Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’été prochain à Avignon
Après l’anglais puis l’espagnol, l’arabe a été choisie comme langue invitée d’honneur du prestigieux Festival du théâtre d’Avignon et y sera célébrée lors de la prochaine édition en 2025.
"La langue est un théâtre dont les mots sont les acteurs", écrivait joliment l’historien français de de la littérature du XIXe siècle, Ferdinand Brunetière. Cette belle définition métaphorique de ce qu’est une langue m’est venue à l’esprit en apprenant que le directeur du festival d’Avignon, le portugais polyglotte Tiago Rodrigues, a choisi la langue arabe comme invité d’honneur de l’édition 2025 de cette grande manifestation théâtrale. Après l’anglais en 2023 et l’espagnol cette année, l’arabe sera la première langue étrangère non européenne à être célébrée avec tous les honneurs dans la Cité des papes.
Pour le dynamique et polyglotte directeur du festival, la décision de célébrer l’arabe, langue riche d’un prestigieux patrimoine dans de nombreux domaines des arts, de la poésie et de l’histoire de la pensée, de la médecine et de la philosophie est un choix de raison et de cœur. Certes, un choix n’est jamais neutre -surtout en ces temps de crispation et de rejet de la culture et de la population d’origine maghrébine par l’extrême droite en France- et celui-ci pourrait être vu comme un acte politique que certains médias français ne manqueront pas de relever. Mais pour Tiago Rodrigues, comme il l’a déclaré récemment au magazine "Télérama" : "Le choix d’une langue au festival ne se fait pas au mépris d’une autre langue. Il dépend beaucoup du dialogue avec les artistes de cette langue, d’une vraie volonté de partage des connaissances".
Cette volonté de célébrer la langue arabe est partagée avec le directeur de l’Institut du Monde Arabe à Paris et ancien ministre de la Culture et, plus tard, de l’éducation, Jack Lang. Amoureux et défenseur de cet idiome, il avait déjà publié il y a quelques années sous forme de plaidoyer et comme une défense et illustration de cette langue : "La langue arabe, trésor de France" (Éditions du Cherche-Midi). Dans ce livre, le directeur de l’IMA entendait mener "un combat contre l’air du temps". En effet, cet air malsain a des relents xénophobes, voire racistes. La preuve en a été donné récemment par la sortie hystérique d’un dirigeant du Rassemblement National lors des dernière élections législatives en France. Il a visé directement et violemment l’ancienne ministre de l’Éducation franco-marocaine, Najat Vallaud-Belkacem, accusée injustement d’avoir imposé l’enseignement de l’arabe dès le primaire dans les écoles françaises. Une accusation bien entendu fallacieuse pour demander la surpression de sa double nationalité. Jack Lang, lui, plaide depuis longtemps pour l’apprentissage de l’arabe dans les écoles en France, parce que cette langue a plus de six millions de locuteurs et se place comme la deuxième langue parlée du pays. "En 2018, argumente-il dans le livre cité ci-dessus, la langue arabe est enseignée à moins de 15.000 établissements, collège, lycée et enseignement professionnel confondus. Soit 0,3% des enseignements des langues étrangères, moins que le chinois et l’italien".
Il y a un an, le directeur du festival d’Avignon et celui de l’IMA, convaincus de l’importance de la langue arabe pour l‘Hexagone et soucieux d’établir un dialogue apaisé et enrichissant de deux cultures, ont convenu de collaborer pour célébrer la langue arabe dans la prochaine édition en invitant poètes, écrivains, musiciens et gens du théâtre du monde arabe à cette grande manifestation internationale. Belle initiative que voilà et qui est de nature à construire et à enchanter, le temps d’un festival prestigieux, un espace-temps commun. Le théâtre, de par sa magie et la force incarnée de ses créations, n’est-il pas le lieu idéal pour une telle communion ? Plus que d’autres expressions artistiques, il est, comme le soutient si bien la chercheure et linguiste Joëlle Aden dans une étude sur le théâtre et la didactique des langues, "le lieu de la parole vivante incarnée et réincarnée, le lieu d’échanges en miroir dans lequel le faux-semblant entre en résonnance avec des réalités déjà vécues ou anticipées".
Maintenant que le rendez-vous est pris avec le festival d’Avignon avec le parrainage de l’IMA, il reste aux gens de théâtre du coté de chez nous de se préparer pour une participation au niveau de l’ambition de cette belle célébration et ce pour l’été prochain, c’est-à-dire demain si on ne se hâte pas.
Pour rappel et non sans émotion, le grand dramaturge disparu, notre ami le regretté Tayeb Seddiki a été le premier marocain à avoir effectué à la fin des années 50 un stage professionnel de longue durée avec le fondateur du festival d’Avignon, Jean Vilar, qui était également directeur du Théâtre national populaire. Le TNP a été le lieu formateur de plusieurs noms prestigieux de la scène tels Gerard Philipe, Jeanne Moreau ou Georges Wilson. Par ailleurs, Seddiki était aussi l’invité régulier du Festival de théâtre universitaire de Nancy fondé et dirigé par Jack Lang dont il était un grand ami. Tayeb Seddiki, faut-il le rappeler, était ce dramaturge marocain rare, né pour le théâtre, vivant par et pour le théâtre. Un théâtre total, au sens que lui donnait Antonin Artaud. Il était aussi l’un des rares hommes de théâtre du pays, sinon le seul dont le nom était connu au Maghreb, en France et dans le monde arabe. Cela situe la portée de son talent et de son œuvre laquelle faisait de la langue arabe, en darija autant que dans sa forme classique, sa substantifique moelle et sa force créatrice. De plus, il avait adapté en arabe, mis en scène et scénographié des pièces du répertoire théâtral universel qui va de Molière à Beckett et donné à voir et à écouter des textes dans des expériences et des productions saisissables par tous les publics nationaux et européens. C’est ce qui a été relevé par le critique dramatique Jean Duvignaud dans son ouvrage "Le Théâtre Contemporain. Culture et contre-culture" dans le chapitre consacré à Beckett à la page 61 : "Lorsqu’un metteur en scène marocain, Taïeb Seddiki, habilla les personnage de 'En attendant Godot' d’une défroque évoquant les 'désoccupés' du Tiers-Monde, il donna d’un coup à Beckett une audience plus grande que celle de tout son public européen". Ainsi, il ne serait pas déplacé, si en hommage à sa mémoire, l’œuvre d’un tel homme né pour et par le théâtre marocain et arabe était présente l’été prochain à Avignon.
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