Une immigration intelligente pour l'Europe
PARIS – Au Royaume-Uni, le vote du Brexit a été alimenté en partie par des déclarations fausses et déformées, comme celle selon laquelle une migration non contenue du reste de l'Europe entraînerait une baisse des salaires. Depuis le vote pourtant, le camp anti-Brexit s'est engagé dans les déformations de ce genre, en avertissant qu'une fois qu'il aura quitté l'Union européenne, le R-U sera confronté à une pénurie de compétences. Mais un grand nombre de pays, comme l'Australie, le Canada et Singapour, s'en sortent très bien sans accords garantissant la libre circulation depuis d'autres pays, en délivrant des visas en adéquation avec les compétences.
Des déformations de ce genre, issues aussi bien du camp pro et anti immigration à travers l'Europe, contrarient en permanence un débat sérieux en la matière. Même lorsque les parties prenantes semblent conduire une analyse coûts-avantages raisonnable de l'impact économique de l'immigration, elles ont tendance à citer seulement les études et les données qui soutiennent leur propre point de vue. Ceci exclut tout accord sur des solutions créatrices et efficaces.
A en juger par les années que j'ai passées à étudier les migrations internationales des travailleurs à fortes qualifications, sans parler de ma propre expérience de migrant, une discussion raisonnable et équilibrée sur les migrations doit commencer par la perspective des immigrés eux-mêmes. Qu'est-ce qui pousse une personne à se déplacer vers un pays nouveau et la plupart du temps inconnu?
Comprendre le phénomène
En répondant à cette question, il devient très vite évident que l'immigration est un phénomène très varié, qui dépend en réalité d'une diversité de facteurs tels que la nationalité, le niveau de qualification, la durée prévue du séjour à l'étranger et la motivation. L'expérience d'un médecin spécialiste se déplaçant de manière permanente du R-U en Inde est très différente de celle d'un ouvrier du bâtiment de Roumanie espérant s'assurer un meilleur salaire en France. De la facilité du voyage aux conditions de vie dans lesquelles ces personnes s'installent, leurs deux expériences sont très différentes de celle d'un réfugié syrien espérant attendre la fin de la guerre civile en vivant en Allemagne.
Ce que ces expériences ont en commun est qu'elles sont en général motivées par un désir d'augmentation du niveau de vie, que ce soit grâce à un poste plus prestigieux, à un salaire plus élevé, ou à une meilleure sécurité physique. Bref, les migrants veulent vivre mieux, mais ne recherchent pas une nouvelle culture ni une nouvelle identité.
Les migrants économiques, en particulier, sont simplement des demandeurs d'emploi d'outre-mer. Si un emploi comparable pouvait être créé chez eux, ils pourraient ne jamais émigrer du tout. En ce sens, le défi économique des migrations se réduit à une question de courtage du travail.
Ceci étant donné, les migrants économiques doivent se voir attribuer des emplois où ils sont nécessaires, potentiellement par les agences nouvellement créées de courtage d'emplois pour les principaux pays qui envoient des migrants. Un programme inspiré par le programme d'échange de réfugiés entre la Turquie et l'Union européenne, dans lequel le nombre de visas de travail tournants rendus disponibles pour un pays sont liés au nombre d'immigrés chercheurs d'emplois irréguliers rapatriés dans ce pays, pourrait également être créé.
Naturellement, une fois dans le pays d'accueil, les droits des migrants en tant que travailleurs étrangers doivent être protégés. Mais ils n'ont pas besoin de bénéficier du plein accès aux droits politiques et aux prestations sociales des citoyens de leur société d'accueil.
L'exemple des Emirats arabes
Ceci est en gros le système en vigueur aux Emirats arabes unis, où des millions d'ouvriers nés à l'étranger recherchent volontairement un emploi. Ils savent qu'ils bénéficieront des protections du travail et des droits de l'homme, avec des abus poursuivis par la loi, mais d'aucun privilège supplémentaire. Ce système permet aux EAU de donner à près de huit millions de personnes l'occasion d'améliorer leur niveau de vie, tout en évitant une réaction négative de la part de la population autochtone.
Une autre solution novatrice qui peut fonctionner dans certaines régions, est l'arrangement du "G-Permit" de la Suisse, disponible pour les étrangers qui vivent dans une zone frontalière dans leur pays d'origine et qui travaillent dans une zone frontalière en Suisse. (Les zones frontalières sont établies par traité.) Tous les travailleurs pendulaires transfrontaliers doivent retourner dans leur pays d'origine au moins une fois par semaine. L'UE pourrait-elle créer sa propre catégorie de "zone frontalière" permettant un système de mobilité flexible pour les travailleurs non-permanents d'Afrique et du Proche Orient?
Refuser à des migrants les privilèges liés à la vie dans leur pays d'accueil peut sembler contredire les valeurs libérales et égalitaires européennes traditionnelles. En tant que libéral moi-même, je partage ces valeurs, mais je reconnais qu'insister sur ces valeurs comme sur une question politique sape en définitive les intérêts des migrants. Alors que des forces politiques anti-immigration gagnent du terrain dans l'ensemble de l'Europe, il faut se demander si les nouveaux arrivants désespérés de trouver un emploi sont mieux servis en étant admis sur une base conditionnelle (comprenant, potentiellement, une période limitée), ou en n'étant pas admis du tout.
Migrants qualifiés et fuite des cerveaux
L'immigration centrée sur les compétences provoque un dilemme semblable. De nombreuses personnes en Europe arguent du fait que cette approche fait non seulement de la discrimination contre les groupes d'immigrés les plus faibles, mais conduit également à une fuite des cerveaux des pays qui ont besoin de travailleurs hautement qualifiés.
Mais une fois encore, il faut examiner un compromis. Les migrants qualifiés ont davantage de chances de s'intégrer sans à-coup dans la société d'accueil, à laquelle ils peuvent ajouter de la valeur. Ceci permet la construction de ponts culturels entre les sociétés d'accueil et les pays d'origine. Fait plus important encore, ces migrants peuvent envoyer plus d'argent en versements qu'ils n'auraient été capables de contribuer par l'impôt s'ils étaient restés chez eux.
La question de l'immigration a longtemps été une épine dans le pied de l'UE, en particulier en raison des discours alarmistes et de la manipulation émotive qui ont empêché une discussion constructive. La clef pour ramollir cette épine, sinon pour l'extirper tout à fait, pourrait consister à établir au niveau national et à celui de l'UE un contrat social pour les migrants économiques. Une "charte des droits des travailleurs étrangers" de ce genre protègerait les droits des migrants, tout en limitant leurs privilèges sociaux.
Avec une immigration qui n'est plus en première place dans l'ordre du jour politique, l'UE pourrait finalement répondre à la myriade d'autres défis qui l'attendent. Dans le meilleur des cas, elle pourrait agir avec le même genre d'approche coopérative, créative et lucide.
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