Abdeslam Seddiki
Membre du bureau politique du PPSBilan du gouvernement : des réalisations, des imprécisions et des ratages
Dans une analyse critique du bilan du gouvernement présenté par Aziz Akhannouch, Abdeslam Seddiki, membre du bureau politique du PPS, souligne des biais méthodologiques et interroge les bases d’évaluation des performances de l’exécutif.
Le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a présenté, conformément à l’article 101 de la Constitution, le bilan de son cabinet investi en octobre 2021. L’initiative est louable dans la mesure où elle contribuera à animer le débat national, non seulement au niveau parlementaire, mais également au sein des milieux académiques et de tous ceux qui s’intéressent à la situation du pays et à son avenir. C’est dans cet esprit que s’inscrit notre contribution tout en rendant à César ce qui lui appartient.
Une question de méthode
Notons d’emblée qu’à l’écoute de la prestation du chef du gouvernement et à la lecture attentive de sa déclaration, un biais méthodologique majeur apparaît, posant un véritable problème d’interprétation et d’analyse du bilan tel qu’il a été présenté. Le bon sens voudrait qu’un bilan soit établi au regard des objectifs préalablement annoncés et des engagements antérieurement pris.
Plus précisément, il devrait être apprécié à l’aune du référentiel de l’action gouvernementale, à savoir : les discours du Roi, le Nouveau Modèle de développement et le programme gouvernemental qui constitue, faut-il le rappeler, le contrat liant le gouvernement aux électeurs et aux citoyens. Cet exercice de clarification n’ayant pas été mené, on peine à comprendre sur quelle base le chef du gouvernement peut affirmer que son bilan est plus que satisfaisant.
Tout au long des 50 pages de son document et des près de deux heures de son exposé (100 minutes, pour être précis), le public a eu droit à une littérature générale faite de formules alambiquées et d’un amas de chiffres relatifs aux différents secteurs. Cela ne signifie pas pour autant que tout soit négatif, loin s’en faut. Ce serait faire injure à notre pays que de le prétendre. Tout en reconnaissant certains aspects positifs, nous sommes néanmoins conduits à constater, en toute objectivité et au regard des données disponibles, que le bilan demeure globalement négatif. Nous nous en expliquons.
Une situation macro-économique relativement saine
Là où le gouvernement peut revendiquer un succès, fût-il relatif, c’est sur le terrain des équilibres macro-économiques. Ainsi, en matière de croissance, l’exécutif s’est rapproché de l’objectif annoncé, à savoir un taux moyen de 4%. Ont été enregistrés un taux de croissance de 4,5% en 2025, contre 3,8% en 2024, 3,7% en 2023 et 1,8% en 2022, soit une moyenne annuelle de 3,45% sur la période 2022-2025.
Le taux d’inflation, après avoir atteint un pic de 6,6% en 2022 (14% pour les produits alimentaires), a été ramené à des niveaux plus modérés : 0,9% en 2024 et 0,8% en 2025. Le déficit budgétaire recule d’année en année, passant de 5,4% en 2022 à 3,8% en 2024, puis à 3,5% en 2025. Cette amélioration ne s’explique pas uniquement, comme le gouvernement le laisse entendre abusivement, par la progression des recettes fiscales, mais aussi, et surtout, par le recours à des "financements innovants" consistant à céder certains actifs publics.
N’eût été ce mode de financement, assimilable à une privatisation déguisée, le déficit budgétaire aurait atteint un niveau compris entre 6% et 7%. En revanche, le déficit du compte courant demeure à un niveau raisonnable, avec un taux de -1,2% en 2024, contre -1 % en 2023 et -3,5% en 2022, avant de remonter à 2,2% en 2025. Cette amélioration s’explique essentiellement par la hausse des recettes touristiques et l’augmentation des transferts des Marocains résidant à l’étranger (MRE). À eux seuls, ces deux postes couvrent près de 75% du déficit commercial.
Ce dernier reste toutefois élevé, malgré les propos élogieux du gouvernement sur le "made in Morocco", traduisant la dépendance structurelle de l’économie nationale, notamment en matière de biens d’équipement, de demi-produits et, paradoxalement, de produits alimentaires de base tels que les céréales, le sucre ou l’huile végétale. Il est dès lors malvenu, dans ces conditions, de parler de "souveraineté alimentaire".
La dette du Trésor connaît une légère baisse, s’établissant à 67,2% en 2025. Elle pourrait toutefois repartir à la hausse sous l’effet des chantiers engagés en vue de l’organisation du Mondial 2030 et des conséquences de la guerre au Moyen-Orient. L’exposé du chef du gouvernement évoque, pour sa part, la dette publique, notion distincte de celle de dette du Trésor. Il est regrettable qu’une telle confusion figure dans un document officiel.
Ce cadre macro-économique, tel qu’il se présente aujourd’hui, assorti de prévisions optimistes pour les années à venir, a reçu le satisfecit des milieux financiers et des agences internationales de notation. Ce qui n’est évidemment pas pour déplaire au gouvernement.
Investissements : entre prévisions et réalisations
Ajoutons, dans le même registre, les chiffres significatifs relatifs à l’investissement, tant public que privé, rappelés par le chef du gouvernement.
Ainsi, l’investissement public a connu une progression continue au cours de la législature, passant de 230 milliards de dirhams (MMDH) en 2021 à 380 MMDH en 2026. Le gouvernement omet toutefois de préciser, d’une part, que le taux de réalisation de ces investissements ne dépasserait pas 70% et, d’autre part, qu’ils ne bénéficient pas de manière équilibrée à l’ensemble des régions. En d’autres termes, ils contribueraient à l’aggravation des disparités territoriales.
Dans le même esprit, s’agissant des projets validés par la Commission nationale de l’investissement, présidée par le chef du gouvernement, leur nombre s’élève à 381, pour un montant global de 581 MMDH et la promesse de 245.000 emplois directs et indirects. Ces chiffres doivent être accueillis avec prudence, dans la mesure où ils relèvent à ce stade de simples prévisions. Il conviendra d’attendre la concrétisation effective des projets approuvés pour en proposer une évaluation objective. Il n’est pas exclu qu’une partie de ces investissements, validés sur le papier, ne voie jamais le jour. Les délais de réalisation, quant à eux, demeurent imprécis.
De même, les projections en matière d’emploi sont souvent surestimées afin de maximiser le niveau des subventions sollicitées. Autant d’interrogations qui restent à éclaircir. Il en va de même du projet ambitieux de l’hydrogène vert, dont les avancées demeurent à ce jour limitées. Sur le papier, un accord a été signé portant sur huit projets représentant un investissement de 43 milliards de dollars.
Il convient, par ailleurs, de saluer les efforts accomplis, sur Hautes Instructions du Souverain, dans plusieurs secteurs stratégiques tels que l’eau potable, les infrastructures portuaires et aéroportuaires, ainsi que la mobilité.
Aggravation du déficit social
Sur le plan social, malgré un certain nombre de réalisations, les déficits sociaux continuent de se creuser, tant les chantiers annoncés n’ont pas été menés à leur terme ou ont été mal conçus. Ainsi, le chantier de la généralisation de la protection sociale, lancé sous l’impulsion du Roi, demeure inachevé et connaît plusieurs dysfonctionnements. À l’heure actuelle, entre 7 et 8 millions de personnes restent exclues de l’AMO, alors même que la loi-cadre en prévoyait la généralisation dès 2022.
L’aide sociale directe, qui concerne 4 millions de familles, soit plus de 12 millions de personnes représentant près d’un tiers de la population, a atteint, à fin juin, 52 MMDH, dont 33 MMDH consacrés à la protection de l’enfance. Si les montants mobilisés chaque année peuvent paraître importants, l’aide versée par famille demeure limitée. Elle représente environ 16 dirhams par jour, soit à peine 5,5 dirhams par personne. D’où la nécessité de repenser un tel dispositif.
Les deux autres volets de la généralisation de la protection sociale, à savoir l’extension du bénéfice de l’indemnité pour perte d’emploi à l’ensemble des travailleurs et la généralisation de la retraite, sont en revanche absents du "bilan" présenté par le chef du gouvernement, alors même que celui-ci met en avant l’État social.
Revenons à présent au grand malentendu de l’emploi. Nous sommes au regret de contester, chiffres à l’appui, les affirmations du chef du gouvernement relatives à la création de 850.000 emplois dans les secteurs non agricoles sur la période quinquennale 2021-2025. D’abord, par souci d’honnêteté, l’année 2021, qui a enregistré la création de 230.000 emplois, ne relève pas de l’actuelle législature. Il convient d’ajouter qu’une large part de ces créations correspond en réalité à la reprise d’emplois suspendus durant la période du Covid. Le bilan devrait donc porter sur la période 2022-2025, dans l’attente des données de 2026.
La fable du million d’emplois
Rappelons les chiffres, année par année, d’après les données du HCP. En 2022, une perte nette de 24.000 emplois a été enregistrée, résultant de la création de 150.000 postes en milieu urbain et de la destruction de 174.000 emplois en milieu rural. En 2023, la perte nette d’emplois a atteint 157.000 postes, sous l’effet de la création de 41.000 emplois en milieu urbain et de la disparition de 198.000 emplois en milieu rural. Ce n’est qu’à partir de 2024 qu’un solde positif est réapparu, avec 82.000 emplois nets créés : 162.000 créations en milieu urbain, compensées en partie par une perte de 80.000 emplois en milieu rural. Enfin, en 2025, une création nette de 193.000 emplois a été enregistrée.
Sur l’ensemble des quatre années, les créations nettes d’emplois s’élèvent ainsi à 94.000 postes seulement. Même en adoptant, à notre corps défendant, la méthode de calcul du gouvernement, on reste loin des 850.000 emplois annoncés. Les créations brutes atteindraient, au mieux, 556.000 emplois. Dans tous les cas, le taux de chômage, notamment en milieu urbain, où se concentrent pourtant l’essentiel des créations d’emplois, continue de progresser. Chez les jeunes, il frôle les 50%. En outre, les emplois créés sont majoritairement précaires et se concentrent essentiellement dans les services et le bâtiment. L’industrie, y compris l’artisanat, n’en absorbe qu’une part marginale.
Il convient également de souligner que le taux d’emploi et le taux d’activité demeurent particulièrement faibles au regard des standards habituels, en particulier chez les femmes, dont le taux d’activité ne dépasse pas 19%. Il s’agit d’un autre domaine dans lequel le gouvernement a échoué, alors même qu’il s’était engagé à porter ce taux à 30% à la fin de son mandat.
Des secteurs dans l’oubli
Le bilan du gouvernement a passé sous silence un certain nombre de secteurs et de problématiques sociétales. D’abord, la question de la corruption et du mauvais classement du Maroc au niveau international, qui nous coûte en croissance et en droits humains, n’a jamais fait partie des préoccupations de ce gouvernement. Au contraire, il s’est bien acclimaté avec l’économie de rente et le conflit d’intérêts. Il n’a pas non plus touché au secteur informel, bien qu’il se soit engagé à l’intégration de ce secteur dans l’économie moderne.
Mais l’oubli qui inquiète vraiment et qui risque de créer un vrai malaise est celui de nos compatriotes résidant à l’étranger, et dont l’attachement à leur patrie est exemplaire. Nul ne peut ignorer le rôle que joue cette catégorie de la population, qui représente plus de 5 millions de personnes, tant sur le plan économique que sur le plan diplomatique et de la défense de nos intérêts dans les différentes instances.
Dans tous les cas, les statistiques, surtout lorsqu’elles sont manipulées à des fins inavouées, ne pourraient absolument pas cacher la réalité. Celle-ci est têtue. Et c’est à ce niveau-là que réside la vérité. Le panier de la ménagère demeure l’indicateur le plus parlant. C’est ce que reconnaît aussi, d’une certaine manière, le chef du gouvernement quand il disait : "C’est une équipe gouvernementale qui a privilégié l’exactitude et la clarté dans son approche, en retenant l’efficacité et l’impact concret comme critères d’évaluation, car le citoyen ne mesure pas les intentions, mais plutôt leur impact sur sa vie". Le citoyen s’exprimera le 23 septembre prochain.
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