Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.“L’avenir n’est plus ce qu’il était”
Le "c’était mieux avant" n’est pas seulement une formule nostalgique, c’est aussi une manière de dire que le présent fatigue et que l’avenir inquiète.
Que ne dit-on pas de son époque ! Souvent le pire et toujours pour se plaindre que jamais on n’aura vécu des temps pareils. Les uns pour avancer que c’était mieux avant, et d’autres que la vie, en ce temps-là, était plus douce, plus facile et dans tous les cas beaucoup plus vivable qu’elle ne l’est au présent.
Bien entendu, et bien souvent, seuls les gens plus avancés dans l’âge, et donc dans la vie, portent ce genre de jugement parce qu’ils ont atteint précisément l’âge d’avoir des souvenirs. Ou peut-être celui des illusions. A ce propos, dans une chronique de presse publiée dans le "New York Review of Book", l’historien anglais Tony Judt écrit : "De toute les illusions contemporaines, la plus dangereuse est l’idée que nous vivons une période sans précédent".
L’antienne est ancienne et revient avec une insistance toujours renouvelée, au café, lors d’un dîner entre amis ou d’un trajet en taxi : "Franchement, avant c’était mieux". Mais avant quoi exactement ? Avant les écrans, avant la vie chère, avant le bruit numérique et avant que tout n’aille trop vite et que tout n’arrête pas de bouger, de changer. Il est vrai que ce refrain n’est pas nouveau et chaque génération l’a entendue avant de le reprendre et de le diffuser avec la même conviction, comme si le passé revêtait la vertu de s’adoucir avec le temps.
Partout dans le monde, les gens se plaignent de ce que la jeunesse est devenue, l’éducation, le niveau scolaire, les valeurs, la violence et tant de chose encore qu’un présent insaisissable revoie à un passé sublimé ou embué par le temps qui passe. Un dessin humoristique vu dans un journal montre deux hommes préhistoriques discutant autour d’un feu. Autour d’eux, des gamins tout aussi préhistoriques jouent à la roue que l’on vient d’inventer. L’un des deux adultes excédé par le bruit que font leur progéniture dit : "Les outils, le feu et maintenant la roue. Tu te souviens du temps où la vie était simple ?".
Il est difficile d’avoir le culte du passé ou la religion de la nostalgie tout en entretenant avec la mémoire des relations apaisées. La mémoire n’est pas un historien pointilleux ou un archiviste scrupuleux. Elle trie souvent, elle gomme parfois, arrange et s’arrange toujours avec le présent quand il se fait oppressant. Elle garde les bonnes choses des soirées d'été supportables, des rues calmes et des visages encore présents. Mais elle oublie volontiers les pénuries, le temps des vaches maigres, les frustrations.
Ainsi, le passé n’est pas toujours falsifié, mais il est très souvent retouché. Et voilà aussi pourquoi tant de gens soutiennent que la vie était plus douce autrefois. C’est parce qu’ils parlent d’un monde tel qu’ils l’ont ressenti et non tel qu’il fut réellement. Une ambiance, un rythme de vie et une densité humaine. Dans ces cas, le passé devient un refuge, non parce qu’il est forcément meilleur, mais parce qu’il parait plus lisible.
Marcel Proust, qui s’y connaissait en matière de souvenirs, avait cette formule belle et frappée au coin de la lucidité : "Les vrais paradis sont les paradis perdus". Ce n’est pas l’époque que nous idéalisons, mais la lumière à travers laquelle nous la regardons après coup ; si bien que, souvent, nous ne regrettons pas le monde d’hier mais la personne que nous étions dans ce monde-là.
Et puis voilà que s’invite, douce et mélancolique, une pénétrante sensation nommée nostalgie, laquelle, quoiqu’on en dise, est toujours ce qu’elle était : un mélange maladif de dépit et de regret exaltant une sensation éthérée, portée par un souffle de poésie. Ceux qui croient pleurer une ville, un quartier, une chanson ou une saison pleurent parfois leur propre jeunesse, sa légèreté d’alors et son insouciance : une façon plus naïve, plus confiante d’habiter le temps et de vivre sa vie.
Derrière le "c’était mieux avant" se cache autre chose qu’un simple conservatisme d’humeur. Il y a certes un regret, une désillusion, mais il y a surtout une inquiétude, car cette formule n’évoque et ne convoque pas seulement le passé, elle parle de l’avenir. Cependant, comme disait Paul Valéry dans une sentence ironique et prophétique : "L’avenir n’est plus ce qu’il était". Mais finalement, si tant de gens se réfugient dans l’idée que tout était mieux avant, ce n’est peut-être pas seulement parce qu’ils idéalisent hier. C’est aussi parce que notre époque peine parfois à donner envie de demain.
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