Robert D. Kaplan

Président du département de géopolitique au Foreign Policy Research Institute

L’Amérique doit redécouvrir le réalisme des droits de l’homme

Le 11 juin 2021 à 15h50

Modifié 11 juin 2021 à 15h50

Ce n’est ni par accident ni par coïncidence que la Chine commet actuellement contre les musulmans Ouighours au Xinjiang ce que beaucoup qualifient de génocide alors que la Russie a emprisonné le dissident Alexeï Navalny. Il faut aux Chinois un Xinjiang docile car c’est l’un des nœuds essentiels de leur initiative "Une ceinture une route", censée s’étendre à toute l’Eurasie. Il faut au Kremlin des institutions gouvernementales qui puissent conserver les richesses accumulées par une cleptocratie aux yeux de laquelle Navalny apparaît comme une menace majeure.

NEW YORK – Les deux pays sont aux mains d’un système autocratique chatouilleux qui ne peut s’offrir le luxe de laisser quiconque lui faire courir le moindre risque. En perpétrant leurs récentes exactions, l’un et l’autre se sont livrés à des calculs implicites sur la façon dont allaient répondre, ou non, les Etats-Unis et leurs alliés.

Dans la politique des puissances au XXIe siècle, une solide stratégie des droits humains apparaît comme un indispensable moyen de pression, car les violations grossières des règles internationalement acceptées sont au fondement de la gouvernance des régimes autocratiques. Il en résulte que les Etats-Unis ne doivent pas renoncer à l’avantage stratégique que leur confère un engagement traditionnel en faveur des droits humains.

Politique étrangères et droits humains

La politique étrangère traduit une hiérarchie des besoins. La question n’est pas pour les Etats-Unis de savoir si les droits humains devraient déterminer les décisions de politique étrangère ou leur demeurer étrangers; il s’agit plutôt de décider le rang qu’ils doivent occuper lorsqu’est prise une décision relative à une situation donnée.

Une politique étrangère entièrement dominée par les droits humains ne serait pas tenable, car elle contraindrait les Etats-Unis à renoncer de défendre certains de leurs intérêts vitaux, par exemple à maintenir la paix avec les autres puissances nucléaires, et précipiterait les principaux décideurs politiques d’une crise humanitaire à l’autre. Une politique qui ignorerait virtuellement ces mêmes droits réduirait les Etats-Unis à la diplomatie unidimensionnelle qui caractérise le comportement des Chinois et des Russes. Le souci des droits humains, c’est ce qui différencie les Etats-Unis des autres en tant que grande puissance.

Cette différence est d’autant plus importante que de nombreux alliés des Etats-Unis compteront bientôt la Chine pour leur premier partenaire commercial. Tandis qu’augmente le poids économique de celle-ci, une Amérique qui ne pourra en appeler à ses valeurs fondamentales auprès de ses alliés se trouvera bientôt en position d’infériorité. Asiatiques et Européens, tout en pratiquant, certes, une realpolitik impitoyable, parlent d’abondance des droits de l’homme, or le besoin assumé de les évoquer révèle tout autant la façon dont ils veulent être perçus que celle dont ils se perçoivent eux-mêmes.

Les Etats-Unis peuvent tirer profit de cette caractéristique des identités nationales. Ils peuvent devenir la grande puissance dont le prestige incite les petites et moyennes puissances à soutenir ses vues. Mais ils ne peuvent y parvenir sans mettre quelque accent sur les droits humains.

Entre réalisme et internationalisme

C’est après les massacres de la Seconde Guerre mondiale que s’est affirmée pleinement l’utilisation des droits de l’homme comme outil de la politique étrangère américaine, et la conclusion décisive de la guerre froide, qui a vu les démocraties occidentales triompher de l’empire soviétique et de sa répression, a encore augmenté leur importance. Durant les années de la guerre froide, les droits de l’homme firent partie intégrante d’une politique étrangère qui mêlait réalisme et internationalisme.

De fait, le réalisme fut baigné tant par l’internationalisme que par le souci des droits de l’homme. Les Etats-Unis menaient une realpolitik froide et intransigeante en même temps qu’ils défendaient le processus d’Helsinki en soutien aux dissidents du bloc soviétique. Ce fut le cas, tout particulièrement, dans l’ère Reagan, lorsque le département d’Etat, sous la direction du secrétaire George Shultz, était empli de sages spécialistes de la région et de quelques néoconservateurs dans les bureaux clés.

Après la guerre froide et les guerres malheureuses menées par les Etats-Unis en Irak et en Afghanistan, le réalisme américain a perdu son caractère internationaliste et a évolué vers le néo-isolationnisme. L’accent mis auparavant sur la promotion des droits de l’homme se fit brutalement moins marqué, et sous l’influence de certaines élites de la politique étrangère et du journalisme, depuis longtemps obsédées par les questions humanitaires, au point, presque, d’en ignorer les intérêts nationaux, l’attention portée aux droits humains se mua en une idéologie étroite.

Polarisation des Etats-Unis

Ce fossé reflète la polarisation croissante du pays: les républicains ont brusquement opté pour un nationalisme droitisant et rétrograde, tandis que les démocrates basculaient du côté de la gauche progressiste et mondialiste. Le centre politique s’étant perdu, réalisme et droits humains sont rarement invoqués dans un même souffle. Faute d’une réconciliation entre réalisme et préoccupation pour les droits humains au sein de la politique étrangère des Etats-Unis, il manquera pourtant à l’Amérique une vision convaincante du leadership mondial, qui peut prévaloir dans la compétition avec la Chine et la Russie.

Les Etats-Unis ne peuvent recouvrer l’unité politique dont ils jouissaient durant la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide et jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. Néanmoins, pour ce qui concerne leur politique étrangère, l’administration du président Joe Biden aura besoin de parvenir à un compromis entre les deux extrêmes que sont le néo-isolationnisme et le mondialisme effréné. Le souci des droits humains et la façon dont celui-ci s’exprimera dans différents contextes seront peut-être le meilleur baromètre de son succès.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2021

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