Ce que Mars a à nous apprendre

Le 26 février 2021 à 14h06

Modifié 11 avril 2021 à 2h50

NEW YORK – Le rover va sillonner la surface de Mars à la recherche de signes de vie, fabriquer son propre oxygène, lancer un hélicoptère et recueillir des échantillons du sol et de roches pour une mission de suivi en 2028. Si tout se passe comme prévu, la Nasa, avec l'aide de l'Agence spatiale européenne (ESA), va renvoyer des échantillons de sol au printemps 2032, le premier lot de matière martienne à visiter la Terre.

Nous ne serions pas entièrement surpris par la découverte éventuelle d’ADN sur Mars. Certes le rover Perseverance a été construit dans la salle blanche de la Spacecraft Assembly Facility (SAF), l’installation d’assemblage des engins spatiaux, du Jet propulsion Laboratory (JPL) de la Nasa. Mais même un environnement de ce genre ne peut pas être rendu à 100% exempt de toute trace d’ADN microbien ou humain. Nous sommes au fait de « passagers clandestins microbiens » depuis les premières missions interplanétaires des années 1960, lorsque des scientifiques comme Carl Sagan ont mis en évidence ce problème. C’est un risque persistant et inévitable de la science spatiale. Parce que les scientifiques doivent construire l’engin spatial couche par couche, en dispersant des particules de peau et des gouttelettes de salive au fil des années de construction, il est quasiment certain qu’un peu d’ADN californien vient d’atterrir sur Mars.

L’ADN se retrouve à différents endroits de la surface

Ainsi, lorsque les échantillons arriveront sur Terre en 2032, ils devront passer par un « filtre génétique à l’échelle planétaire » pour écarter tout ADN qui aurait pu être présent dans le SAF durant la construction du rover entre 2015 et 2020, ainsi que tout autre fragment d’ADN observé sur Terre jusqu’au lancement de l’engin spatial en juillet 2020. Il s’agit d’un projet en cours entre notre laboratoire de Weill Cornell Medicine et JPL. En séquençant l’ADN présent dans, autour et sur le SAF durant la construction de robots, nous allons élaborer une carte génétique pour éviter ou minimiser toute contamination en aval ou en amont (que nous envoyions du matériel génétique ailleurs, ou que matériel génétique provenant d’ailleurs atterrisse ici).

Depuis que les deux premières sondes soviétiques ont débarqué sur la surface de Mars en 1971, et depuis l’atterrissage du module américainViking 1 en 1976, certains fragments d’ADN microbien et peut-être humain ont probablement fini sur la planète rouge. Et compte tenu des tempêtes de poussière de la planète, il est quasiment certain que cet ADN se retrouve actuellement à différents endroits de la surface.

Heureusement, nous vivons à une époque faste de la génétique. Le faible coût du séquençage de l’ADN nous permet de construire un catalogue génétique sans cesse croissant de la vie sur Terre, des cartes génétiques des salles blanches de la SAF et des premières cartes génomiques à l’échelle planétaire (MetaSUB et le Earth Microbiome Project). En outre, lors d’une mission de 2016 avec l’astronaute Kate Rubins, nous avons montré que nous pouvons séquencer l’ADN dans l’espace et l’adapter aux profils de nouveaux organismes sur Terre. Tout ce qui peut survivre dans l’espace, sur des engins spatiaux ou dans des conditions extrêmes sur Terre est un candidat potentiel pour la vie capable de survivre sur Mars. Finalement, au lieu d’envoyer de l’ADN sur Mars de façon accidentelle, nous le ferons délibérément et dans un but précis.

Les humains peuvent se rendre sur Mars et y demeurer 

Après tout, les missions habitées sur Mars sont réalisables d’un point de vue technologique. Elles peuvent révéler le meilleur de l’humanité et nous disposons dès à présent des moyens physiques, pharmacologiques et biologiques pour les entreprendre. Dans mon nouvel ouvrage, The Next 500 Years: Engineering Life to REACH New Worlds, je souligne les études que nous avons réalisées sur des dizaines d’astronautes, en particulier sur les jumeaux Scott et sur le sénateur américain Mark Kelly, à la suite de la mission d’un an de Scott dans l’espace. Selon nos conclusions, nous estimons à présent que les humains peuvent se rendre sur Mars, et au prix de quelques innovations et technologies supplémentaires, y demeurer.

Nous avons besoin que les humains puissent vivre sur Mars de manière durable, responsable et sûre, non pas pour pouvoir abandonner la Terre, mais parce que la meilleure façon d’assurer la survie de notre espèce est de permettre la vie ailleurs. Mars n’est pas notre plan B: c’est notre plan A depuis le début de l’aventure humaine.

Nous avons le devoir éthique d’empêcher l’extinction de notre propre espèce ainsi que celle de toutes les autres espèces sur Terre. Aucune autre espèce (à notre connaissance) ne possède une telle conscience de son avenir potentiel, ni la capacité de préserver la vie. Nous sommes les seuls êtres capables d’accomplir cette fonction; et à long terme, cela exige que nous nous rendions sur d’autres planètes. L’installation sur Mars est le premier échelon nécessaire sur l’échelle de la survie à long terme (notamment parce que Vénus est une planète trop chaude).

Pour répondre à cet impératif, nous devrons néanmoins ramener le budget de la Nasa aux niveaux des années 1960, alors qu’il représentait 4,4% du budget fédéral (contre 0,48% de nos jours). Nous aurons également besoin de davantage de coopération internationale (notamment avec la Chine). A cette fin, mes collègues et moi-même avons récemment publié une série d’articles et lancé une collaboration internationale sur la médecine aérospatiale qui comprend des représentants de la NASA, de l’ESA, de ROSCOSMOS (Russie) et de JAXA (Japon). Les Émirats arabes unis et d’autres ont également commencé à étudier la biologie spatiale, et de plus en plus d’agences spatiales collaborent avec des plateformes commerciales telles que SpaceX et Blue Origin.

Nous assumons certaines responsabilités dans notre propre intérêt. Mais la responsabilité de préserver la vie est inextricablement liée à la conscience de notre propre mortalité et à la possibilité de notre extinction. La gestion de la vie par l’humanité est à la fois un impératif égoïste et une obligation innée et unique. En faisant tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver la vie telle que nous la connaissons, nous pourrions bien trouver une vie nouvelle dans l’univers.

© Project Syndicate 1995–2021

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