Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’art de la disparition
Dans cette chronique, l'auteur explore l'histoire des arts plastiques au Maroc, dominés pendant longtemps par la peinture, notamment durant les décennies des "trois glorieuses".
Longtemps, et de toutes les manifestations de la création artistique, ce sont sans doute les arts plastiques, et surtout la peinture, qui ont toujours dominé le champ des activités culturelles au Maroc. La période faste que furent les "trois glorieuses" -ces décennies 60, 70 et 80 qui avaient engendré une génération d’artistes au talent certain-, a marqué le parcours plastique marocain du sceau de la qualité.
En effet, dans un excellent ouvrage de référence (Écrits sur l’art, édité en 1990 par les éditions Al Kalam, le premier du genre et le mieux inspiré), Toni Maraini, critique italo-marocaine exercée et avertie, écrit à juste titre : "Quand on considère l’art au Maroc, on est aussitôt amené à parler de peinture. Et ceci aussi bien dans le contexte de l’art actuel que dans celui du passé".
En un demi-siècle, soit à peine deux générations, les arts plastiques marocains ont pu forger un patrimoine et un catalogue prestigieux et tracer un itinéraire qui va du duo historique de notre mythologie artistique et linguistique (Cherkaoui, l’Oriental et Gharbaoui, l’Occidental) jusqu’à une pléiade de jeunes talents, en passant par les peintres dits "naïfs" et les "passeurs" qu’on ne peut tous citer mais dont l’apport est toujours vivace.
Mais cet itinéraire n’a pas toujours été sans quelques secousses et remises en question, tantôt idéologique et d’autres fois d’ordre artistique, sinon les deux à la fois. En effet, un vent théorico-idéologique soufflait en ce temps-là sur le paysage artistique, marquant de son influence le travail et la réflexion de certains plasticiens.
De plus, un concept protestataire et identitaire se voulant novateur a surgi dans le débat culturel d’une époque où le pays entier était sous une chape de plomb. Il s’agit de "L’Authenticité" ( Al assala) et de son discours abrasif qui tenait à effacer et couper tout lien avec les influences et conceptions occidentales. Une espèce de retour au passé soutenu par un désir de recouvrement de la mémoire créatrice, sous couvert d’une sorte de post-modernité aux vertus supposées libératrices. Bref, encore un discours idéologique qui ne dit pas son nom, mais qui ne s’appuie ni sur la tradition ni sur la modernité à l’occidentale, mais uniquement sur l’authenticité. Abandon, donc, des supports à l’occidental et recours aux matériaux et motifs du terroir : peau, bois, calligraphie, etc.
C’est au cours de cette époque agitée et incertaine, où se confrontaient une figuration "authentifiée" versus une abstraction échevelée (ou réinvestie de motifs et signes du patrimoine locale), qu’un artiste peintre discret , taciturne et à la recherche de sa voie, s’adonnait, lui, à un genre considéré par ses pairs comme un art mineur : le dessin.

Cet artiste, (né en 1951 dans un petit village du Rif, Z’ghanghane) demeure, à ce jour, une énigme enveloppée de mystères. Il s’agit de Baghdad Benas, dont les travaux restent encore rares et méconnus et pour cause. Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Casablanca, dans la même promotion que son ami et désormais peintre célèbre Fouad Bellamine, Bénas est un dessinateur né. Doué d’un trait prompt et vif, ses personnages sont bien incarnés et souvent inspirés de la vie quotidienne.
Au trait graphique hyperréaliste, il ajoute parfois une touche d’humour et de dérision sous une forme insolite, voire surréaliste à la Dali. Mais comme en ce temps le dessin n’avait pas cours dans les salons où l’on cause et les galeries où l’on s’affiche, Benas se sentait isolé. En effet, on comptait à peine trois artistes dessinateurs, issus ensemble de l’école de Casablanca : Baghdad Bénas, Bouchta Hayani et Bendahmane, alors que le dessin était peu considéré.
A ce propos et dans un ouvrage (une anthologie des dessins de Bénas publiée par les Editions Stouky en 1980), Abdallah Stouky, éditeur et fin connaisseur des arts et des lettres, écrivait à bon escient et de la plus belle plume : "Le dessin a mauvaise presse au Maroc. Qui en use, sinon en quelque sorte de la main gauche, est aussitôt condamné. Certes, on pardonne volontiers aux 'naïfs' leurs dessins malhabiles car ils participent d’un autre niveau (inférieur) culturel. Mais que l’on sache dessiner, que l’on cumule et le don et la technique, voilà qui est inexcusable. Le dessin fini, peaufiné, la belle ouvrage en un mot, cela sent trop le produit école-des-beaux-arts, l’académisme et le rétro. Alors que l’heure est aux audaces futuristes. Et tant pis si ces démarches sont démarquées d’ailleurs avec le retard que l’on sait. Les discours controuvés, eux aussi, se chargeront d’absoudre".
Las, Bénas va abandonner le dessin et se lancer dans une nouvelle expérience artistique. Tenté par la couleur, de nouvelles références et d’autres matériaux, il ne réussit qu’à gâcher son talent et, selon certains critiques, à se fourvoyer dans une voie sans issue. En ce temps-là, c’est précisément après une exposition de peintures qu’il me confia, lors d’un entretien pour le journal "Almaghrib" à l’aube des années 80 : "Je sens que je vais faire autre chose, changer de matériau, abandonner cette peinture qui m’étouffe. Je n’arrive pas, quoique je maîtrise la couleur et le dessin, à me sentir à l’aise. Et à chaque exposition, je me mets devant mes toiles et je m’interroge, je me mets en équation…".

Peu de temps après, vint l’opportunité d’une bourse américaine pour un séjour d’étude à New York à la fin duquel il partira au Canada pour s’y installer et, à ce jour, de ne plus donner de ses nouvelles. Seules quelques rumeurs, jamais confirmées, circulent encore auprès de quelques anciennes connaissances en le donnant disparu ou ayant définitivement coupé les ponts avec son passé et son pays.
Aujourd’hui, hormis quelques pièces de ses travaux acquises par quelques collectionneurs ou amis, il reste peu de traces de cet artiste de l’absence qui a cultivé -volontairement ou malgré lui ? -une esthétique de la disparition. Lors d’une rétrospective des peintres et plasticiens marocains au musée de Rabat il y a quelque temps, nous étions quelques-uns à nous étonner de l’absence notoire de Bénas parmi ses pairs. L’art de la disparition ne s’expose pas. Mais peut-être s’impose-t-il lorsqu’il s’agit d’un musée national censé réunir tout le monde, y compris les absents. Les absents ont-ils vraiment toujours tort ?
Par ces temps médiocres, et à l’heure où le moindre faiseur de croûtes possède sa page Wikipédia, une seule ligne et une simple et ancienne photo sur Google témoignent de la vie et de l’œuvre de Bénas. Le grand et mystérieux poète portugais Fernando Pessoa soutenait, certainement en connaissance de cause, qu’un créateur "ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre". Et plus mélancolique, cet aphorisme du penseur roumain Cioran : "Le départ ne m’a pas libéré, le retour ne m’a pas fait venir. J’habite mal à l’aise ma propre biographie".
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