Décolonialiser l’étude des pays africains
EDIMBOURG – L’Afrique d’aujourd’hui est en grande partie un produit du colonialisme, et quel que soit l’axe abordé, économie, politique, religion ou géographie, l’empreinte de ce colonialisme s’observe. C’est ce qu’illustre par exemple la pratique de la démocratie en Afrique. Malgré toutes ses promesses, la gouvernance démocratique peine à produire des résultats dans la plupart des pays africains.
Parmi les raisons à cela, la démocratie repose sur des principes (liberté, individualisme, solidarité, égalité) qui peuvent revêtir des significations diverses selon les différents contextes. Les préférences, valeurs et convictions intégrées tendent à façonner les pratiques et politiques via lesquelles la démocratie elle-même est appliquée. Ainsi, en tant qu’ensemble incarné de pratiques et de politiques, la démocratie peut être assimilée à une technologie.
En Afrique, la démocratie est une arme contre le faibles
Toutes les technologies peuvent être, et sont, utilisées à des fins multiples. Un crayon peut servir à écrire, mais également faire office d’arme. Un couteau peut être utilisé pour couper des légumes, ou pour participer à une bagarre de rue. Il ne s’agit pas d’affirmer que les technologies seraient moralement neutres. Au contraire, leur éthique peut être façonnée par leurs fonctions. C’est pourquoi il est possible de parler d’utilisation appropriée ou inappropriée d’une technologie. Aucune technologie n’est indépendante du monde social. Toutes proviennent de quelque part.
De même, la démocratie trouve ses racines dans une région, une tradition et une culture particulières. Pour la propager d’un endroit à un autre, il faut considérer les traditions et cultures du territoire de destination. Or, cette réflexion n’ayant pas eu lieu pour la plupart des pays africains, la démocratie est devenue une arme au moyen de laquelle les élites et les puissants oppriment les faibles, plutôt qu’un système qui préserverait les droits et contraindrait ses dirigeants à rendre des comptes.
L’héritage des institutions coloniales en Afrique tend à faire disparaître les pratiques originelles. De nombreuses sociétés africaines ont leur propre manière de faire les choses, que ce soit dans la famille, ou dans la coordination de la vie économique et politique. La plupart fonctionnent également encore comme des groupes ethniques dont les membres fondent leur identité sur des marqueurs linguistiques et culturels communs. Or, après la balkanisation opérée sous l’ère du colonialisme en Afrique, ces sociétés traditionnelles ont été le plus souvent reconfigurées en unités politiques dénuées de source d’identité. Il n’est pas surprenant que tant de pays africains peinent encore aujourd’hui à devenir des Etats-nations qui fonctionnent.
L’héritage des institutions coloniales en Afrique
Les frontières géographiques imposées hier pour des raisons économiques et politiques sont depuis devenues des réalités immuables. Lorsque naissent des mouvements d’auto-détermination, ils sont généralement réprimés, parfois dans la violence, et leurs instigateurs accusés de "trahison" (ici encore une création coloniale).
Au fil du temps, les frontière géographiques mises en place en Afrique sont également devenues des frontières psychologiques. Les populations qui se sont retrouvées "frontiérisées" dans différents Etats, après avoir partagé une identité ethnique, ont commencé à se considérer comme un peuple différent. Si l’Afrique du sud partage en effet certains groupes ethniques avec ses voisins le Zimbabwe, le Mozambique et la Namibie, elle considère aujourd’hui les populations de ces pays comme extérieures et étrangères.
Cette dynamique s’opère d’ailleurs dans les deux sens. Les Hausa-Fulanis de l’Afrique sahélienne continuent ainsi de défendre leur identité commune par-delà les frontières nationales. Or, cette cohésion est devenue une source de tensions, puisqu’elle alimente la suspicion parmi les autres groupes qui peuplent l’intérieur de ces frontières artificielles.
L’accent placé de longue date sur les frontières coloniales, généralement au dépens des groupes ethniques traditionnels, continue à ce jour de façonner les politiques et les relations internationales. Les institutions multilatérales telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’ONU raisonnent et agissent souvent dans le cadre des frontières coloniales. Il en va de même pour la gouvernance économique et la coordination transfrontalière: toutes les décisions sont fondées sur des intérêts "nationaux", eux-mêmes basés sur les affiliations et l’héritage du colonialisme. Ainsi, malgré leur identité ethnique commune, les anglophones et les francophones d’Afrique de l’ouest s’affrontent souvent autour des questions économiques et politiques.
Etudier l'Afrique autrement
En dehors même des disciplines économique et politique, les études académiques autour de l’Afrique ont tendance à adhérer à ce que les sociologues Andreas Wimmer et Nina Glick Schiller appellent le "nationalisme méthodologique": "une naturalisation de l’Etat-nation, une vision dans laquelle les Etats constituent les unités naturelles d’études comparatives". Cette approche, qui considère que l’Etat-nation représente une société cohérente, se trouve largement adoptée, y compris par les consultants privés en gestion. C’est ainsi que Hofstede Insights, qui suit les travaux du psychosociologue néerlandais Geert Hofstede, marchandise concrètement le nationalisme en conseillant ses clients sur la manière d’aborder la culture de pays spécifiques.
Un important corolaire de la littérature axée sur la "culture nationale" réside dans la littérature autour des institutions nationales, en particulier des "différentes versions du capitalisme". Selon cette logique, le capitalisme en tant que pratique diffère selon la configuration institutionnelle des Etats-nations. Or, ici encore, ce domaine entier d’étude académique tombe dans le piège du nationalisme méthodologique. La cohérence nationale est tout simplement présupposée, bien que diverses sociétés puissent exister, et c’est le cas, au sein d’un Etat-nation.
Quiconque étudie la littérature universitaire actuelle découvrira des travaux axés sur des pratiques organisationnelles et systèmes économiques spécifiques au sein des différents pays africains. Toutes ces études s’intéressent à un pays sous le prisme d’une culture "nationale" et des institutions qui s’y rattachent, considérant ainsi comme acquises les frontières coloniales. Or, ces frontières ayant souvent été tracées inintelligemment, sur la base de priorités et d’intérêts extérieurs, la fiabilité des conclusions peut être contestée.
Les pays d’Afrique ne sont pas homogènes. Les études académiques qui s’intéressent au continent doivent se pencher bien davantage sur les cultures et institutions de l’Afrique, ainsi que sur les délimitations ethniques traditionnelles antérieures aux accords frontaliers et politiques actuels. Une approche plus consciencieuse produirait en effet certainement de nouvelles connaissances précieuses autour des difficultés liées à la gouvernance, au leadership, ainsi qu’à la gestion sur le continent. Elle sera peut-être moins simple que la méthodologie actuelle, mais les universitaires africains et ceux qui étudient l’Afrique doivent comprendre que cette démarche est la meilleure.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
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