Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Le dilemme des intellectuels israéliens face à la tragédie palestinienne

Le 27 mars 2024 à 17h24

Modifié 27 mars 2024 à 17h31

Les atrocités en cours à Gaza n’ont laissé aucune nation insensible au sort que fait subir le gouvernement extrémiste israélien de Benjamin Netanyahou aux populations palestiniennes. Les réseaux sociaux aidant, la question palestinienne est devenue, de par le monde, l’affaire de tous les pays. La chronique d'Ahmed Faouzi.

Gaza a éclipsé la guerre d’Ukraine et a rendu un mauvais service à l’Occident, soutien inconditionnel d’Israël. Quant aux intellectuels israéliens, ils vacillent entre un soutien aveugle à l’État hébreu et la nécessité de chercher une issue honorable à ce conflit.

Face à cette confrontation macabre à Gaza, quelques voix d’intellectuels israéliens s’élèvent pour dénoncer ces crimes qui hypothèquent dangereusement l’avenir de toute la région. Certains parmi eux réclament d’aller vers une solution politique qui permettrait d’atténuer les souffrances des deux peuples somme toute condamnés à vivre sur la même terre. De ceux-là, on trouve l’écrivain David Grossman qui s’est rendu célèbre après la publication de son livre Le Vent jaune en 1987, où il décrit la souffrance des Palestiniens sous occupation. Cet ouvrage lui vaudra en son temps des accusations de trahison, dont celle du Premier ministre de l’époque Yitzhak Shamir.

Dans une chronique publie le 1er mars sur le New York Times, Grossman confie ses doutes sur l’état de la société israélienne. Face à la tragédie que vivent les Palestiniens, il veut croire, malgré les désespoirs, à la possibilité d’une solution juste et humaine à ce conflit qui dure depuis un siècle. Au moment où il écrivait cet article, plus de trois mille Palestiniens étaient déjà morts, dont un bon nombre d’enfants, de femmes et de vieillards qui n’étaient pas, selon lui, des membres du Hamas, et ne jouaient aucun rôle dans la spirale de la guerre.

Grossman reprend à son compte l’adage de son concitoyen l’historien Gershom Scholem, spécialiste de la Kabbale mort en 1982, qui disait que tout le sang afflue vers la blessure, pour signifier que les Israéliens s’unissent automatiquement face à chaque danger. La peur, le choc de la fureur de l’attaque, le chagrin et l’humiliation, la soif de vengeance, l’énergie mentale d’une nation toute entière n’ont cessé d’affluer vers la blessure dans laquelle nous sommes en train de sombrer, selon ses propres termes.

En dépit de ses observations sur les victimes palestiniennes, Grossman s’attarde sur les effets de l’attaque du 7 octobre sur la société israélienne elle-même. Il remarque qu’elle était bien divisée face à Netanyahou qui tentait de faire passer en force une batterie de mesures destinées à saper l’autorité de la Cour suprême et à porter un coup fatal à la démocratie israélienne. Pour lui, ce qui était un débat idéologique légitime, entre la gauche et la droite, a cédé la place à la haine au sein même de la société israélienne, suite à l’attaque du Hamas. Celle-ci a donc été une circonstance opportune pour Netanyahou d’unir, momentanément, le pays derrière lui dans sa guerre a Gaza.

Grossman regrette que le débat politique en Israël soit devenu toxique et violent, scindant le pays en deux. Les juifs aspiraient à un foyer, écrit-il, mais, à l’heure actuelle, le pays est devenu plus une forteresse qu’un foyer doux, qui n’offre ni la sécurité ni le bien-être d’un foyer. Les Israéliens sont certainement fiers et rassurés de la mobilisation de leurs concitoyens pour se soutenir mutuellement quand leur pays fut attaqué. Il s’interroge, par la suite, sur les raisons qui poussent les Israéliens à ne s’unir qu’en cas de danger qui les pousse à resserrer les rangs et à donner le meilleur d’eux-mêmes ?

Grossman explique ce comportement par la condition des juifs toujours ramenés de force à leur condition d’une nation vulnérable et persécutée. Une nation écrit-il de réfugiés obsédés par la crainte d’être déracinée un jour de la terre d’Israël après soixante-seize ans de souveraineté. Pour les Israéliens, il semble plus évident que jamais qu’il faudrait monter la garde pour protéger ce foyer si fragile, conclut-il, pour ne pas devenir, encore une fois, des réfugiés comme les Palestiniens.

En arrivant à cette conclusion, Grossman qualifie les Palestiniens et les Israéliens de deux peuples torturés, car aucun des deux camps ne semble capable d’envisager la tragédie de l’autre avec une once de compassion et de compréhension. Puis de relever un autre phénomène qui prend, selon lui, de l’ampleur à travers le monde : Israël est le pays dont l’élimination est le plus ouvertement réclamée dans les manifestations qui ont émaillé la planète en soutien aux Palestiniens.

Dès qu’il s’agit d’Israël, les discours de haine ne peuvent être apaisés selon Grossman. Un lien cynique est vite établi entre ce qu’il appelle l’angoisse existentielle des juifs, et le souhait formulé par certains pays de voir Israël cesser d’exister. Mais en filigrane, il prête peu d’attention aux souffrances affligées depuis longtemps au peuple palestinien. À ce niveau-là de la souffrance, l’égalité entre les deux parties n’est pas acquise. Grossman feint d’oublier que ce sont les Palestiniens qui paient depuis longtemps un lourd tribut à cause de la colonisation israélienne.

Grossman affirme par ailleurs qu’il est intolérable de tenter d’inscrire de force le conflit israélo-palestinien dans un schéma colonialiste. Il rappelle que les juifs n’ont pas d’autres pays, contrairement aux colonialistes européens auxquels on les compare à tort. Ils ne sont pas arrivés en Palestine dans un esprit de conquête dira-t-il, mais en quête de sécurité. Comment, dès lors, ce récit subjectif peut-il convaincre un Palestinien, dont les grands-parents et les parents ont été chassés de Palestine pour être remplacés par des juifs, que la domination israélienne n’est pas une colonisation ?

La chronique de Grossman qui part d’un bon sentiment à l’égard des Palestiniens tourne subitement à la défense d’Israël en tant qu’entité, oubliant la responsabilité de la droite et de son extrême dans le blocage actuel. Il se demande ce qui, chez Israël, suscite cette détestation et pourquoi ce pays est le seul à être soumis à condition. Pour lui, cette haine meurtrière se focalise sur un peuple qui voilà un siècle frôlait l’éradication.

Grossman finit par trouver l’explication au comportement israélien à travers le concept de la solitude existentielle d’Israël dont le pays n’arrive pas à s’affranchir, et qui le condamne à commettre des erreurs funestes et destructrices à la fois pour ses ennemis que pour lui-même. C’est d’ailleurs sous ce même titre que le philosophe français Bernard-Henri Lévy, BHL, vient lui aussi de publier ce mois-ci Solitude d’Israël, ouvrage par lequel il a voulu contrecarrer l’isolement de l’État hébreu en France.

BHL rappelle dans ce livre les massacres du 7 octobre qui ont eu un impact sur la conscience universelle, et souligne l’importance de défendre Israël face aux agressions antisémites. Il y ajoute que cette défense sert aussi à protéger les démocraties occidentales face aux forces hostiles. Selon lui, les guerres que mène Israël ont toujours été des guerres existentielles parce que ce pays est constamment confronté à des menaces visant sa survie. Dans cette Solitude d’Israël, il finit par demander à la France de se tenir aux côtés d’Israël contre le terrorisme du Hamas.

Si les deux écrivains, David Grossman d’un côté et Bernard-Henri Lévy de l’autre, traitent de la solitude d’Israël avec des nuances différentes, d’autres écrivains israéliens, ou ceux de la diaspora, soutiennent ouvertement le combat des Palestiniens et leur droit à disposer d’un État. La liste de ces personnalités est longue, mais on peut citer les plus connus d’entre eux comme Noam Chomsky, Shlomo Sand, Avishai Margalit, Yossi Melman et bien d’autres.

Très critiques à l’égard d’Israël, Noam Chomsky reconnaissait qu’ayant vécu en Israël, il avait constaté la répression subie par les Palestiniens, qu’il avait dénoncée en son temps en 1969, regrettant même de ne pas l’avoir fait plus tôt. Il reconnaît que critiquer Israël aux États-Unis et défendre les droits des Palestiniens devient périlleux, alors que les perspectives de solution politique semblent plus éloignées que jamais.

Pour Shlomo Sand, l’une des voix qui plaident pour la coexistence entre Palestiniens et Israéliens, l’idéologie sioniste considère l’État d’Israël comme État des juifs et non un État de tous ses citoyens. Pour lui, cette vision qui crée des citoyens de seconde zone nie les droits des Palestiniens et nourrit les extrémistes, entravant tout processus véritable de paix. Descendant d’une famille juive ayant souffert de discriminations, Shlomo affirme ne pas vouloir vivre dans un pays qui fait de lui un citoyen doté de privilèges.

Le philosophe Yeshayahu Leibowitz mort en 1994, et bien que sioniste, voit lui aussi dans le caractère juif de l’État d’Israël sa dégénérescence morale. Le refus de doter le pays d’une constitution qui définit la nature du système politique, l’ingérence du rabbinat dans la vie politique constituent pour lui une trahison de l’esprit originel de Theodor Herzl. Pour lui, le refus de reconnaître les revendications du peuple palestinien met en danger l’indépendance politique des juifs et menace de corrompre le judaïsme lui-même. Il récuse l’idée de donner une valeur religieuse à l’intégrité territoriale, ou une signification messianique aux conquêtes militaires.

La guerre que mène Israël contre les populations civiles palestiniennes ont gravement déteint sur son image déjà écornée auprès de l’opinion internationale. Le carnage inhumain que l’armée de l’Etat hébreu a perpétré à l'encontre des femmes, des enfants et des vieillards palestiniens innocents restera gravé à jamais dans la mémoire humaine comme des crimes contre l’humanité. Pour préserver leur crédibilité, certains intellectuels israéliens ont des difficultés à justifier l’injustifiable et à défendre un pays qui bafoue les droits les plus élémentaires des Palestiniens. D'autres alertent des désastres en cours et à venir, mais sont peu écoutés.

Ce sont donc deux catégories d’intellectuels israéliens distincts qui, bien que solidaires, avec des nuances, dans la défense d’Israël, divergent sur les méthodes et les approches pour sortir de ce sempiternel conflit. Il y a ceux qui soutiennent ouvertement l’armée, estimant que les actions militaires sont nécessaires pour assurer la sécurité et la survie d’Israël. Et ceux, au contraire, qui s’opposent à l’approche militaire aveugle et soutiennent des solutions politiques, mais leurs voix restent peu audibles au sein de la société israélienne.

Cette dernière catégorie plaide pour une approche modérée qui n’hypothèque pas l’avenir de la région, et encourage le dialogue avec les Palestiniens pour parvenir à une solution équitable du conflit. Mais cette paix tant recherchée est rendue impossible par la politique agressive et délibérée adoptée par Netanyahou qui a ordonné à l’armée d’éradiquer Hamas par tous les moyens sans tenir compte des civils palestiniens, dont les survivants font face maintenant à une grave famine. Ce qu’il a réussi à réaliser, c’est surtout de faire d’Israël un grand ghetto fermé sur lui-même et sur son environnement, détesté de surcroît par une majorité de nations.

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