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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Des Iraniennes contre les mollahs

Le 15 novembre 2022 à 17h16

Modifié 15 novembre 2022 à 17h16

Pour avoir mal ajusté son voile, la jeune iranienne Mahisa Amini a été arrêtée le 13 septembre dernier sous le chef d’inculpation de port de vêtements inappropriés. Embarquée par la police des mœurs, elle a été torturée jusqu’à la mort pour ce motif somme toute banal. Cet acte, qui est de l’ordre d’un assassinat délibéré, a soulevé des protestations populaires en Iran et beaucoup d’indignations de par le monde.

Les autorités iraniennes, de plus en plus contestées par la jeunesse du pays, ne s’attendaient pas aux conséquences que cette mort allait produire au sein de la société. Lors des funérailles de Mahisa, les femmes ont ôté leur voile en hommage à la défunte et en signe de contestation à l’égard d’un régime théocratique qui les prive de leur liberté. Ces gestes ont été repris par la suite dans les manifestations qui se sont déroulées dans plusieurs villes du pays.

La quête de liberté et de dignité semble être la revendication principale des femmes et de la jeunesse iraniennes. Depuis, les manifestations n’ont pas cessé à travers le pays, faisant pas moins de 326 victimes et dévoilant, à la face du monde, le visage répressif du régime. C’est la première fois que des jeunes femmes iraniennes mettent la suppression du voile au centre de leurs revendications.

Hautement éduquées, mais réprimées pendant longtemps par les religieux, ces Iraniennes ont été galvanisées par la mort d’une de leurs concitoyennes, devenue symbole de leur lutte. Le slogan véhiculé lors des manifestations - “Notre colère est plus forte que votre puissance” - est le signe que le régime des mollahs n’a de choix que de procéder, tôt ou tard, à une refonte du système politique, ou alors se précipiter vers sa fin.

L’actuelle Iran n’est plus l’Iran du temps de Khomeini et de sa république islamique instaurée en 1979. Le pays est peuplé de 85 millions d’habitants, dont 70% ont moins de 40 ans et sont nés après la révolution. Ils n’ont connu ni celle-ci, ni la guerre Iran-Irak, ni le régime impérial du Shah. Cette jeunesse, extrêmement éduquée, a accès à internet et communique plus facilement avec l’extérieur à travers les réseaux sociaux. Son but ultime est de réformer ce système théocratique qui la prive de l’essentiel, la liberté.

Le régime des mollahs craint, pour sa part, cette contestation qu’il juge dangereuse car elle fédère toutes les colères qui traversent la société iranienne. Ces révoltes viennent désormais s’agréger aux autres soulèvements qui ont marqué les jeunes iraniens. Les embrasements de 2009 et 2019, entre autres, restent vivaces dans leur esprit quand, autrefois, ils revendiquaient la libéralisation du système politique et la lutte contre la corruption qui s’est développée avec les sanctions internationales.

La nouveauté cette fois-ci, c’est que ce sont les femmes qui mènent la révolte ; en leur nom d’abord, et au nom de toute la jeunesse ensuite. Les Iraniennes ont compris qu’il n’y aurait de liberté pour personne si les femmes n’étaient pas libres de leurs choix dans un pays qui leur garantit ce droit. Or, le système mis en place s’approprie le présent et l’avenir des femmes. Il lui serait difficile de renier maintenant l’un des fondements de la révolution de 1979.

Une révolte aux échos insuffisants

Alors, cette révolte s’épuisera-t-elle comme les précédentes sous la répression des gardiens de la révolution ou, au contraire, fera-t-elle vaciller le système ? Une chose est sûre : le clergé iranien n’a pas l’intention de céder une parcelle de son pouvoir face au mouvement de révolte surgi après la mort de la jeune Mahisa. L’absence d’un leader qui personnifie et organise ce combat pour le mener à bon terme s’avère un réel handicap.

De même, sur le plan régional comme international, cette révolte ne trouve pas les relais nécessaires à son aboutissement. À part les couvertures médiatiques et les protestations de quelques ONG, l’Occident est empêtré dans une situation économique et politique difficile depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. La crise avec la Russie a réduit le soutien que les pays occidentaux apportaient traditionnellement aux mouvements civiques iraniens.

Malgré ces handicaps, la machine de répression officielle iranienne bute pour le moment sur la ténacité des femmes à vouloir continuer les manifestations en dépit des centaines de victimes déclarées à ce jour. Le régime des ayatollahs peine à trouver la manière d’en venir à bout pour limiter les dégâts sur sa propre image au niveau international, et le discrédit auprès de sa propre opinion publique.

Contrairement à sa pratique habituelle, le régime a cette fois-ci évité de mobiliser des contre-manifestants pour ne pas envenimer la situation. Mais le fossé ne cesse de s’agrandir entre le Guide suprême Ali Khamenei et les contestataires menés par les femmes qui le pointent comme le seul responsable de cette avalanche de répression aveugle. L’ancien président du parlement iranien, Ali Larijani, a recommandé au gouvernement d’écouter les revendications des femmes iraniennes. Cette répression ne pourra pas aller jusqu’au bout, ce mouvement représente la faillite de tout sécuritaire adapté par le régime, a-t-il fait savoir.

Le développement économique sacrifié par l’idéologie expansionniste des mollahs

Si la politique extérieure d’un État est le prolongement de sa politique intérieure, on ne peut que constater amèrement que la répression que subissent les jeunes iraniens à l’intérieur de leur pays n’est que le reflet de la politique menée par les mollahs sur le plan régional et international. Hors frontières, ils ne cessent aussi de semer les tensions et favoriser la déstabilisation en finançant et en armant les rebelles qui leur sont proches.

Ce ne sont pas les exemples qui manquent. À l’Ouest de l’Iran, les interventions sont nombreuses. La Syrie est devenue un bastion où Téhéran, à côté de Moscou, soutient à bout de bras Bachar Al Assad contre son propre peuple, ainsi qu’au Liban avec le Hezbollah et au Yémen avec les Houtis. Ces interventions se prolongent également vers l’Est, en direction du Pakistan et de l’Afghanistan, où les mouvements chiites trouvent tout l’appui nécessaire à leur épanouissement.

Ce ne sont là que quelques relais parmi tant d’autres que les mollahs savent manipuler à leur guise. Leurs pires ennemis depuis le début de la révolution demeurent le États-Unis, qualifiés dans la terminologie des ayatollahs comme “le grand Satan”, ainsi qu’Israël dont ils prônent la destruction. Chaque adversaire de l’Occident est automatiquement déclaré comme un allié objectif et naturel.

Cet axe de la terreur hors frontière, bâti patiemment depuis l’avènement de la république islamique de Khomeini, est vu à Téhéran comme un axe de résistance vis-à-vis d’un Occident conquérant et agressif. La manne pétrolière du pays sert ce dessein en développant des réseaux d’affidés à travers le monde. Le gouvernement iranien, obnubilé par la puissance, tient rarement compte des conséquences économiques de ces dépenses sur le peuple. Le développement économique est sacrifié délibérément sur l’autel de l’idéologie expansionniste des mollahs.

On comprend aisément pourquoi l’éventuelle acquisition d’armes nucléaires par l’Iran précipiterait les autres pays de la région à en faire autant. Pour leur part, les pays occidentaux, dont les économies dépendent de l’énergie extraite de cette région, font face à deux défis majeurs : empêcher une hégémonie de l’Iran sur le Moyen-Orient, et gérer au plus près l’émergence d’une puissance nucléaire qui déstabiliserait à coup sûr toute la région.

Le système politique iranien tel qu’il est s’est ossifié avec le temps face aux contraintes et autres défis de l’intérieur comme de l’extérieur. Mais comment le faire évoluer alors que la constitution du pays, figée depuis l’avènement de la république, déclare que les imams sont les successeurs du prophète ? Rien ne changera tant que ce régime restera entre les mains de la vieille garde marquée foncièrement par son combat contre les Américains.

La révolution islamique établie par l’ayatollah Khomeini survivra-t-elle à Ali Khamenei, âgé de 83 ans, que l’on dit fatigué et dont le clan se dispute déjà la succession ? En concentrant tous les pouvoirs entre les mains des religieux, c’est tout le peuple iranien que l’on a voulu infantiliser. Les révoltes qui se succèdent dans le pays ne sont que les signes d’une maturité annonciatrice de changements à venir. Les Iraniennes nous le démontrent ; elles qui sont à l’œuvre pour faire tomber les digues qui restent.

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