Carnaval Bu-ilmawen d’Agadir: Processus de modernisation d’une tradition réinventée
Le Pr Lahoucine Bouyaacoubi, anthropologue s'intéressant aux dynamiques artistiques et sociales, décrit et analyse ci-après, le processus de modernisation de la tradition de Bu-ilmawen (Homme aux peaux), qui est en train de revenir dans quelques endroits du Maroc et notamment à Agadir où un carnaval lui est désormais dédié.
La tradition de Bu-ilmawen (Homme aux peaux) est aussi vieille en Afrique du nord que l’histoire des Amazighs eux même qui remonte à plus de 33 siècles (Chafik, 1988). Connue aussi par d’autres appellations comme Bu-jeloud, Bu-lbtayen, Herrma, Bba-Cheikh, Bu-âfif, Amghar weqruch,… selon les régions, amazighophones ou arabophones, cette tradition est fondée sur le masque et le déguisement.
Le protagoniste principal s’habille en peaux de chèvres ou de boucs et cache son visage en tête de mouton ou de chèvre. Il est accompagné d’une dizaine de carnavaliers masqués et déguisés en utilisant les matériaux locaux : crâne d’âne, escargots, courgette, sueur, masques en peaux,… La troupe, jadis, faisait le tour du village pour collecter les dons des villageois et semait joie et frayeur chez les femmes et les enfants. C’était une mascarade qui remettait en cause l’ordre établi, qu’il soit politique, social ou religieux et présentait le monde à l’envers.
L’ethnographie coloniale nous a légué des textes importants sur cette mascarade (Mouliéras, 1895, Doutté, 1909, Laoust, 1920, Westermarck, 1936…). De même pour l’anthropologue marocain Abdellah Hammoudi qui a consacré sa thèse de doctorat à la fin des années 1970 à cette tradition (Hammoudi, 1988). Si les textes des auteurs de la période coloniale nous livrent des données importantes sur le déroulement de cette mascarade dans le contexte rural, ils nous permettent aussi de savoir l’évolution de cette pratique et surtout les zones où elle a disparu.
Le Maroc reste le seul pays en Afrique du Nord qui préserve encore ce rite. S’il a disparu dans le Rif et l’Oriental; le Haut-Atlas, le Souss et l’Anti-Atlas demeurent les fiefs où les jeunes sont encore très attachés à cette tradition. Elle est pratiquée pendant les jours de l’Aïd el kébir où les peaux sont disponibles.
Malgré son caractère à l’origine rural, l’apparition de grandes agglomérations au cœur de la région de Souss (Agadir, Inezgane, Dcheira, Ait Melloul,…) ont permis des mutations majeures sur la pratique. Depuis les années 1990, les associations de la société civile deviennent les porteurs principaux de l’idée de la préservation et le développement de cette mascarade. Pendant plusieurs jours, les quartiers de ces villes se transforment en scènes de musique, de danse et de déguisement.
Des centaines de jeunes trouvent dans cette manifestation un moment de joie, de défoulement, de transgression et de créations artistiques. L’ordre se renverse : l’homme devient animal, l’homme représente la femme, le musulman imite le juif, le Marocain représente le Saoudien ou l’Européen… L’image de l’Autre trouve toute sa splendeur en véhiculant discours et positions. La rue se transforme ainsi en théâtre ouvert où l’acteur et le spectateur se mêlent pour produire des scènes théâtrales dans l’espace public.
Avec le temps, la pratique prend de l’ampleur, les jeunes s’inspirent des carnavals mondiaux (Nice, Venise, Rio,…) et de nouveaux masques et déguisements rentrent en scène. Les artistes formés en maquillage, Makeup, habits, décors,… trouvent dans cette manifestation un cadre idéal pour exposer leurs créations.
Ainsi, l’idée d’une parade réunissant tous les acteurs dispersés entre les quartiers voit le jour. Elle a d’abord germé et été initiée à Dcheira, le fief de la pratique, puis à Inezgane sous forme d’un mini défilé local. En 2013, le projet d’un carnaval provincial au niveau de la Préfecture Inezgane Ait Melloul émergea. Il fut baptisé "Carnaval bu-ilmawen Bu-udmawen". Il traversa le grand boulevard Mohammed V liant les deux villes Inezgane et Dcheira avec la participation de 2.000 participants, représentant un cinquantaine d’associations, dont deux personnages représentaient le carnaval des Iles Canaries (Bouyaakoubi, 2019). Malgré la réussite de sa première édition, le projet n’a pas réussi à s’inscrire dans le temps. Il s’essouffla vite et les jeunes retournèrent à leurs quartiers pour préserver leur pratique ancestrale.
Agadir : Un nouvel espace pour une tradition réinventée et modernisée.
La ville d’Agadir est très impactée par son séisme de 1960. La nouvelle ville est construite en créant deux zones séparées par le boulevard Mohamed V : la zone touristique, adossée à la côte atlantique, avec ses grands hôtels de luxe, et la zone populaire vers l’intérieur. La pratique de Bu-ilmawen se trouvait chassée loin des yeux des touristes, pour qu’elle soit pratiquée dans des quartiers reculés où elle résistait difficilement.

En 2023, la Commune d’Agadir décide de mettre en place un carnaval sur la base de cette tradition ancestrale. Il porte l’appellation de "Biyelmawen : carnaval international d’Agadir". Il ambitionne d'investir les atouts d’Agadir comme ville touristique pour réussir son carnaval et le rendre élément d’attractivité territoriale de la ville. Le projet est ficelé, les partenaires se sont engagés (Conseil régional Souss Massa et ministère de la Culture) et une direction du Carnaval est mise en place. Elle est composée d’élus, d’universitaires, et d’acteurs associatifs. Les associations locales, bénéficiant d’une petite subvention, se sont mobilisées pour réussir cette première expérience.

Le grand boulevard Mohammed V, situé au cœur de la zone touristique, est choisi pour abriter le carnaval. Sur une distance de 1,7 km, les jeunes sont appelés à exposer leurs créations. Pas moins de 1.500 participants ont défilé devant un grand public et un Jury qui s’efforce à sélectionner les meilleures prestations pour leurs décerner des prix : meilleur Bu-ilmawen, meilleur déguisement, meilleure troupe carnavalesque, meilleure statut. Le carnaval a également attiré l’intérêt de troupes carnavalesques loin d’Agadir. C’est le cas d’Imaâchar de Tiznit (à 100 km) (Benidir, 2007), mais aussi de la région de Marrakech notamment d’Amezmiz et d’Imintanout. Ces derniers, et à deux reprises (2023-2024), ont gagné des premiers prix. Ils sont distingués par leurs masques et déguisements qui s’inspirent de la mascarade traditionnelle telle qu’elle est pratiquée dans le monde rural et décrite par les textes ethnographiques coloniaux.

S’inscrivant dans une stratégie de promotion touristique de la ville d’Agadir, le carnaval invite également les troupes de musique et danse patrimoniales pour donner à la manifestation un aspect festif. L’édition de 2024 a également invité quatre troupes d’Afrique subsaharienne (Togo, Bénin, Guinée Conakry et Côte d’Ivoire). Elles ont ajouté au Carnaval une touche africaine très marquée et ouvert les portes à la participation d’autres carnavals internationaux dans les éditions à venir.
Les chercheurs étrangers, spécialistes en la matière, qui assistent au carnaval pour animer des conférences scientifiques, ne cachent pas leur étonnement de voir un tel carnaval dans un pays musulman au sud de la Méditerranée. Serge Ruchaud, président de la Fédération internationale des carnavals et fêtes francophones, et qui a assisté à l’édition de 2023, classe le Carnaval d’Agadir parmi les grands carnavals au monde. De même pour Laurent Fournier, spécialiste des carnavals européens, qui a beaucoup apprécié la joie et le bonheur que le carnaval d’Agadir provoque chez les spectateurs de tout âge.
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