Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Le détroit de Bab el-Mandeb ou la porte des lamentations

Le 2 février 2024 à 16h55

Modifié 9 février 2024 à 15h13

Le détroit de Bab el-Mandeb, étymologiquement "porte des lamentations" en arabe, situé sur la mer Rouge entre le Yémen et Djibouti, est revenu subitement dans l’agenda international. Américains et Britanniques y mènent actuellement, en compagnie d’autres pays, une opération militaire dénommée "Gardiens de la prospérité" pour empêcher les Houthis du Yémen d’en prendre le contrôle. Cette montée en température a eu un effet boomerang sur tous les autres détroits de la planète et sur le transport maritime en général.

Pour les Houthis, leurs actions sont un soutien aux Palestiniens de Gaza. Elles sont donc politiquement motivées, mais se réfèrent, paradoxalement, à une région géographiquement loin de ce détroit. Au début, les attaques des Houthis ne visaient que les navires en provenance ou se dirigeant vers Israël, puis les menaces ont commencé à atteindre d’autres navires. Ces actes, condamnés par la communauté internationale, ont affecté tout d’abord les ports israéliens, et principalement celui d’Eilat dont le chiffre d’affaires s’est effondré, avant de s’étendre à tous les trafics qui mènent vers le canal de Suez.

Face à cette situation, les navires israéliens ont été obligés de se détourner vers d’autres voies maritimes, ce qui a renchéri les coûts et prolongé les durées de livraison. Les assurances du transport maritime ont été réévaluées face aux dangers encourus. Elles ont appliqué des hausses de tarifs sur tous les transports en provenance ou à destination de l’État hébreu. En visite en Israël, le Secrétaire américain à la Défense déclarait, à bord du porte-avions Gerald Ford, que ces attaques sont une menace à la libre circulation du commerce et mettent en danger la vie des marins innocents, tout en violant le droit international.

Les détroits comme celui de Bab el-Mandeb, du Bosphore, de Malacca en Asie, ou encore de Gibraltar, constituent les portes les plus névralgiques du transport maritime international. Ils s’inscrivent dans la géopolitique mondiale comme extrêmement stratégiques par leur importance dans la facilitation, ou le blocage, des échanges économiques entre nations. Parce qu’ils sont des passages obligés au commerce maritime qui représente 80% des échanges internationaux, ils sont les maillons les plus sensibles des routes de navigation.

Des zones à conquérir et à contrôler pour gouverner et régner

Géographiquement, les détroits sont des bras de mer plus ou moins longs et resserrés entre deux côtes proches, permettant la mise en relation de deux espaces maritimes. De tout temps, ils ont constitué des zones à conquérir et à contrôler pour gouverner et régner. Même si un détroit est situé dans les eaux territoriales d’un État, celui-ci est contraint par le droit international et la Convention de Montego Bay (1982) de respecter la libre circulation des navires, ainsi que l’obligation faite aux États d’œuvrer à la sécurité des transports maritimes.

L’importance de chaque détroit est le fruit de l’histoire régionale et des rapports de force établis avec les puissances. Bab el-Mandeb sépare Djibouti, en Afrique, du Yémen, sur la péninsule arabique. Il relie la mer Rouge du golfe d’Aden à l’océan Indien. 40% du transport maritime y passe pour emprunter le canal de Suez et déboucher sur la Méditerranée et le marché européen. Ce détroit large de 27 kilomètres voit passer en moyenne vingt mille navires par an.

Bab el-Mandeb est certainement le détroit le plus militarisé au monde. Les Américains comme les Français ont leurs bases militaires à Djibouti, et la Chine y dispose également d’une base navale. L’Italie, l’Espagne et le Japon ont aussi des contingents militaires présents sur place. Tous visent un seul et unique objectif, celui de protéger leurs livraisons en hydrocarbures. Ce passage maritime avait déjà été sujet à de nombreux incidents par le passé, avant l’apparition du mouvement houthi.

Pas loin de cette région se trouve l’autre détroit, celui d’Ormuz, non moins important et stratégique que Bab el-Mandeb, du fait du passage des pétroliers du Golfe vers des marchés européens, nord-américains et asiatiques. L’Iran, puissance régionale, menace, à chaque fois qu’elle est en difficulté, de le fermer si des mesures à l’encontre de ses intérêts sont prises par l’Occident. À chaque crise avec la communauté internationale, l’Iran réplique avec des menaces, et les Américains dépêchent plus de porte-avions et de navires pour se prémunir contre tout blocage de ce détroit.

On se rappelle que, lors de la guerre Irak-Iran entre 1980 et 1986, comme pendant les négociations sur le nucléaire iranien, Téhéran était tenté de mettre tout son poids pour peser sur le destin de ce détroit si sensible pour les intérêts des Occidentaux. Ces derniers n’ont jamais caché leur volonté de défendre ce passage par tous les moyens, y compris militaires, contre toute velléité ou tentative iranienne de s’en emparer. À chaque crise, ils dépêchaient leurs navires de guerre pour protéger la libre circulation maritime et parer à toute menace iranienne.

En dehors de cette zone, les détroits des Dardanelles et du Bosphore en Turquie paraissent moins conflictuels que ceux du Proche-Orient où s’agglutinent crises politiques complexes et intérêts inconciliables que suscitent les matières énergétiques. Ces deux détroits, qui relient la mer Noire à la Méditerranée, ont été l’objet de conflits et de rivalités au cours de l’histoire entre la Turquie, l’Europe et la Russie. Ce n’est qu’en 1936 que la Convention de Montreux a pu définir les bases du système actuel. La Turquie a retrouvé, après la chute de l’Empire ottoman, la pleine souveraineté sur les deux rives des détroits, ainsi que son droit d’y installer ses forces militaires.

La période de la guerre froide a rendu ces deux détroits hautement stratégiques pour tout l’Occident, dont l’objectif était de contenir l’influence soviétique et l’empêcher d’accéder aux eaux chaudes de la Méditerranée. La Turquie qui a, entre-temps, adhéré à l’Alliance atlantique, OTAN, est devenue, en raison de ce positionnement, une base avancée de cette organisation. On a installé près de ces détroits de vastes zones militaires, véritables verrous pour toute puissance étrangère voulant accéder à la Méditerranée.

Les Ottomans, avant la Turquie moderne, s'y étaient pris bien à l’avance pour s’assurer le contrôle des deux rives du Bosphore. La construction, dès le XIVe siècle, de fortifications sur les rives a permis la prise de la ville de Constantinople de l’autre côté en 1453 par Mehmet II le conquérant qui l’a unifiée définitivement à Istanbul. En consolidant leur emprise sur le détroit et sur ses voies navigables, ils ont pu asseoir leur domination sur le détroit comme sur l’ensemble de la région.

Pendant plusieurs siècles, les Russes furent contraints de demander l’autorisation au Sultan ottoman pour pouvoir naviguer en mer Noire et traverser le Bosphore. Ce n’est qu’au XVIIIe que cette restriction fut levée à la suite d'un basculement géopolitique qui profita à la Russie. L’adhésion de la Turquie en même temps que la Grèce à l’OTAN, en 1952, a offert à Ankara l’occasion de faire du détroit du Bosphore un atout capital pour affirmer sa puissance régionale.

En Asie, le détroit de Malacca a aussi sa propre identité et représente d’autres défis que l’Indonésie, la Malaisie et Singapour tentent de relever non sans difficulté. Il est aussi l’un des passages maritimes les plus denses de la planète, reliant l’océan Indien à la mer de Chine. Ces pays font face, eux aussi, à une navigation excessive qu’ils tentent également de réguler et de mieux organiser. Mais, là encore, les conflits et les revendications territoriaux impliquant les pays du pourtour de Malacca génèrent régulièrement des tensions et des crises politiques.

Garantir les flux commerciaux

Les intérêts des Etats se focalisent ainsi sur tous les détroits du monde pour garantir les flux commerciaux, assurer les approvisionnements nécessaires et protéger leurs propres exportations. Les tensions varient en densité selon les lieux et les crises politiques du moment. Près de chez nous, se trouve le détroit de Gibraltar qui concerne le Maroc et qu’on partage avec nos voisins espagnols et britanniques. Il est également l’un des plus fréquentés, avec un trafic important de marine marchande, de ferries, de pétroliers et de porte-conteneurs.

Gibraltar est un point de passage stratégique entre l’Afrique et l’Europe pour le commerce et les voyageurs, mais également un lieu que privilégient les réseaux de trafic et de l’immigration clandestine. Les conflits les plus récurrents ont trait aux questions de souveraineté qui se posent avec une certaine acuité. Ils sont en rapport avec des revendications territoriales du Maroc sur ses villes et îlots avoisinants occupés par l’Espagne au nord, et pour cette dernière sur la ville de Gibraltar sous couronne britannique.

Les projets qu’initie le Maroc à destination des pays du Sahel, de l’Afrique atlantique ou de la construction du gazoduc Nigeria-Maroc offrent de nouvelles perspectives pour faire du détroit de Gibraltar un des leviers importants à ces ambitions. Dans ce nouveau monde qui se dessine, le Maroc comme l'Espagne ont ici l’occasion d'aplanir leurs difficultés et d'inventer un nouveau partenariat qui dépasse leurs propres frontières communes pour faire du détroit de Gibraltar le symbole de ces ambitions.

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