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Joshka Fischer

Ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. Ancien dirigeant du Parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

La relation franco-allemande sous le feu des projecteurs

Le 17 novembre 2022 à 11h39

Modifié 17 novembre 2022 à 14h46

Penser que tout était mieux avant est un préjugé bien connu de la nature humaine. Mais cette idée reçue ne résiste en général pas à un examen attentif et la manière dont sont perçues les relations franco-allemandes passées ne fait pas exception. Si la coopération bilatérale a longtemps revêtu une importance primordiale pour l’Europe, elle a également toujours été empreinte de querelles, voire de profondes divergences.

BERLIN - La dimension mythique de cette relation ne doit pas surprendre. Elle constitue le fondement originel de l’Union européenne, sous la forme de la Communauté européenne du charbon et de l’acier établie au début des années 1950, et reste le principal axe de l’UE. Sans la France et l’Allemagne -les deux plus grands pays de l’UE et ceux ayant le plus important poids économique et politique, incarnant l’équilibre entre le Nord européen et le Sud méditerranéen- aucun réel progrès vers l’intégration européenne n’aurait été possible.

Avec l’élargissement de 2004, le fonctionnement interne de l’UE devint toutefois plus complexe, à cause de l’ajout d’une nouvelle dimension à l’orientation traditionnelle nord-sud, celle de l’Europe centrale et de l’Est. L’importance de cette région n’a fait que croître depuis que le président russe Vladimir Poutine a envahi un pays voisin souverain et provoqué le retour de la guerre à grande échelle sur le continent.

Quelle que soit l’issue de ce conflit, il a entraîné une perte de confiance irréversible entre l’Europe et la Russie. La guerre d’agression de Poutine a radicalement modifié les calculs stratégiques et créé les conditions d’une nouvelle forme de guerre froide en Europe centrale et de l’Est. Sa vision de la Russie représente une menace prévisible à long terme qui obligera l’UE et ses États membres à investir bien davantage dans leur capacité à défendre leur territoire, ainsi que leur système démocratique libéral et leurs principes, par des moyens militaires.

En bref, l’Union doit se transformer en un acteur géopolitique souverain doté de ses propres capacités de dissuasion militaire afin de pouvoir défendre ses intérêts. Ce défi concerne avant tout l’Allemagne, et non seulement parce qu’elle est l’État membre le plus peuplé et la plus grande économie, située au cœur de l’Europe. Son histoire horrible au cours du XXe siècle est tout aussi pertinente. C'est bien l'Allemagne, coupable de crimes sans précédent sous Hitler qui a, par deux fois, mis le feu au continent européen jusqu'à sa reddition inconditionnelle et sa partition.

Le principal État agresseur de la première moitié du XXe siècle s’est ensuite transformé en un pays de négociants et d’industriels pacifiques. En renonçant à la guerre et en poursuivant une politique pacifiste qui devint profondément enracinée dans sa population, l’Allemagne est devenue un champion mondial de l’exportation. Au fil du temps, sa trajectoire d’après-guerre lui a permis de nouer des relations de confiance avec ses anciens ennemis, une condition préalable à la pacifique réunification allemande en 1990.

Changement d'époque

La guerre d’agression de Poutine a fait volé en éclats l’illusion que l’Allemagne pouvait indéfiniment rester une nation commerçante pacifique. Après 30 de paix et de stabilité relative, l’Europe est à nouveau soumise à une menace militaire directe. En tant que principale puissance économique de l’UE, l’Allemagne devra dire adieu au pacifisme et entamer son réarmement, en convertissant efficacement sa force économique en une monnaie stratégique.

Le pays s'est déjà engagé dans cette voie. Lors de son discours de fin février, le chancelier allemand Olaf Scholz a évoqué un changement d'époque (Zeitenwende) et annoncé la création d'un fonds spécial doté de 100 milliards d'euros pour l’armée allemande, immédiatement suivie d’un plan d’aide de 200 milliards d’euros pour faire face à la flambée des prix de l’énergie. Mais ne nous y trompons pas : cette nouvelle Allemagne sera inévitablement considérée avec suspicion par ses voisins, et par la France en particulier.

En tant que seule puissance nucléaire de l’UE et seul État membre à disposer d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies (deux choses que l'Allemagne ne souhaite pas et ne réalisera jamais), la France se méfie clairement du nouveau rôle émergent de l'Allemagne. On ne sait toujours pas quel genre d'Europe la nouvelle Allemagne veut, et cette incertitude a créé une insécurité inutile. Les manifestations d'ineptie et le manque de coordination du gouvernement allemand après le discours de Scholz n'ont pas arrangé la situation.

Un degré de méfiance trop élevé entre l’Allemagne et la France pourrait conduire à des malentendus et des erreurs involontaires de part et d’autre, donnant lieu à de véritables dissensions qui pourraient compromettre encore plus la sécurité européenne. Compte tenu de la guerre à grande échelle qui se déroule à ses frontières, l’exact contraire est nécessaire : une coopération et une collaboration beaucoup plus étroites entre les deux plus grands pays de l'UE, notamment dans le domaine des projets d'armement communs.

La situation a été rendue encore plus compliquée par le déplacement vers l'est du centre de gravité de l'UE et par le statut de candidat à l’adhésion accordé par l'UE à l'Ukraine, à la Géorgie et à la Moldavie. Ces nouveaux processus d'adhésion vont accélérer la transformation de l'UE, d'un marché commun et d'un projet de modernisation, en un acteur géopolitique. En outre, des promesses d'adhésion ont été faites de longue date, sans être concrétisées, aux pays des Balkans occidentaux – sans parler de la question extrêmement épineuse de la Turquie. Le rapprochement de ces pays avec l’UE est désormais clairement dans l'intérêt stratégique primordial de l'Europe.

Ces régions, ainsi que la Méditerranée orientale et l’Afrique du Nord et de l’Ouest, seront au centre des préoccupations de sécurité de l’Europe dans les décennies à venir. L’UE devra dialoguer avec elles, tout en allant de l’avant avec ses partenaires transatlantiques par le biais d’une OTAN forte. Qu’elle soit en mesure de mesure de le faire dépendra de la France et de l’Allemagne, qui doivent continuer à agir de concert dans un esprit d’amitié et de bonne foi en dépit des désaccords et de nouvelles complications, et à coopérer avec tous les pays européens en soutien de leur projet commun.

Copyright: Project Syndicate, 2022.

© Project Syndicate 1995–2022

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