BERLIN – À l’issue des récentes apparitions des dirigeants américains lors de grands sommets européens, nous comprenons aujourd’hui combien cette conception était erronée. Trump aspire en effet à une rupture totale par rapport aux règles et alliances que des générations de responsables politiques américains ont bâties avec succès, à la sueur de leur front, durant plusieurs décennies après la Seconde Guerre mondiale. Le plus proche partenaire des États-Unis n’est désormais plus l’Europe, mais la Russie. Ce n’est plus la solidarité entre démocraties qui importe à Washington, mais l’entente entre dirigeants autocratiques des puissances mondiales. À nouveau, la force l’emporte sur le droit.
On l’observe de manière évidente dans l’approche de Trump concernant la guerre d’anéantissement que mène la Russie contre l’Ukraine. Le président américain entend mettre fin au conflit le plus rapidement possible, en étroite coopération avec son homologue russe Vladimir Poutine, sans participation de l’Ukraine ni de ses alliés européens. Alors que l’Ukraine et l’Europe sont vouées à supporter l’essentiel des conséquences politiques et matérielles de cette coopération, elles n’auront pas leur mot à dire dans les négociations.
Voici donc à quoi ressemble la vision trumpienne de l’ordre international : retour aux sphères d’influence, les grandes puissances dictant le destin des pays de moindre envergure. Cette vision fait le bonheur de Poutine et du dirigeant chinois Xi Jinping, puisqu’elle s’inscrit parfaitement en phase avec leurs propres ambitions autoritaristes et néo-impérialistes.
Le révisionnisme trumpien positionne les États-Unis sur une trajectoire d’auto-affaiblissement, voire d’autodestruction, qui a pour point de départ la désintégration de l’Occident. L’OTAN a pourtant fait la puissance des États-Unis et contribué de manière décisive à la victoire de l’Ouest sur la guerre froide. Quel peut être l’intérêt national des États-Unis à déposer l’Alliance et l’Ukraine aux pieds de Vladimir Poutine ?
Tout cela n’a aucun sens, et pourtant tout était prévisible. Les dirigeants européens savaient à qui et à quoi s’attendre avec une deuxième présidence Trump. Ils savaient que le candidat républicain entendait transformer la démocratie américaine en une oligarchie et mettre en place un nouvel ordre mondial autoritaire. Ils savaient qu’un Poutine à l’est et un Trump à l’ouest constitueraient un scénario stratégique cauchemardesque. Or, ils n’ont quasiment rien accompli pour parvenir à une plus grande unité politique ainsi qu’à des capacités de défense plus solides en prévision de cette situation.
Résultat, l’Europe se retrouve complètement démunie. Face au tournant historique que Trump semble déterminé à opérer, l’Europe affiche un visage pathétique, aussi désemparée et hystérique que la poule voyant le renard pénétrer dans son enclos. Il est essentiel que les Européens se posent la question de savoir comment ils en sont arrivés là et qu’ils déterminent les possibilités d’action maintenant que l’extrémisme de l’administration Trump s’exprime sans complexe. Il en va de la sécurité et de la liberté de l’Europe. Chacun doit comprendre que la poursuite du cours normal des affaires est désormais exclue, tant elle constituerait la recette parfaite d’un désastre.
L’Europe dispose des fonds, des capacités technologiques, des talents et des entreprises nécessaires pour assurer son avenir. Il lui faut néanmoins agir maintenant. Les États membres d’envergure majeure et intermédiaire doivent coopérer étroitement. La Commission européenne doit redéfinir les règles relatives à la dette et créer enfin, aux côtés des États membres –ainsi que du Royaume-Uni et de la Norvège, idéalement –une armée européenne prête à combattre et une industrie de la défense européenne commune.
Le temps presse pour l’Europe. Hésitation et procrastination appartiennent au monde d’hier. Le choix est clair : Bruxelles ou Moscou, la liberté ou la soumission. Pour l’Europe, la réponse ne peut être que Bruxelles, elle ne peut être que la liberté. Dans son discours lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le vice-président américain J.D. Vance a brutalement fait comprendre aux Européens combien ils étaient impuissants aujourd’hui, et à quel point ils seraient seuls dorénavant.
La guerre menée par Poutine en Ukraine et la trahison que Trump s’apprête à commettre vis-à-vis de Kiev démontrent combien l’impuissance européenne est dangereuse pour nous tous. Dans les temps à venir, la paix et la liberté sur le Vieux Continent reposeront principalement sur la force et les capacités de dissuasion. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit agir immédiatement. Dans le monde de Trump, il n’existe pas d’alternative à la puissance brute. L’Europe ne doit reculer devant aucune dépense pour acquérir cette force. Ou faudra-t-il pour cela que les chars russes se rapprochent de Riga et de Varsovie ?