Abdelmalek Alaoui
Président de l'Institut Marocain de l’Intelligence Stratégique (IMIS)Ce que la disparition de Yahia Benslimane dit de nous, Marocains
Il est des figures dont la disparition éclaire en creux notre propre époque. Yahia Benslimane était de celles-là : homme de pensée, homme d’État, homme de silence. Dans cette chronique, Abdelmalek Alaoui lui rend hommage, rappelant ce que son parcours, ses idées et sa discrétion disent du Maroc que nous avons été — et de celui que nous pourrions redevenir.
Il y a des départs qui fracassent le silence. D'autres, plus discrets, se glissent entre deux notifications, comme une rumeur douce dans un monde saturé de bruit. La disparition de Yahia Benslimane, samedi dernier, s’est glissée dans un entrefilet, un in memoriam pudique, un post Facebook noyé dans un flot de banalités numériques. Moins de réactions qu’une vidéo TikTok sur une agression de rue. Moins d’émotion qu’un Reels vantant une énième crème miracle contre les rides. Moins d’attention qu’un tweet rageur sur les embouteillages à Casablanca. Et pourtant, avec lui, c’est une certaine idée du Maroc qui s’est tue. Car Yahia Benslimane n’était pas seulement un haut commis de l’État. Il était, à sa manière, une conscience.
Fils du pacha de Fès et premier Président du conseil du trône, Fatmi Benslimane, il appartenait à cette génération d’hommes que l’on pourrait dire "complets" sans forcer le compliment. Diplomate, ministre, ambassadeur, directeur général du cabinet de Feu Sa Majesté Hassan II, il fut surtout un homme qui pensait l’action et agissait la pensée. Il refusait de choisir entre les deux. Ce refus du morcellement, cette intégrité de l’intellect et de l’engagement, a fait de lui l’un des témoins les plus aigus de notre trajectoire collective.
Mais Yahia Benslimane ne fut jamais un homme d’autobiographie ni de lumière crue. Ceux qui l’ont lu le comprennent. Son œuvre phare, "Nous, Marocains. Permanences et espérance d’un peuple en développement", parue en 1984, reste un texte fondamental – à la fois acte de foi et acte de résistance.
Écrit dans une décennie où le pays vacillait sous le poids d’une crise économique, d’un fardeau financier immense et d’une inquiétude généralisée, son livre fut une réponse frontale à un brûlot malveillant, "Descartes n’est pas marocain", œuvre méprisante d’un coopérant se targuant d'expliquer notre supposé retard comme une fatalité culturelle.
Benslimane lui répond non par la colère, mais par la complexité. Non par le rejet, mais par l’analyse. Il y décrit les traits structurels de notre société – l’obsession de l’oralité, le rapport souvent transactionnel à l’autorité, la tension entre l’égalitarisme du discours et l’individualisme des intérêts. Mais il le fait avec tendresse et rigueur, avec lucidité et amour du pays.
Un stratège pudique, une conscience au cœur du pouvoir
Benslimane fut de ces hommes que le pouvoir écoute mais ne montre pas toujours. Il n’a jamais revendiqué son rôle dans les grandes réformes. Et pourtant, au tournant des années 1980, dans le secret de commissions discrètes, il contribua à refonder la pensée de l’action publique. À ses côtés, un petit cercle d’experts minutieusement choisis planchait sur les premières esquisses de la réforme de l’État et de la modernisation des finances publiques.
À cet égard, il était un précurseur. Un McKinsey avec une conscience, pourrait-on dire. Un technocrate doué de cœur. Il avait cette capacité rare à penser en systèmes, à conjuguer la stratégie avec l’humain, à comprendre qu’une réforme ne se décrète pas : elle s’incarne, elle se construit dans les interstices, dans les compromis parfois, mais sans jamais trahir les grands principes.
Ce qui l’éloigna parfois du pouvoir ne fut pas une rupture, mais une fidélité. Une fidélité à la vérité du verbe, à l’élégance de l’indépendance d’esprit. Il ne savait pas modérer ses opinions lorsqu’il sentait l’essentiel menacé. Mais même dans ses silences, le pouvoir continua de le consulter. Car il faisait partie de ces hommes que l’on ne met pas forcément en avant, mais dont l’indépendance d’esprit est indispensable pour dessiner le futur.
Un legs pour demain : entre dignité, transmission et lucidité
Ce que la vie et l’œuvre de Yahia Benslimane nous disent, à nous Marocains, c’est que nous sommes parfois ingrats avec nos propres éclaireurs. Nous avons la mémoire brève, le regard fixé sur le présent, et la tentation de l’oubli facile. Trop peu de jeunes Marocains savent ce qu’il a fait. Trop peu ont lu ses textes, médité sa pensée, compris son héritage. Et pourtant, à l’heure où le diagnostic d’une faiblesse généralisée de la classe politique nationale fait consensus, il nous offre une boussole.
Dans un champ politique de plus en plus polarisé, entre la radicalité de ceux qui rêvent de reconquête et l’atonie de ceux qui veulent à tout prix durer, Yahia Benslimane nous rappelle qu’il est possible de mêler patriotisme ombrageux, rigueur intellectuelle et souplesse tactique.
Il fut de ceux pour qui le pouvoir n’était ni un trophée, ni un butin, mais un moyen. Un moyen de servir. Un moyen de construire. Un moyen de transmettre. Il croyait profondément à la centralité du Trône, non comme simple fait d’institution, mais comme ancrage civilisationnel. Il disait que le Roi était pour le Maroc ce qu’une quille est pour un navire : ce qui lui permet de rester droit quand les vents se lèvent. Et cette métaphore, plus que toute autre, dit son attachement à une vision de l’État qui conjugue fidélité et mouvement, enracinement et évolution.
Le murmure d’un pays
En vérité, ce que la disparition de Yahia Benslimane révèle, c’est notre difficulté collective à célébrer parfois ceux qui ont agi avec discrétion, qui ont pensé avec profondeur et qui ont transmis avec pudeur. Nous courons après l’instant, mais nous oublions la trace. Nous valorisons le choc, mais nous perdons le sens. Nous cherchons des figures tutélaires, mais nous négligeons ceux qui nous ont légué une matrice intellectuelle.
Il est temps de réhabiliter ces héritages. De redonner place à ces voix qui ont forgé une vision du Maroc à la fois exigeante et généreuse. De dire à nos enfants que Descartes n’est peut-être pas marocain, mais que Benslimane, lui, l’était pleinement, radicalement, profondément. Et que cela, à bien des égards, vaut bien plus que mille likes...
à lire aussi
Article : Nabil Benabdallah annonce son départ de la direction du PPS après les prochaines législatives
Invité de l’émission "Li Lhadith Baqya", Nabil Benabdallah a révélé qu’il quittera la présidence du PPS après les prochaines élections législatives, affirmant que le parti "regorge de compétences aptes à prendre le relais".
Article : Le Maroc et l'Argentine explorent les pistes de renforcement de leur coopération économique
Réunis le 11 juin 2026 à Buenos Aires, dans le cadre de la 8ᵉ session de la Commission mixte et de la 6ᵉ session des consultations politiques, le Maroc et l’Argentine ont engagé un dialogue approfondi sur l’état et les perspectives de leur coopération bilatérale, fondée sur l’Accord de coopération commerciale, économique et technique signé en 1978.
Article : “Nidam Tayyibat”, ce régime viral sans validation scientifique qui peut nuire à la santé
Popularisé autour de promesses de digestion améliorée, de perte de poids et de "guérison", ce mode alimentaire exclut notamment les œufs, le poulet, les légumineuses, plusieurs légumes, de nombreux fruits et une partie des produits laitiers. Pour le Dr Mohamed Adahchour, ces restrictions exposent surtout à des carences, à un appauvrissement du microbiote et à des risques métaboliques à long terme.
Article : Mondial 2026. Maroc-Brésil : un élan à prolonger
Frappés par deux importants forfaits, les Lions de l’Atlas n’en restent pas moins confiants au moment de lancer leur aventure américaine face au Brésil, ce samedi 13 juin (23h) au MetLife Stadium dans le New Jersey. Contrairement à l’édition précédente, Achraf Hakimi et ses coéquipiers ne seront pas épargnés par la lumière qui nimbe les grandes nations.
Article : Maroc-Brésil (Mondial 2026) : quelle heure, quelles chaînes
Le Maroc lance son Mondial 2026 par un choc de prestige face au Brésil, dans une rencontre qui donnera d’emblée le ton de son parcours.
Article : Le géant norvégien des peintures Jotun investit 100 MDH dans une usine à Casablanca-Settat
Avec 100 millions de DH engagés dans la région Casablanca-Settat et 60 emplois directs annoncés à l’horizon 2030, le groupe scandinave va produire localement une partie de ses revêtements. Un projet qui doit renforcer la filière chimique et entraîner davantage de fournisseurs marocains dans son sillage.