Abdou Filali-Ansary
Philosophe et islamologue marocain.Le législateur selon Ibn Rushd : une clarification qui vient à point nommé
Et si Ibn Rushd détenait encore des clés pour penser la place de la religion dans la vie des musulmans d’aujourd’hui ? Dans cette chronique, le grand penseur Abdou Filali Ansary revient sur une conférence du chercheur Abdelouahab Rgoud, qui revisite l’œuvre du philosophe pour éclairer la nature évolutive de la Shari’a, interroger la sacralisation du droit musulman et souligner le rôle essentiel des sages dans les sociétés post-prophétiques.
Abdelouahab Rgoud, chercheur prodige, d'abord professeur agrégé de physique, puis docteur en philosophie[i], a identifié dans l'œuvre de Ibn Rushd (1126-1198) de quoi éclairer la voie pour les musulmans concernant leurs devoirs religieux et la place de la religion dans leur vie de tous les jours.
Dans une conférence donnée au mois de février dernier, il s’est directement intéressé à la question principale qui travaille la conscience des musulmans depuis la création de leurs communautés : celle de la Voie (shari’a) qu’ils devraient suivre pour s’assurer, selon une formule consacrée, le salut dans la vie terrestre et dans l’au-delà. Le fait que le système de règles juridiques que diverses écoles enseignent soit considéré comme d’origine divine, alors que bon nombre de références le décrivent comme un apport du Prophète (souvent qualifié de législateur), fait penser à une confusion de rôles, voire à une sacralisation abusive d’une œuvre humaine.
Selon Ibn Rushd, à la fois faqih et philosophe à Cordoue et Marrakech au XIIe siècle, on peut trouver dans les enseignements des religions révélées ce que Dieu a placé dans notre prime nature, à la fois les principes universels et les finalités recherchées par les systèmes de lois, telles que la protection de la foi, de la vie, de la raison, de la reproduction et des biens, finalités reconnues et abondamment commentées par divers maîtres du savoir religieux islamique, comme al-Juwaini (1028-1085), al-Ghazali (1058-1111). La Voie formulée par le dernier des prophètes, connue sous le nom de shari’a, est bien apportée aux sociétés de musulmans par le Prophète, soit une créature vivante répondant aux besoins de ses contemporains, donc située dans l’histoire et subissant la loi de la variation dans le temps et l’espace.
Pour en arriver là, le chercheur propose une analyse minutieuse d’une célèbre controverse dans l’histoire des musulmans, celle qui a opposé Abu Hamed al-Ghazali et Abu al Walid Ibn-Rushd à propos de la notion de miracle. Sans entrer dans les détails, si le premier accepte l’idée que des miracles, en tant que suspension des lois de la nature, peuvent se produire, celui-ci estime que les plus grands miracles accomplis par les prophètes étaient de se faire accepter comme tels par leurs contemporains et de proposer des législations appropriées pour les contextes où ils ont vécu, bref, d’être des législateurs qui aident leurs peuples à passer des principes aux finalités de la manière la plus adaptée aux besoins de leur temps. La fonction de législateur se trouve ainsi répartie en plusieurs niveaux : celui du divin, à savoir les principes universels et les finalités ultimes, puis celui des prophètes lesquels, encore une fois, font passer les leurs pour des principes universels et des finalités de la loi, puis, enfin, celui des sages qui clarifient et, éventuellement, complètent le travail accompli par les prophètes.
Ainsi, remarque le conférencier : "[Le] caractère universel des principes et des finalités découle immédiatement de leur inclusion au sein même de la prime nature humaine. Pour autant, un rapide regard sur l’histoire lointaine comme contemporaine suffit pour comprendre que rares sont les moments et les lieux de grâce dans lesquels ces principes et ces finalités ont été traduits dans les faits. Vous avez un point de départ, les principes, un point d’arrivée, les finalités, mais rien, dans notre fitra [prime nature], n’indique le chemin à suivre pour ne pas se perdre. […] Tel est le rôle des prophètes et de la prophétie pour Ibn Rushd. Il ne s’agit pas seulement de rappeler ce que nous avons déjà en nous, dans notre prime nature, mais d’ajouter à ce rappel un moyen de cheminer entre ces deux points".[ii] Ce que la sagesse ne saurait nier, car, comme la vérité atteinte par le sage ne peut contredire la vérité enseignée par le Prophète, il y a nécessairement convergence entre les deux.
Le rôle du sage s’en trouve donc renforcé puisque, dans des contextes post-prophétiques comme ceux où les musulmans se sont trouvés après le décès du Prophète, il est appelé à être le législateur pour les situations inédites. En effet, les Rasikhun fi al-‘ilm (littéralement, ceux qui sont bien enracinés dans le savoir), c’est-à-dire ceux qui maîtrisent autant les disciplines profanes que les disciplines religieuses, ont la capacité d’adresser les besoins législatifs de leurs contemporains, notamment en indiquant la voie qui relie de la meilleure manière les principes et les finalités, à savoir de la manière la mieux appropriée aux exigences de leur temps.
A cela, on pourrait ajouter des observations relevées par des historiens de l’islam classique, tels Fahmi Jadaane[iii] et Marshall Hodgson[iv], suivant lesquelles la sacralisation de la shari’a et son élévation au rang de loi divine valable en tout temps et tout lieu, puis sa rigidification sous forme d’un "catalogue de prescriptions", s’est faite à un moment de l’histoire où les musulmans semblent avoir désespéré de retrouver un régime politique qui soit à la hauteur de leurs aspirations religieuses, tel celui des califes vertueux (pour les sunnites), ou de l’imam infaillible (pour les chiites).
Ibn Rushd continue d’être un objet de fascination, aussi bien auprès des penseurs musulmans contemporains qu’auprès des spécialistes de philosophie médiévale. Il reste une figure particulière dans l’histoire des musulmans, car il a été l’un des rares à s’ouvrir aux savoirs "profanes", et à s’inscrire dans la lignée des philosophes pratiquant les disciplines où on compte sur la simple raison, en même temps qu’il maîtrisait le corpus des disciplines transmis par les lettrés de son temps. Quel enseignement pouvons-nous tirer de son parcours ? Celui d’un échec, répètent à l’envie de nombreux contemporains, puisque la philosophie se serait éteinte après lui. Certains ont donc conclu qu’il a été le dernier philosophe en contexte musulman de l’âge classique. Nous savons qu’il n’en est rien. Des écrits philosophiques postérieurs ont été découverts récemment, et il est aisé de mesurer l’influence qu’Ibn Rushd a exercée auprès de penseurs et de jurisconsultes dans l’ensemble du "monde musulman"[v]. Il reste que, dans le cas présent, nous sommes bien en droit de poser des questions telles que : en quoi la clarification apportée par le Pr Abdelouahab Rgoud peut-elle nous être utile aujourd’hui ?
Bien des choses nous séparent en fait de Ibn Rushd et des conditions où il a vécu, il y a plus de huit siècles. On pourrait accuser ceux qui affichent du respect pour le philosophe d’être trop attachés à des moments révolus, par simple et vague sentiment de nostalgie. En son temps, il y avait une claire séparation entre masses et élites, celles-ci ayant accès à l’écrit et donc en charge de dire et de faire respecter les normes en vigueur. Les masses, en revanche, forcément ignorantes, devaient produire et commercialiser les biens nécessaires aux populations. L’Etat moderne n’était pas encore né, ainsi que le type de contrôle des populations qu’il exerce. Il y avait certes des pouvoirs en place, mais qui étaient souvent accaparés par des clans donnés, tiraient leur légitimation d’une interprétation ou une autre de la religion et se contentaient d’assurer l’ordre public et de prélever aux gouvernés tout ce qu’ils pouvaient pour financer leurs troupes.
Ibn Rushd et ses idées ont fait l’objet de critiques féroces en son temps, au point qu’il se sentait comme entouré de carnassiers prêts à le déchiqueter. Toutefois, sa conception relative à la fonction de législateur ne semble pas avoir vraiment "accroché" ses adversaires. C’est que, en son temps et bien avant, le fait que la Voie puisse varier dans le temps ne semblait pas porter atteinte à sa sacralité. Ce n’est que par la suite que la Voie a été figée au point de devenir un carcan dans la plupart des contextes où l’islam constitue une référence vivante.
La clarification ainsi proposée ouvre donc de nouvelles pistes devant la manière de négocier les débats qui secouent nos sociétés actuellement, tels que ceux qui, par exemple, portent sur l’égalité entre hommes et femmes.
[i] Abdelouahab Rgoud, Professeur à l’UM6P
[ii] Abdelouahab Rgoud. « Le concept de « législateur » chez Ibn Rushd ». Conférence donnée à la Fondation Abou Bakr el-Kadiri, février 2025
[iii] Auteur notamment de Al-Mihna (2000)
[iv] Auteur notamment de The Venture of Islam (1964)
[v] Voir notamment travaux de Fouad Ben Ahmed
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