitter la sphère ambiguë”

Il faut dire, pour avoir souvent recueillis les propos de quelques AHNI lors d’entretiens pour un supplément culturel de l’époque, qu’ils n’en avaient cure et continuaient à forger leur œuvre, se félicitant même parfois de cette excommunication. J’ai donc même connu des AHNI heureux. Cela ne veut pas dire que l’interrogation sur la langue d’écriture ne taraudait pas certains d’entre eux. D’où la tendance “décoloniale”, (bien avant que les études  du même  nom soient à la mode comme c’est le cas aujourd’hui) dans les écrits et plus encore dans les prises de position de quelques écrivains. Le premier roman de Abdelkébir Khatibi publié en 1971, “La mémoire tatouée”, n’était-il pas  sous-titré : “Autobiographie d’un décolonisé” ?  Cette tendance, à l’échelle du Maghreb, notamment en Algérie et au Maroc, a poussé les uns à prospecter la possibilité d’une troisième voie, une langue de l’entre-deux, afin de rompre avec la langue du colonisateur et quitter la sphère ambiguë et suspecte de la francophonie honnie et ses visées néocoloniales.

On laissera aux spécialistes, mais aussi aux nostalgiques, le soin de puiser dans les archives et revisiter les textes et écrits relatifs à ce vieux débat sur le web. On y trouve le tout et son contraire, comme c’est le cas pour le reste lorsqu’on navigue à vue sur la Toile. Mais voilà que récemment, et incidemment, cette interrogation existentielle sur l’identité arabe de l’écrivain est invoquée par l’éditeur franco-syrien Farouk Mardam Bey dans un excellent entretien réalisé par Soundouss Chraïbi et publié par le magazine TelQuel (4 novembre 2022). A la question de savoir s’il “estime qu’un auteur maghrébin qui écrit en français appartient au champ de la littérature arabe”, Mardam Bey, qui dirige les éditions Sindbad spécialisées dans la littérature arabe, trouve que la question est “difficile à trancher”. Cependant, même s’il n’a pas tranché, il a tout de même cisaillé un petit morceau en précisant que “lorsqu’un écrivain libanais écrit en français, il fait certainement partie de la littérature arabe, dans la mesure où le déroulement de son récit est ancré dans le Liban et que l’on trouve dans son écriture, en français, une résonance profonde avec le monde arabe.” Mais ce ne serait le cas de l’écrivain marocain qui écrit en français, lequel appartiendrait à la fois à la littérature marocaine et française. Et de citer en exemple, curieusement le seul cas de Tahar Ben Jelloun qui, souligne-t-il, “fait indéniablement partie de la littérature marocaine, mais aussi de la littérature française. Pour ce qui est de la littérature arabe, je ne saurais vous répondre.” Maintenant si l’éditeur spécialisé et fin connaisseur de la production littéraire arabe ne pourrait répondre à cette question existentielle, qui le saurait alors ?

En résumé, les livres d’un écrivain libanais, disons l’excellent romancier Amine Malouf par exemple, auteur de langue française et membre de l’Académie française appartiendrait à la littérature du monde arabe et pas Rachid Boujedra, Driss Chraïbi, Boualam Sansal, Abdellatif Laabi, Abelahak Serhane, Kamal Daoud, Assia Debbar, Khatibi… On ne citera pas notre ami le regretté Mohammad Khaïr-Eddine, l’écrivain aux semelles de vent et au souffle gorgé d’une haute amazighité poétiquement tellurique. L’auteur d’“Agadir”, “Agoun’chich” et de “Moi l’aigre”, lui, n’avait rien à secouer de ce monde arabe, de sa littérature et de toute sa nomenclature. Il avait bâti son monde à lui, avec sa langue à lui, et elle était belle et elle était rare…

Finalement, c’est à dire pour finir cette chronique évocatrice, on ne se demande ce que l’auteur de “La Prière de l’Absent” penserait de cette improbable et étrange nomenclature littéraire arabe. Maintenant, entre-nous, ne vaudrait-il pas mieux appartenir à deux littératures plutôt qu’à aucune, c’est à dire à rien du tout.  Mais peut-être se contentera-t-il de répondre, s’il l’a lu ou l’a encore en mémoire, par ce beau passage tiré du livre de son ancien compère Khatibi , “Amour bilingue”, ouvrage au cœur du sujet de cette chronique hautement subjective : “La langue n’appartient à personne, elle appartient à personne et sur personne je ne sais rien. N’avais-je pas grandi, dans ma langue maternelle, comme un enfant adoptif ? D’adoption en adoption, je croyais naître de la langue même.”

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