Les liaisons dangereuses
La guerre contre l’Iran révèle les doutes croissants à Washington : le vice-président américain JD Vance a vivement reproché à Benjamin Netanyahou d’avoir survendu les promesses d’une victoire rapide.
Alors que les fracas de la guerre continuent de résonner au Moyen-Orient, semant le doute sur la stratégie israélo-américaine pour venir à bout du régime iranien, le vice-président des États-Unis JD Vance a décroché récemment le téléphone pour s’entretenir avec Benjamin Netanyahou.
Selon les médias américains et israéliens qui ont rapporté cette information, les échanges entre les deux étaient houleux et ont vite pris l’allure d’une remontrance. Vance n’a pas hésité, nous dit-on, à blâmer le Premier ministre israélien, lui reprochant d’avoir vendu à Donald Trump une guerre facile contre l’Iran. Netanyahou avait promis à Trump un easy win, une guerre facile qui mènerait rapidement à la victoire et au changement de régime en Iran.
Vance a-t-il pris cette initiative tout seul, en son âme et conscience, ou alors a-t-il eu l’aval de Trump, qui semble ces derniers jours douter d’une victoire rapide sur l’Iran ? A-t-il été alerté que son pays ne contrôle plus le déroulement et les finalités de cette guerre ?
Il devait certainement penser comment le Premier ministre israélien a pu vendre à Trump cette opération périlleuse, qui s’avère chaotique et incontrôlable pour les intérêts américains. La décision du président de s’embarquer dans cette galère, sans calculer ses conséquences sur la première puissance du monde, a déjà déstabilisé la région et elle est en voie d’ébranler l’économie mondiale.
Pour ne prendre que ce premier mois de cette confrontation, qui a commencé le 28 février dernier, les conséquences humaines, politiques et économiques sont déjà importantes. Au moins 2.000 morts en Iran en un mois, dont une majorité de civils, comme les 170 filles tuées dans une frappe d’école à Minab. Au Liban, c’est plus de 1.300 morts et 1,5 million de déplacés depuis la récente invasion de l’armée israélienne et ses attaques répétées contre le Hezbollah. Israël elle-même a subi des attaques de missiles qui ont fait plus d’une vingtaine de morts et des dizaines de blessés. Et ces bilans macabres continuent de plus belle.
Dans les pays du Golfe, qui regardent impuissants ces combats qui ne les concernent pas, il y a eu plus d’une cinquantaine de morts et des centaines de blessés, sans compter l’arrêt de certaines activités économiques.
Mais c’est aussi au niveau de l’économie mondiale que les conséquences risquent d’être sévères. La fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite le quart des exportations énergétiques mondiales, a eu des effets néfastes sur les marchés internationaux. Le prix du baril a bondi au-dessus de 100 dollars et ses conséquences ont été immédiates sur les prix des carburants, du gaz et de l’électricité et des produits de grande consommation.
Si ce conflit se perpétue encore, les conséquences géopolitiques pourraient également être plus graves. Le conflit s’étalerait pour de bon à toute la région avec des répercussions humaines et économiques incalculables. Les destructions des installations énergétiques et celles de dessalement d’eau vitales pour la survie auront un impact direct sur les populations. On voit donc que cette guerre, présentée au départ comme une intervention éclair, est en train de s’installer dans le temps, et risque d’avoir des conséquences imprévisibles, non seulement sur le Moyen-Orient, mais sur le monde dans sa globalité.
On sait que les liens entre les Etats-Unis et Israël sont indéfectibles et solides, et que le soutien bipartisan à l’Etat hébreu est fort et constant. Le Congrès et les puissants lobbys juifs, comme ceux de l’American Israel Public Affairs Committee, l’AIPAC, sont totalement acquis à Israël. Cependant, l’échec probable de la guerre contre l’Iran nuirait à coup sûr à l’image d’Israël auprès des Américains, et certaines voix commencent à se lever pour interroger cette complicité.
Selon plusieurs sondages, comme celui effectué par Gallup en février dernier, et pour la première fois, une majorité d’Américains, 41%, sont pour les droits des Palestiniens, et seulement 36%, taux le plus bas de l’histoire, apportent encore leur soutien à Israël.
L’Agence Pew Research Center, un think tank non partisan de renom, confirme pour sa part cette tendance : 59% des Américains ont désormais une vue défavorable du gouvernement israélien actuel, contre 35% qui lui restent encore favorables. La NBC News a également communiqué les résultats d’un autre sondage où apparait que 39% des Américains jugent négativement Israël, contre 32% qui lui sont encore favorables.
Il faut ajouter à cela le nombre grandissant de journalistes et intellectuels américains, dont certains sont de confession juive, qui hier soutenaient Israël et qu’aujourd’hui ils critiquent. On citera, à titre d’illustration, des noms comme Chris Hedges, Glenn Greenwald, Peter Beinart, Gideon Levy, Max Blumenthal, Aaron Maté, Tucker Carlson et la liste est longue.
C’est certainement en raison de cette montée des contestations suite à la guerre contre l’Iran que des voix américaines se lèvent pour dénoncer ces liaisons dangereuses entre Trump et le Premier ministre israélien. Bien que rares, ces tensions ont marqué pour un temps les rapports des Etats-Unis et Israël. Washington s’est opposé par le passé à l’attaque tripartite Israël-Royaume-Uni et France contre l’Egypte en 1956, à l’invasion du Liban en 1982, à la répression de l’Intifada des Palestiniens en 1987, ou encore aux récents massacres perpétrés récemment à Gaza. Or, face à l’Iran, c’est la première fois qu’une coalition militaire américano-israélienne de cette envergure est montée pour attaquer un pays en dehors de tout cadre légal.
On comprend dès lors pourquoi le vice-président Vance, peu convaincu des objectifs de cette guerre, a eu cet entretien avec Netanyahou. On le connaît moins interventionniste, ou plus isolationniste, que Trump. Il a reproché à l’Israélien d’avoir survendu, oversold, les perspectives d’une guerre rapide et moins coûteuse contre l’Iran, et a tenu à le faire savoir au public. Il lui a fait comprendre que ses prédictions sur l’effondrement du régime iranien étaient fausses et ne s’étaient pas réalisées comme il avait promis. Qu’il était, en outre, frustré que les Etats-Unis se retrouvent engagés dans une guerre longue et plus compliquée que prévu.
En Israël, les attaques de Vance ont été peu appréciées par les proches de Netanyahou. Comme d’habitude, ils ont tenté de contrer ses démarches en faisant fuiter des informations négatives sur sa personnalité. On a rappelé ses positions lors de sa visite en Israël en octobre dernier, et ses prises de position contre les colons israéliens et l’annexion de la Cisjordanie qui ont déplu à certains ministres de l’extrême droite. On l’a présenté également comme une personnalité trop conciliante avec l’Iran, et que Téhéran préférerait négocier avec lui qu’avec les autres négociateurs américains.
Il n’en demeure pas moins qu’une partie des Américains, et à leur tête JD Vance, sont sceptiques quant à une victoire définitive sur l’Iran. Pour eux, le régime iranien tient bon même s’il est affaibli, et il est temps de pencher vers une sortie diplomatique avant qu’il ne soit trop tard. Cette guerre a développé sa propre dynamique, et elle échappe peu à peu à ses instigateurs. Quand une guerre s’installe dans la durée, comme celle en cours Ukraine, il devient difficile de trouver des ententes. Ce qui diffère avec l’Iran, c’est que ce pays se situe dans une région névralgique, et sa déstabilisation risque d’entacher l’économie mondiale.
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