Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le voyage comme métaphore
En ce mois de juillet, Abdallah-Najib Refaïf revient sur le voyage et les vacances, et nous apprend qu’il n’est parfois nullement utile de partir loin pour s’évader.
"La conscience, comme l’appendice, ne sert à rien, sauf à rendre l’homme malade." Cette trouvaille est une des perles que semait le pape des chroniqueurs, Alexandre Vialatte, un écrivain rare dans tous les sens du terme. De cet auteur et journaliste de peu de livres, de beaucoup d’humour et d’un trop plein de chroniques, on peut lire avec délectation une sélection réunissant, en deux volumes, pas moins de 898 textes publiés dans la généreuse collection "Bouquins" aux éditions Robert Laffont.
L’ensemble de ces chroniques a été publié entre 1952 et 1971 dans le journal régional auvergnat La Montagne, et toutes ont la particularité, quel que soit le sujet, de se conclure par cette formule sibylline devenue légendaire : "Et c’est ainsi qu’Allah est grand." De nos jours, une telle formule, criée en public en France notamment, vaudrait à son auteur une arrestation manu militari ou, au mieux, une inscription sur la "fiche S" de la police. Mais ce n’est pas le propos de la chronique de cette semaine, placée sous le protection et l’égide du saint-patron des chroniqueurs qu’est Vialatte.
Comme formules pas piquées des hannetons, il en a semé bien d’autres et non des moins lucides, à l’image de celle-ci : "Le bonheur date de la plus Haute Antiquité. Il est quand même tout neuf, car il a peu servi." Le bonheur n’est donc pas une idée neuve et il n’est pas le seul. Cependant, il en est un autre petit bonheur tout aussi ancien mais qui, lui, a beaucoup servi, fait rêver et continue de le faire. C’est le voyage et les vacances.
Longtemps, je me suis abstenu de sacrifier à la tradition journalistique du "marronnier" de l’été : celui des vacances, sous prétexte que la saison est au farniente et l’air aux vacances, surtout par ces temps hautement caniculaires. Mais voilà qu’en triant quelques anciennes photos-souvenirs de jeunesse et d’enfance mêlées à deux ou trois cartes postales d’une époque révolue − qui envoie encore ces vieilleries alors que tout geste est immédiatement "instagrammé" ? − ; voilà donc que ces images du passé me rappellent que depuis longtemps le pays, riches et pauvres confondus, a été coupé en deux : ceux qui veulent voir la mer et ceux qui préfèrent la montagne. Personne n’est pour une troisième voie, celle des plaines et des vallée. Du moins à l’époque, car de nos jours et pour quelques privilégiés, il y en aurait une autre, celle des vacances à l’étranger, notamment en Espagne. Mais cette fois-ci, l’estivant nanti et muni d’un visa Schengen est placé face à un choix cornélien : Costa Del Sol ou Costa Brava ? Dur, dur !
Mais revenons au bonheur du voyage et des vacances. On nous avait tout dit ou presque sur les vertus du premier et les plaisirs des seconds. Beaucoup d’inepties surtout, tel cet adage, à mille lieux des formules subtiles que Vialatte a semées : "Le voyage forme la jeunesse."
Dès l’école primaire, on s’est évertué à vanter les avantages du voyage et des pérégrinations devant une classe de mômes sédentarisés ou "attachés court au piquet de l’instant", comme disait le philosophe, par une impécuniosité quasi atavique. Même l’instituteur s’y mettait, lui qui n’a jamais bougé au-delà de Moulay Yacoub dans les environs de Fès et à vélo. Bien sûr, avant que ce douar et sa source sulfureuse ne deviennent une chic station thermale pour des vacanciers plus ou moins nantis, perclus d’arthrite ou d’autres bobos dermiques.
Dissertant sur les vertus du voyage, il exhortait la jeunesse à aller se forger une expérience d’hommes, assouvir leur curiosité et enrichir leurs connaissances afin d’affronter la vie d’adulte qui les attend. Comme si les gamins accablés par la chaleur, mais pas seulement, avaient déjà décliné l’invitation d’aller contempler le coucher du soleil aux Seychelles, les feuillages irisés ou bleutés des parcs de Vancouver, les statues mystérieuses de l’Ile de Pâques ou la pêche au saumon en Islande ; voire tout simplement ce beau paysage du sud du pays qu’illustre le vieux calendrier poussiéreux accroché au mur lézardé du fond de la classe.
Dans ces classes de l’école primaire d’une scolarité non obligatoire mais gratuite − encore heureux −, l’instit fauché rêvait à voix haute tout en jetant par la fenêtre des regards furtifs et inquiets sur son petit vélo attaché à un arbre dans la cour. Le voyage est parfois un mensonge colorié que l’on raconte aux enfants pour les faire rêver ou patienter. Mais il arrive qu’ils partent plus loin que les mots de l’instit’ ; plus loin que son vélo attaché à l’arbre dans la cour… On part très loin pour visiter des lieux qui sont moins des pays que des états d’âme, avec, sous le bras, un petit bréviaire de ces lieux imaginaires. Montaigne, qui fut un grand voyageur, répondait à ceux qui lui demandaient pourquoi il aimait tant ces pérégrinations : "Je sais bien ce que je fuis et non pas ce que je cherche."
Enfin, une dernière pour la route et pour voyager à moindre frais. C’est une parole de sagesse d’un philosophe chinois, Lao Tseu, destinée ici à consoler ceux qui ne voyagent pas ou à contrarier l’instituteur et son adage sur le voyage qui forme la jeunesse : "On connaît le monde sans pousser la porte / On voit du ciel sans regarder par la fenêtre / Plus on va loin, moins on apprend." Alexandre Vialatte, avec lequel nous avons introduit cette chronique, ne disait pas autre chose lorsqu’il renchérit plusieurs siècles plus tard : "Nous ajouterons, à l’excuse des voyages, qu’ils sont splendides une fois finis. Et instructifs. Ils nous apprennent qu’il n’y a pas besoin d’aller en Chine quand on a un voisin de palier. Il suffit de frapper à son huis (porte). L’exotisme commence avec son tapis-brosse (paillasson)."
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