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Le véritable enjeu des élections américaines

Bien que Trump ait un tempérament autoritaire et qu'il admire certains dictateurs comme le président russe Vladimir Poutine, il y a finalement peu de chances qu'il devienne un autocrate, même en cas de réélection. La véritable question à laquelle l'Amérique se trouve confrontée est celle du rôle du gouvernement national dans la vie du pays.

Le 27 octobre 2020 à 14h04

CHICAGO – Le trumpisme n'est que le dernier avatar d'une série de vagues populistes nées de la colère nourrie à l'égard de ce que les citoyens considèrent comme les élites politiques de Washington, DC., qui n'ont à rendre de compte à personne et qui sont mues par leur seul intérêt personnel. Bien évidemment, cette histoire commence avant même la fondation de cette ville. La Révolution américaine s'est dressée contre les élites de Londres, mues par leur seul intérêt personnel. Il en découla bientôt un conflit majeur sur le pouvoir du gouvernement national.

Certains critiques soutiennent que la nouvelle Constitution proposée entendait créer une élite gouvernante au niveau national, qui devait saper la souveraineté obtenue de haute lutte par les colonies ayant accédé au rang d'Etats. Bien que les champions de la Constitution aient eu le dernier mot, l'intuition des critiques s'est avérée juste. Quasiment immédiatement, des mouvements populistes ont vu le jour pour remettre en question la légitimité de ce que les citoyens considéraient comme une élite dirigeante. La démocratie de Jefferson a renversé les élites fédéralistes en 1800, puis la démocratie de Jackson a renversé les élites de Jefferson en 1829.

Bien que les démocraties de Jefferson et de Jackson aient été différentes par bien des aspects, elles traduisaient chacune à leur manière une croyance selon laquelle les élites à l'origine de la Révolution américaine avaient trahi leur promesse de confier l'autonomie politique aux masses. Les représentants élus, les juges et les bureaucrates semblaient être issus de grandes familles de la haute société. Ils allaient donc sans surprise gouverner de la même manière que l'aristocratie corrompue à laquelle les Américains venaient tout juste d'échapper. La solution consistait à rendre le pouvoir aux masses en étendant le droit de vote, en élargissant l'exercice de la démocratie à un plus grand nombre de mandats (comme ceux des juges d'Etat) et en limitant le pouvoir du gouvernement national.

Cette vague de populisme fut temporairement submergée par le débat sur l'esclavage et par la guerre de Sécession, avant de reprendre de l'ampleur à la fin du XIXe siècle. Cette fois-ci, ce mouvement fut dirigé par des exploitants agricoles du sud et du midwest, qui se sentaient ignorés par les deux principaux partis et exploités par les banques et les chemins de fer auxquels ces partis offraient leurs services. Les populistes élevaient Jackson au rang de héros de leur cause, s'en prenaient à l'ensemble de la classe politique jugée corrompue et formaient leur propre Parti populiste afin de défendre leurs intérêts.

La vague suivante du populisme fut celle de la crise économique des années 1930. Des politiciens comme Huey Long, gouverneur de Louisiane puis sénateur, sont arrivés au pouvoir en promettant de redistribuer les richesses des riches aux pauvres. Long accusait les politiciens en place de ploutocratie et s'efforçait de saper l'autorité des lieux de pouvoir rivaux, allant du pouvoir législatif d'Etat au système universitaire. A sa mort en 1935, il bénéficiait d'une forte audience au niveau national.

L'histoire des mouvements populistes aux Etats-Unis 

La dernière poussée de populisme avant celle que nous connaissons fut celle des années 1960, lorsque le politicien raciste et démagogue du sud George Wallace tenta de persuader les citoyens du nord d'appuyer sa candidature à la présidence, en affirmant que la bureaucratie fédérale (big government) était responsable de tous les maux de l'Amérique. Un anti-élitisme était également courant parmi les mouvements de gauche, qui s'opposaient à un pouvoir raciste et impérialiste durant la Guerre froide et l'intervention au Vietnam.

La logique du populisme est simple et puissante: quand les choses tournent mal, c'est de la faute su gouvernement et des élites qui le dirigent. Alors que les populistes américains s'attaquent aux gouvernements d'Etat, le gouvernement fédéral fait toujours figure de première cible à cause de son éloignement vis à vis de la population. Les citoyens se fient peut-être à leurs politiciens locaux, à leur représentant ou à leur sénateur. Mais en dehors du président et des membres du Congrès, les représentants fédéraux sont pour la plupart des anonymes.

Tous les mouvements populistes s'essoufflent dès que leurs contradictions internes prennent le dessus sur l'enthousiasme de la base. Les populistes haïssent les élites, mais ne peuvent pas gouverner sans mettre leurs propres élites au pouvoir. La démocratie de Jefferson a mené un Etat à un parti unique dirigé par les planteurs de Virginie; la démocratie de Jackson a produit un système de parti corrompu sous la coupe de patrons et de politiciens professionnels; le Parti populiste a perdu de sa dynamique, quand dans l'intention de progresser sur le plan politique, il s'est rangé aux côtés du Parti démocrate. Parfois les plans des populistes sont déjoués par des politiciens en place, ou bien perdent de leur pouvoir quand les conditions s'améliorent. Roosevelt s'est inscrit à gauche pour contrer le populisme de Long dans les années 1930 et le populisme des années 1960 s'est écroulé avec la fin de la ségrégation et de la Guerre du Vietnam.

Il faudrait dissocier le populisme de Trump de Trump lui-même, qui est porté par une vague politique qu'il n'a pas provoquée et qu'il ne contrôle pas. Il se nourrit essentiellement de la colère contre le libéralisme culturel, la stagnation économique et les inégalités, autant de tendances qui ont été reprochées à tort ou à raison aux élites nationales et aux institutions qu'elles dominent. Cette même vague a aidé Barack Obama à vaincre les candidats de l'establishment Hillary Clinton et John McCain en 2008, bien qu'Obama ait été un technocrate avéré, comme son administration l'a prouvé.

Le populisme est dangereux parce qu'il repose sur une attitude hostile et sans compromis à l'égard des institutions politiques en place et des politiciens professionnels, dont nous dépendons en dernière instance sans pouvoir nous y soustraire, quelles que soient leurs imperfections. C'est pour cette raison que, rétrospectivement, le populisme peut nous sembler irrationnel même s'il a entraîné de bonnes choses en formulant ses doléances légitimes à l'attention du gouvernement et de l'opinion publique. Les charges de Trump contre les institutions et les normes, à leur apogée dans sa déclaration de refuser de garantir une passation de pouvoir pacifique, virent finalement au nihilisme.

Ce qui nous amène aux élections du mois prochain. Nous ne savons pas encore si la vague de populisme qui a mis Trump au pouvoir est en bout de course. Il se peut que la pandémie rappelle aux citoyens les vertus de l'expertise et du professionnalisme des pouvoirs publics. Mais tant d'Américains se sont investis à corps perdu dans cette opposition aux bureaucrates non élus de "l'Etat profond", que la doctrine de Trump pourrait bien survivre à sa personne, pour être conduite peut-être par un nouveau tribun, ce qui nous laisse redouter de nouvelles années de chaos et de division. Seule une défaite décisive pour Trump et les Républicains peut éviter ce scénario de se concrétiser.

© Project Syndicate 1995–2020
Par Rédaction Medias24
Le 27 octobre 2020 à 14h04

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