Nabil Adel

Enseignant-chercheur. Directeur d'un groupe de recherche en géopolitique et géoéconomie.

Les conséquences économiques à long terme du dernier dialogue social

Le 15 mai 2024 à 18h00

Modifié 15 mai 2024 à 15h50

Dans toute décision économique, il y a ce qu’on voit (impact à court terme) et ce qu’on ne voit pas (conséquences à long terme). Si les augmentations salariales tant dans le secteur privé que public paraissent de prime abord être une bonne chose, leurs conséquences à long terme sur la création d’emplois risquent d’être bien plus nuancées.

Et pour cause, en économie la distribution de revenus suit la création de richesses, elle ne la précède pas. Or, ce gouvernement fait le contraire. Il a certes calmé les demandes sociales à court terme, mais en créant des problèmes économiques à long terme (définition même du populisme). Mais qu’importe, peut-être qu’il ne sera plus là pour en rendre compte.

Impact de la récente augmentation du salaire minimum sur la croissance économique et la création d’emplois

La hausse du salaire minimum de 20% depuis l’arrivée de ce gouvernement exerce une charge insupportable sur les trésoreries des entreprises, surtout les TPME (moins de 3 salariés) qui représentent plus de 90% de notre tissu productif. Celles-ci n’ont pas vu leurs chiffres d’affaires progresser dans les mêmes proportions, encore moins leurs bénéfices. Cette augmentation est offerte alors que le PIB ne croitra pas de plus de 12% sur tout le mandat de ce gouvernement, selon les estimations du FMI.

Ainsi au lieu de s’attaquer à la racine du problème, à savoir notre très faible niveau de productivité, l’exécutif fait une fuite en avant en distribuant une richesse qu’il a échoué à créer. Faut-il rappeler qu’avec une productivité de 12,4 dollars par heure, le Maroc affiche le triste score du dernier niveau de productivité au Maghreb et l’un des derniers au Monde (107e position sur 181 pays) ? C’est sur ce chapitre que nous attendions des politiques audacieuses de la part du gouvernement et non pas céder à la moindre pression. C’est ce qui permet une création durable des richesses et une amélioration réelle du pouvoir d’achat.

Cette hausse du salaire minimum décorrélée de toute réalité économique, présente plusieurs risques pour notre pays et aura un effet dévastateur sur la création d'emplois et la croissance économique.

Source : OIT et FMI

* les chiffres du Maroc n’intègrent même pas la récente augmentation du salaire minimum

Les conséquences de cette décision désastreuse d’augmenter les salaires minimums indépendamment de toute croissance économique continuera d’enfoncer notre économie dans la voie de la sous performance :

  • Aggravation des coûts pour les entreprises : Si le salaire minimum est augmenté sans une amélioration correspondante de la productivité, les entreprises verront leurs coûts de main-d'œuvre augmenter sans hausses de leurs marges. Pour les entreprises, particulièrement les TPME et les start-ups qui opèrent souvent avec des marges serrées, cela peut réduire leur compétitivité et menacé leur existence. D’autant plus que les défaillances d’entreprises ont explosé sous ce mandat avec un record de 14245 entreprises en 2023. Ce chiffre n’a été que 6620 en 2021. Celles qui survivent péniblement n’ont même pas encore eu le temps de digérer la dernière progression du salaire minimum.
  • Réduction d’emplois et accroissement du chômage : Face à l'augmentation des coûts de main-d'œuvre sans amélioration correspondante de productivité, nos entreprises seraient contraintes de réduire leurs effectifs ou de recourir au travail au noir juste pour assurer leur survie. Cela conduit déjà à une hausse du chômage, en particulier parmi les travailleurs peu qualifiés, les plus souvent touchés par les hausses du salaire minimum. Avec un taux de chômage de 13,5%, cet exécutif affiche la meilleure contreperformance, en la matière depuis le milieu des années 90.
  • Inflation : Cet accroissement significatif du salaire minimum exercera une pression à la hausse sur les autres tranches de salaires. Si les entreprises répercutent l'augmentation des coûts de main-d'œuvre sur les prix des produits, cela entraînerait une hausse générale des prix, affectant le pouvoir d'achat des consommateurs et conduirait à une spirale de hausse des prix. Sur ce registre, les réalisations de ce gouvernement se passent de tout commentaire, l’inflation a atteint un pic de 6,1% en moyenne en 2023, soit le niveau le plus haut depuis 1991, même si la tendance est à la baisse. Tout risque géopolitique, renouera avec un cycle de hausse des prix, car les entreprises ne pourront plus amortir le choc en prélevant sur leurs marges.
  • Impact sur la compétitivité internationale : Nos coûts de la main-d'œuvre deviennent, de fait de cette dernière décision politique, trop élevés par rapport à notre productivité, cela induira une perte de compétitivité sur les marchés internationaux. Cette nouvelle donne affectera non seulement nos exportations à forte intensité de main d’œuvre, mais réduira notre attractivité pour les investissements étrangers qui perdent en coûts sans gagner en productivité.

Impact de la hausse des salaires dans la fonction publique sur les équilibres macroéconomiques et la souveraineté du Maroc

L'augmentation des salaires dans la fonction publique, telle qu'approuvée dans les dernières négociations, ajoute une pression considérable sur le budget. En ajoutant 1000 dirhams par mois au salaire de plus de 850 000 fonctionnaires, le gouvernement engage des dépenses significatives irresponsables, ce qui entraînerait des conséquences sévères sur nos équilibres budgétaires et notre endettement :

  • Augmentation des Dépenses récurrentes : Contrairement aux investissements ponctuels, les hausses de salaire créent des obligations financières récurrentes qui persisteront et croîtront avec le temps, notamment avec les ajustements futurs des salaires et des pensions, et ce, sans engagements en matière d’amélioration du service public. Sous ce gouvernement et rien qu’en 2023, les dépenses ont augmenté de 8,1% par rapport à 2022, alors que la croissance économique n’a été que de 4,1%, progressant deux fois plus rapidement.
  • Effet sur le Déficit budgétaire : l’exécutif actuel doit apprendre à gérer plus prudemment les deniers publics et à maîtriser son train de vie pour ne pas pénaliser les contribuables et maintenir la confiance des investisseurs. L'augmentation des dépenses salariales couplée aux réductions fiscales accordées sur l’IR nécessiteront soit un recours plus massif aux emprunts, soit une réduction des dépenses dans d'autres secteurs essentiels comme l'éducation, la santé, ou les infrastructures. Avons-nous besoin de rappeler que le budget continue d’enregistrer un déficit de son solde primaire ! Et que le gouvernement n’a équilibré la situation en 2023 que par des ajustements comptables ? Du jamais vu depuis 2014 !
  • Impact sur la Dette publique : Financer les hausses de salaire par l'emprunt accroîtra la dette publique et, par conséquent, les charges d'intérêts futures. Ceci est d'autant plus préoccupant que le Maroc doit gérer une dette publique considérable ; notre taux d’endettement est déjà à un niveau inquiétant de plus de 83% du PIB. S’endetter pour payer les salaires des fonctionnaires limite notre capacité à investir dans les projets de développement essentiels et hypothéquera notre souveraineté au profit des marchés financiers et des institutions internationales.
  • Pression sur les Ressources fiscales : Pour couvrir les augmentations de salaire, ce gouvernement sera tenté tôt ou tard d'accentuer la pression fiscale actuelle ou de créer de nouvelles taxes. Cela entraînera des effets économiques négatifs, en réduisant la consommation et l'investissement productif et en exacerbant les charges fiscales déjà lourdes pour les entreprises et les ménages.

En revanche, nous devons saluer avec beaucoup d’admiration les capacités exceptionnelles de négociations des syndicats qui, avec une représentation de moins 5% des actifs occupés, ont arraché au patronat en 2 ans, 20% de croissance du salaire minimum, et ce, sans la moindre concession, ni sur la réforme du code du travail, ni sur le dossier des retraites. Et un grand chapeau pour la CGEM qui vient de sacrifier des dizaines de milliers de TPE, ou ce qu’il en restera !

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