Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Ondes nostalgiques
À travers les âges, la radio a été un pilier de la mémoire collective, tissant des liens entre émotions et récits populaires. Bien qu’aujourd’hui défiée par les technologies numériques, elle continue d’évoluer, s’adaptant pour répondre aux attentes des auditeurs modernes tout en préservant son rôle unique dans le paysage médiatique.
Lorsque des réminiscences remontent à la surface d’une mémoire alourdie par la mise à jour d’un passé revisité, seule la musique met de l’ordre dans cette course mémorielle des souvenirs. Et ce sont les bribes d’une chanson qui tentent de rattraper tel souvenir, d'épousseter telle image fuyante et remettre une souvenance dans le sens chronologique bousculé par la marche inexorable du temps qui passe.
Cette nuit-là, en ouvrant la radio, ce sont deux indéchiffrables bribes de mots, utilisés comme un hapax plaintif pour faire rimer les paroles de la deuxième strophe d’une chanson portée par la voix chaude de Fouiteh : Ayli ouhayani/ As’bab m’hani. L’hapax en didactique est un mot ou une forme dont on ne peut relever qu’un exemple dans un corpus donné.
En poésie, on rapporte que le poète difficile Mallarmé, en court de rime en "x", aurait inventé l’hapax "Ptyx" dans l’un de ses poèmes. D’autres auteurs illustres, tels Marcel Proust ou Jean-Paul Sartre, ont fait de même et leurs hapax ont désormais une postérité indéniable.
Plus que n’importe quelle invention, c’est sans conteste la radio, média sous-estimé de nos jours, qui a tant fait pour soutenir la course mémorielle des souvenirs citée ci-dessus. Ceux qui n’avaient que ce petit meuble, trônant sur un guéridon au fond de la pièce, pour écouter des chansons, rêver avec les héros des feuilletons radiophoniques ou s’informer sur l’actualité du pays et celle du monde lointain, ceux-là ont une mémoire en grains de voix.
Elle entretient par ailleurs une douce nostalgie pour résister au rouleau compresseur de la machine de l’oubli conduite par les nouvelles offres de loisirs et de consommation. Mais elle n’est pas que cela, car elle fabrique aussi du sens. La radio (s’interrogeait le journaliste, Jean-Claude Guillebaud dans "Les dossiers de l’audiovisuelle"), semeuse de paroles et quêteuse d’écoute n’a-t-elle pas, comme l’écrit, fondamentalement partie liée avec le concept, la pensée, l’intelligence critique ?".
En moins d’un demi-siècle, le poste radio n’est plus ce meuble autour duquel se réunissait la famille pour suivre les feuilletons hebdomadaires ou dans les cafés pour écouter religieusement les interminables chansons d’Oum Kaltoum ou les mélopées larmoyantes de Farid Al Atrach. Il y avait aussi les inconditionnels de l’information internationale qui se divisaient entre les fans de la BBC et ceux de la Voix du Caire. Houna London et houna Al Kahira (Ici Londres et Ici Le Caire). Les premiers n'avaient foi qu’aux infos qui venaient de Londres et chambraient les seconds en réfutant ce qui, pour eux, n’était que balivernes et contre-vérités débitées par la radio égyptienne.
Mais l’usage de la radio a évolué, passant de l’écoute collective à celle individuelle avec l’avènement du transistor. A l’arrivée de la télévision, on l’a dite en voie de disparition, puis à celle d’internet et des médias numériques, on l’a donnée pour morte. Mais elle est encore là (pour combien de temps encore ?), renaissant sous des formes multiples, résistant à toutes les technologies disruptives et s’adaptant à leurs modes d’écoute et de diffusion ainsi qu’à leur modèle de fonctionnement.
Centenaire cependant, la radio serait, selon les experts, confrontée à "un double défi". Mettre fin à l’érosion de son écoute vieillissante et séduire un public attiré par des modes d’écoute nourris d’algorithmes et de données.
En effet, de multiples offres numériques sont en train de dessiner l’avenir de la radio afin de répondre aux nouvelles attentes des auditeurs, que ce soit en direct ou à la demande. Et c’est ainsi que même l’auditeur-boomer d’hier en quête nostalgique de la voix chaude de Fouiteh se réjouit de l’entendre, à la demande photo et texte à l’appui, sur Spotify : Aoumaloulou ; Mabini oubinou oualou !
Cette application, gratuite avec publicité ou payante sans celle-ci (pour moins de 50 DH), n’est-elle pas en passe de remplacer la radio ? Désormais, des entreprises numériques, "pure players" et à peu de frais, sont en passe de lancer des contenus à flux tendu et créer des playlists enrichies de rubriques culturelles, sociétales, ou humoristiques, voire des bulletins et des rendez-vous d’information.
Le grand producteur radiophonique français Pierre Bouteiller, ironisant vers la fin des années 90 sur la rivalité entre la radio et la télé, disait : "Dans les années 50, on se réunissait en famille pour regarder la radio. Aujourd’hui, l’image est tellement banalisée qu’on écoute la télé". Au cours de ces mêmes années 50, l’écrivain égyptien Najib Mahfoud, qui entretenait des rapports privilégiés avec la radio, avait fait dire à l’un des personnages de son roman "L’impasse des deux palais" : "Le poète est parti, la radio a pris sa place". Qui va, demain, prendre la place de qui ?
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