Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Quand un film s’éprend d’un roman
Le couple cinéma-littérature donne rarement un mariage heureux, sauf exception. Voilà pourquoi les adaptations d’œuvres littéraires laissent souvent, au sortir des salles de cinéma, une sensation de malaise, un goût d’inachevé, voire une totale déception.
Comme disait l’excellent dialoguiste Michel Audiard, "il y a douze mille sujets à la Bibliothèque nationale." Mais on n’écrit pas pour le cinéma comme on écrirait des romans. Sinon comment transposer en sons et en images des métaphore aussi ardentes et telluriques que celles adaptées du roman, "La nuit sacrée" qui valut le prix Goncourt à Tahar Ben Jelloun en 1987 ? "Il m’avait sculptée en statue de chaire, désirée et désirante. Je n’étais plus qu’un être de sable et de poussière à l’identité incertaine, s’effritant au moindre coup de vent."
C’est parfois par le pur des hasards et souvent aussi à la faveur d’une totale et douillette oisiveté que l’on revisionne tel film adapté d’un roman qu’on avait lu dans le passé. Cela a été le cas dernièrement pour l’adaptation commise six ans après la publication du roman de Ben Jelloun par un réalisateur, peu inspiré, du nom de Nicolas Klotz. "La nuit sacrée", pour ceux qui s’en souviennent, est en fait la suite d’un autre roman, "L’enfant de sable", où un conteur narre l’histoire de cette fille, Zahra, dont le père fait passer pour un garçon sous le prénom d’Ahmed. Ici, c’est Zahra-Ahmed qui va se faire conteur et poursuivre la narration après avoir retrouvé son identité originelle.
Les deux adaptateurs, le réalisateur et sa femme, subjugués sans doute par la magie exotique du conte avaient repris le diptyque formé par les deux romans et malaxé le tout. L’histoire, pour les plus curieux, se résume en ce petit pitch: un patriarche dont la progéniture est exclusivement féminine décide que sa huitième fille sera un garçon qui s’appellera Ahmed. Ce dernier se pliera à la volonté patriarcale et va vivre cette double identité à la fois comme un jeu et comme un destin. Avant son décès, le père va libérer son enfant et Ahmed retrouvera son identité de femme. Puis c’est l’errance et la rencontre d’un maitre d’école coranique frappé de cécité et auprès duquel Ahmed , devenu Zahra, va retrouver son corps et sa mémoire. Retour à la maison familiale où elle constate que son oncle avait dépouillé ses sœurs de leur héritage ; elle le tue et c’est le maître d’école qui va raconter son histoire sur la place publique. Générique de fin.
Les deux romans, ici inversés et bidouillés, sont à la base touffus et portés par des personnages oniriques, eux même soutenus par ce style éthéré et métaphorique, cher au romancier et qui sied au conte. Le réalisateur du film, quant à lui, s’en est allé, caméra subjective au poing, s’embourber dans un monde infra-imaginaire qui dépayserait le marocain le moins ancré dans sa société et sa culture. Certaines scènes étaient si grotesques qu’on se croirait dans une sorte de dessin animé, une sorte de "Tintin au pays des Maures-vivants" ou "Tintin au pays des marabouts". Vérification faite à postériori, le film n’a eu aucun écho auprès du public après sa sortie. De plus, les conditions du tournage étaient, dit-on, tellement catastrophiques que, depuis, le réalisateur décida "de rompre avec le cinéma de fiction". Sage décision !
Le grand et talentueux scénariste, Jean-Claude Carrière, qui a adapté à l’écran des chefs d’œuvre de la littérature classique et moderne (dont entre autres "L’insoutenable légèreté de l’être" de Mila Kundera) fait ce constat dans un ouvrage destiné aux étudiants des écoles de cinéma : "Il n’y a pas de scenario-béton. Il y a de bons et de mauvais scenarios, comme il y a de bons et de mauvais romans. Simplement, dans un scénario, contrairement au roman, les mots ne valent pas pour eux-mêmes, le scénario n’est pas l’œuvre elle-même, il n’est que le squelette verbal d’un film virtuel." Le scénario est finalement un objet éphémère qui tend à disparaître lorsque le film se met à exister, un peu à la manière de la chrysalide qui devient papillon. Telle est donc la dure "loi biologique" qui gouverne la relation entre le texte écrit du roman adapté et le film qui en est issu.
Il arrive que certaines adaptations de romans donnent lieu à de très bons films. Dans une filmographie toute personnelle, et somme toute subjective, je placerais en tête celle librement faite à partir de "Madame Bovary" de Flaubert. Il s’agit de "La fille de Ryan" réalisé par David Lean en 1970. Le même roman est très bien passé également à l’écran grâce à une autre adaptation, plus fidèle celle-là, de Claude Chabrol en 1991. Il faut dire qu’on prend en principe moins de risques lorsque l’œuvre littéraire adaptée est de qualité. Sauf lorsqu’un cinéaste démiurge comme Alfred Hitchcock transforme des histoires assez médiocres de la romancière anglaise Daphné du Maurier, aujourd’hui tombée dans l’oubli, en autant de chefs d’œuvres cinématographiques : "Les oiseaux" ou "Rebecca" par exemple. C’est le même Hitchcock qui a répliqué avec son humour cinglant lorsqu’on lui a reproché de baser parfois ses films sur des clichés : "Il vaut mieux partir d’un cliché que d’y finir."
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