img_pub
Rubriques

Le nouveau commencement de l'Allemagne

BERLIN – L'Allemagne a voté et sa chancelière Angela Merkel, qui semblait ne devoir jamais céder sa place, se retire finalement après 16 ans au pouvoir. En fait, c'est la seule certitude que ces élections amènent. Tout le reste demeure ambigu.

Le 5 octobre 2021 à 17h13

Contrairement à leurs voisins outre-Rhin, les Allemands ne sont pas des révolutionnaires. Les dernières élections fédérales l'ont prouvé une nouvelle fois. Les partis d'extrême gauche et d'extrême droite ont été encore affaiblis.

La stabilité politique et la continuité sont une constante quasi-essentielle pour l'Allemagne, en raison de son histoire, de sa taille et de sa situation géographique au cœur de l'Europe. Ce sont des valeurs qui tiennent évidemment à cœur à une majorité de citoyens allemands. Si Merkel avait décidé de se présenter de nouveau, elle aurait très certainement été réélue.

Toutefois, cette même majorité était pleinement consciente du fait que l'approche de Merkel ne pouvait se maintenir. Sa méthode de "conduite à vue", qui consistait à laisser le temps au temps, et son hésitation perpétuelle, ont équivalu à une renonciation totale à toute vision stratégique pour l'Allemagne et l'Europe. L'Allemagne avait besoin de rompre avec son passé – un nouveau départ – et c'est en ce sens que ses électeurs se sont prononcés, tout en choisissant ostensiblement de donner le pouvoir au centre.

Deux partis au centre du jeu politique

En surface, le changement est à peine perceptible. Comme toujours, le combat pour la chancellerie – la direction du nouveau gouvernement fédéral – va se jouer entre les deux partis traditionnels du pays, les Sociaux-démocrates et l'Union chrétienne-démocrate (avec son parti frère bavarois, l'Union chrétienne-sociale). Chacun n'a remporté qu'un quart des voix, le SPD ayant une faible longueur d'avance sur la CDU/CSU.

Le détrônement pur et simple des deux partis de grande envergure qui étaient en place jusqu'à présent aurait par trop ressemblé à une révolution et n'a donc pas eu lieu. Le soutien en faveur des Verts n'a pas suffisamment augmenté pour leur donner un titre à la chancellerie, probablement parce qu'un message de changement du même type peut être transmis de manière moins ostentatoire.

Le véritable changement – qui selon les critères allemands équivaut en quelque sorte à une petite révolution – réside dans la transition soudaine depuis les coalitions à deux partis qui étaient auparavant la norme au niveau fédéral, vers un avenir de coalitions à trois partis qui se dessine à présent à l'horizon des institutions allemandes. Bien qu'ils soient encore arrivés en tête, le SPD et la CDU ont été gravement affaiblis. Ce fait à lui seul va changer fondamentalement l'équilibre des pouvoirs dans tout futur gouvernement de coalition.

Une coalition à trois partis

Il est vrai que les deux principaux partis ont encore la possibilité de poursuivre leur "grande coalition" sous la direction d'un chancelier du SPD. Mais cet arrangement – contrairement à une coalition à trois partis – impliquerait une poursuite de l'inertie des années précédentes, plutôt qu'un nouveau départ. Personne ne peut sérieusement souhaiter une telle issue.

De plus, comme l'écrivait Bertolt Brecht, "les grands ne demeurent pas grands, pas plus que les petits ne demeurent petits". Les élections de cette année montrent que les deux plus petits partenaires potentiels de la coalition ne sont plus si petits qu'auparavant. Les Verts ont remporté 14,8 % des voix et le Parti libéral-démocrate a remporté 11,5 %, ce qui représente un total cumulé de 26,3 % (contre 24,1 % pour la CDU/CSU et 25,7 % pour le SPD). Si malgré leurs différences politiques substantielles ils doivent s'entendre sur des questions de politique, de personnel et de pouvoir, ces partis risquent de se compliquer la tâche pour une coalition dirigée par le SPD ou la CDU. La chancellerie n'aurait alors qu'une importance limitée.

Une coalition à trois partis comprenant deux blocs de taille égale constituerait une refonte fondamentale du système des partis allemands. Et si les Verts et le PLD devaient diriger judicieusement un tel système, ils pourraient créer une nouvelle dynamique écologique, technologique et sociale ainsi qu'une politique européenne plus active, qui pourrait améliorer de manière significative les perspectives du Vieux continent dans une ère définie par la renaissance de la politique des grandes puissances. La tranquillité et l'autosatisfaction des années Merkel seraient reléguées au passé. Et bien que cette nouvelle constellation soit difficile à gérer pour ses protagonistes, c'est toujours ce qui se produit durant une période de grand renouveau. Pour réussir un nouveau départ, il faut une réconciliation habile d'éléments et d'impulsions apparemment contradictoires – une fusion de conflits et de compromis, de dynamisme et de stabilité.

Des élections qui marquent un changement générationnel

L'exercice politique de l'ère post-Merkel n'exige rien de moins. Pour tous les Européens, la grande question primordiale de notre époque consiste à savoir si nous allons relever les défis du XXIe siècle. Qu'adviendra-t-il de nous à une époque de crise climatique, de menaces virales et de changements technologiques perturbateurs ? Que nous réserve le conflit imminent entre les deux superpuissances de ce siècle, les États-Unis et la Chine ? D'énormes défis attendent le prochain gouvernement de coalition de l'Allemagne en matière de politique intérieure et étrangère, en particulier dans les domaines où les deux se rejoignent.

Les élections de cette année signalent également un changement de génération. La nouvelle génération de politiciens est généralement plus jeune et nécessairement moins expérimentée. Mais personne n'a été contraint de se présenter et personne ne peut dire qu'il ne savait pas à quoi s'attendre. Le monde est en train de passer par une réorganisation complète et radicale, et l'Europe et l'Allemagne vont en subir les effets.

L'électorat allemand s'est exprimé, et apparemment, n'a pas pris une décision trop mauvaise. Il a choisi de se dissocier de l'inertie. D'ici la fin de la décennie actuelle, l'Allemagne et l'Europe vont vivre dans une réalité complètement nouvelle. Le prochain gouvernement de l'Allemagne sera évalué à l'aune de sa gestion de la transition du pays durant cette période de changement. La tâche consistera à minimiser les dommages infligés au tissu social. Que cela nous plaise ou non, l'Allemagne et l'Europe vont vivre de riches heures.

© Project Syndicate 1995–2021

Par
Le 5 octobre 2021 à 17h13

à lire aussi

Mondial 2026. Comment le Maroc a rivalisé avec le Brésil
Mondial2026

Article : Mondial 2026. Comment le Maroc a rivalisé avec le Brésil

ANALYSE. Après une première demi-heure très aboutie, l’équipe nationale a payé le prix de ses ambitions avant de se rendre à la raison face au Brésil, samedi 13 juin, lors de la première journée du groupe C. Si Ayyoub Bouaddi et Achraf Hakimi ont survolé la rencontre, le capitaine de l’EN n’est pas exempt de tout reproche sur le but égalisateur. Mais il n’est pas le seul.

Fouzi Lekjaa : “Le Maroc ne doit son influence qu’à ses résultats”
Football

Article : Fouzi Lekjaa : “Le Maroc ne doit son influence qu’à ses résultats”

Rumeurs d’influence, projet sportif marocain, CAF, FIFA, binationaux… Dans un entretien accordé à Al Jazeera, Fouzi Lekjaa défend une vision globale du football national et un modèle structuré, fondé sur la formation, la performance et l’impact social. Il écarte toute idée d’influence occulte ou de “pouvoir caché”.

Made in EU : Renault et Stellantis plaident pour l’Europe, mais gardent une porte ouverte au Maroc
ECONOMIE

Article : Made in EU : Renault et Stellantis plaident pour l’Europe, mais gardent une porte ouverte au Maroc

Dans une position commune adressée aux députés européens, Renault, Stellantis et Volkswagen soutiennent le principe d’un contenu européen de 70% pour les véhicules électriques. Les trois groupes demandent que seules les activités réalisées dans l’Union européenne et l’Espace économique européen soient comptabilisées comme européennes. Le Maroc resterait donc en dehors de ce calcul, mais pourrait continuer à jouer un rôle dans les chaînes de production grâce à la marge de 30% prévue pour les pays tiers.

Qui sont ces Marocains qui traversent la planète pour leur équipe nationale ?
Contributions

Article : Qui sont ces Marocains qui traversent la planète pour leur équipe nationale ?

À la suite de la qualification historique des Lionceaux de l’Atlas pour la finale de la Coupe du monde U20 au Chili, près de 600 Marocains ont réussi à rejoindre Santiago en moins de quarante-huit heures. Derrière cette mobilisation exceptionnelle émerge une autre question : qui étaient ces femmes et ces hommes prêts à parcourir plus de 10.000 kilomètres pour assister à une finale mondiale de jeunes ? L’enquête révèle une réalité bien plus complexe et plus riche que l’image traditionnelle du supporter de football.

Fiat prépare le lancement de deux nouveaux modèles : Fastback et Grizzly
Actualités

Article : Fiat prépare le lancement de deux nouveaux modèles : Fastback et Grizzly

Fiat élargit sa gamme avec deux nouveaux modèles destinés au segment C : les Fiat Fastback et Fiat Grizzly, dont le lancement est prévu en Afrique & Moyen-Orient au second semestre 2026.

Gaz naturel : après le repli d’avril, les importations du Maroc repartent à la hausse
Energie

Article : Gaz naturel : après le repli d’avril, les importations du Maroc repartent à la hausse

Les importations marocaines de gaz naturel via le gazoduc Maghreb-Europe (GME) retrouvent une dynamique haussière, après un creux en mars et avril qui avait alimenté les craintes d’une crise d’approvisionnement. En cause, non pas les tensions au Moyen-Orient, mais une demande électrique saisonnière plus faible, accentuée cette année par une production hydroélectrique exceptionnelle. Explications.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité