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Europe: les empires contre-attaquent

BERLIN – Dans son voisinage immédiat, l’Union européenne est confrontée à trois anciennes puissances mondiales obsédées par leur grandeur impériale passée: la Russie, la Turquie et désormais le Royaume-Uni. Chacun de ces pays a une relation particulière avec l’Europe, aussi bien à l’heure actuelle que d’un point de vue historique, et ils présentent tous certains points communs.

Le 4 février 2021 à 15h26

Sous le président Vladimir Poutine, la Russie se raccroche avec nostalgie aux souvenirs de son statut de superpuissance, lorsque l’Union soviétique était l’égale des Etats-Unis au plan mondial. Le président Recep Tayyip Erdogan rêve de restaurer l’ascendance géopolitique et culturelle de l’Empire ottoman, des Balkans aux marches occidentales de l’Asie centrale, et de la Méditerranée orientale à la côte nord-africaine (Libye), et jusqu’au Golfe persique. Enfin, après le Brexit, le Royaume-Uni est à la recherche de son identité dans l'isolement (pas si splendide) qu'il s'est imposé, même s’il maintient des liens étroits avec l’Europe continentale par le biais de l’Otan et en raison de fortes relations historiques et culturelles.

Europe et ses voisins: une sécurité commune 

Pour le meilleur ou pour le pire, l’UE partage le continent européen avec ces trois voisins difficiles et doit donc coopérer avec chacun d’entre eux pour parvenir à une coexistence pacifique. La Russie, une puissance nucléaire, est trop immense et militairement puissante pour que l’Europe puisse gérer seule cette relation. A cet égard, elle restera dépendante de la protection américaine, en particulier au vu des menaces que fait peser la Russie sur l’Europe de l’est et les Etats baltes, telles qu’avérées par l’annexion de la Crimée en 2014 et la guerre du Donbass dans l’est de l’Ukraine.

Pourtant, le principal défi pour l’Europe est ailleurs, en Méditerranée orientale, où la découverte d’importants gisements de gaz naturel sous les fonds marins a considérablement accru le risque de conflit entre la Turquie et la Grèce, tous deux membres de l’Otan, avec l’implication de Chypre, un Etat membre de l’UE. De plus, une mission de l’Otan visant à mettre fin au trafic d’armes le long de la côte libyenne a récemment donné lieu à une dangereuse confrontation entre une frégate française et des bâtiments de la marine turque, engendrant un sérieux incident diplomatique.  

A vrai dire, les foyers potentiels de conflit ne manque pas dans la région, en raison de la concurrence pour les gisements de gaz naturel, de l’intervention de la Turquie dans la guerre civile libyenne, de l’ancien contentieux gréco-turc en mer Egée portant sur la délimitation des eaux territoriales et des espaces aériens nationaux, et de la question chypriote, qui n’est toujours pas résolue. Ces tensions, aggravées par des rivalités religieuses et ethniques séculaires, ont créé une conjoncture de plus en plus périlleuse aux portes de l’Europe. Dans la mesure où ses propres intérêts sont concernés, l'Europe devra s'occuper elle-même de ce problème.

Sous Erdogan, la Turquie poursuit une politique expansionniste "néo-ottomane" depuis déjà plusieurs années. Si son gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) a dans un premier temps cherché à accélérer le processus d’intégration vers l’ouest en opérant un rapprochement avec l’UE, la chancelière allemande Angela Merkel et l’ancien président français Jacques Chirac ont fermement mis leur veto à l’adhésion de la Turquie à l’UE en 2006.

A l'époque, l’essor économique mondial a laissé Erdogan penser que la Turquie avait les moyens de se moderniser et de réapparaître sur la scène mondiale comme une grande puissance, sans recourir à l'intégration européenne. Mais il avait complètement surestimé les capacités de son pays (et il continue à le faire).

Au plan intérieur, Erdogan s’est appuyé sur une alliance politique avec le mouvement islamiste Gülen jusqu’à la tentative de coup d’Etat en 2016, à la suite duquel il a conclu un nouveau pacte avec les membres d’extrême-droite du Parti d’action nationaliste. Mais le changement d'alliés n'a pas atténué la composante religieuse de la politique d’Erdogan. Il se targue depuis longtemps de poursuivre une voie islamique dans un contexte contemporain, qui représente une rupture avec la tradition laïque établie par le fondateur de la Turquie post-ottomane, Kemal Atatürk. Cet engagement a inéluctablement conduit Erdogan à s'éloigner de l'Occident et à se rapprocher du Moyen-Orient.

L'adhesion turque à l'UE 

Il est maintenant évident que l’Union européenne comme la Turquie se sont enferrées dans un piège qu’elles ont elles-mêmes créé: la perspective d’une adhésion turque à l’UE, qui ne sera pourtant pas d’actualité dans un avenir proche. Il n’existe malheureusement pas d’autre mécanisme d’intégration.

Pourtant, la Turquie et l’UE ne peuvent pas simplement suivre des voies séparées. Les marchés, les capacités d’investissement et les relations qu’entretient l’Europe avec les ennemis jurés de la Turquie, la Russie et l’Iran, font que l’UE est indispensable à la Turquie. Et la position géopolitique de la Turquie, au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient, de l’Asie centrale et du Caucase, la rend également indispensable à l’UE.

En sus d'être la patrie ancestrale d’importants pourcentages de la diaspora turque dans plusieurs pays européens, notamment l’Allemagne, la Belgique et les pays scandinaves, la Turquie continuera à remplir son rôle de "passerelle" pour les migrations de réfugiés d’Asie vers l’Europe. Il est donc impératif que les deux parties développent des liens pacifiques en dehors de l’adhésion à l’UE.

Ne pas perdre de vue la relation avec la Chine

Il est certain que la fiction du processus d'adhésion de la Turquie à l'UE, longtemps suspendu, doit être maintenue pour le moment; tant qu’on ne sait pas qui succédera à Erdogan, mettre officiellement fin à ce processus à l'heure actuelle ferait plus de mal que de bien. Aussi longtemps qu’Erdogan est au pouvoir, la coexistence est ce que l'on peut espérer de mieux.

L’Europe ne doit pas perdre de vue la situation à plus long terme, qui se concentrera inévitablement sur la Chine, et non sur la Russie ou les relations avec le Royaume-Uni post-Brexit. La Chine a déjà établi une présence en Iran et démontré qu’elle dispose des capitaux, du savoir-faire et de la technologie nécessaires pour faire valoir sa puissance et son influence au-delà de ses frontières. Si elle parvient à transformer son initiative "la Ceinture et la route" en chapelets de tremplins géopolitiques, elle pourrait prochainement se positionner à la frontière sud-est de l’Europe, une configuration que personne dans l’UE n’avait envisagée.

L'Europe ne peut souhaiter un tel résultat. La "question turque" restera donc plus que jamais d'actualité.

© Project Syndicate 1995–2021
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Le 4 février 2021 à 15h26

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