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Abou El Aazm, l’artisan passionné de la langue arabe

Lexicographe de haute volée et romancier de la mémoire, Abdelghani Abou El Aazm laisse une œuvre singulière où la rigueur du savant rencontre la sensibilité de l’écrivain. Avec son monumental "Alghani Azzahir", il a offert à la langue arabe l’un de ses plus beaux espaces de respiration.

Le 30 mars 2026 à 12h41

Il avait la modestie savante et le savoir humble. Il vient de nous quitter et, attristés, nous sommes plusieurs à nous rappeler son amitié affectueuse, son rire franc, son humour et son amour des mots. Abdelghani Abou El Aazm : un nom de guerrier et de poète d’un monde arabe fatigué.

Il a été le sauveur de ses mots en perdition, leur bâtissant une demeure comme d’autres construisent des maisons pour s’y abriter. Une œuvre rare, silencieuse comme le sont souvent ces dictionnaires en plusieurs volumes dont Cocteau disait qu’"un chef-d'œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre".

Abou El Aazm, lui, a ordonné un immense dictionnaire arabe, "Alghani Azzahir" (le riche et florissant), en quatre gros volumes de 700 pages chacun. Et puisqu’il s’agit de mots et de leurs significations, le patronyme d’Abdelghani Abou El Aazm (homme de volonté) renvoie à la passion dévorante et l’inébranlable volonté d’un chercheur désireux d’accomplir une œuvre de vie. A cette dernière, il a consacré plus d’un quart de siècle et consenti d’énormes sacrifices tant familiaux que professionnels.

Si d’aucuns, à travers ce monde arabe meurtri et volubile, ont défendu son idiome par les discours, l’émotion et souvent par la nostalgie, Abou El Aazm l’a défendu par la méthode, la science et l’endurance. Il l’a fait fort de la conviction qu’une langue qui ne dispose pas de ses instruments de connaissance (dictionnaires, corpus, nomenclatures, terminologies) risque de devenir dépendante des autres ou prisonnière de son propre passé.

Avec Alghani Azzahir, Abou el Aazm a refusé cette double impasse : l’archaïsme d’un côté et la dilution de l’autre. Son dictionnaire fait tenir ensemble des mots venus des grandes sources classiques, des usages contemporains, des expressions de la presse, des tournures de la vie intellectuelle moderne, mais aussi des termes empruntés, adaptés, spécialisés, techniques. Il n’a pas traité la langue arabe comme un sanctuaire à fermer, mais comme un espace de circulation à organiser.

Pour ceux qui, dans le passé, ont eu à utiliser pour leurs études un de ces fameux dicos d'antan, tels "Al Mounjid" ou "Al Wassite", il est certain qu'ils ont remarqué que ces outils privilégiaient une dimension régionale, moyen-orientale, voire régionaliste en excluant du champ sémantique et de la référence littéraire toute cette partie du monde arabe qu’est le Maghreb. Par ailleurs, la plupart de ces dictionnaires n’ont pas été actualisés depuis des années. C’est précisément ces carences que le dictionnaire d’un Marocain vient corriger. De plus, on trouve pour la première fois la féminisation de certains mots, approche absente des ouvrages du Machrek. Il a également innové en veillant à voyelliser les mots et à illustrer les définitions de citations coraniques, des hadiths et de nombreux auteurs et écrivains arabes et pour la première fois du Maroc.

Dans un monde arabe souvent traversé par la précipitation, l’appauvrissement discursif et la domination des slogans, une œuvre comme celle d’Abdelghani Abou El Aazm prend une valeur presque éthique. Elle nous rappelle que la langue mérite du temps, de l’humilité et de la dévotion. Elle enseigne aussi que le lexique n’est pas un simple réservoir de mots, mais un trésor de multiples visions du monde. Chaque terme sauvé de l’oubli, chaque acception clarifiée, chaque emploi situé dans son contexte participe d’une résistance à la confusion générale.

Mais si le regretté Abou El Aazm est connu comme chercheur, linguiste de talent et auteur d’une œuvre monumentale comme "Alghani Azzahir", il serait réducteur de ne voir en lui qu’un grand lexicographe. En effet, il a été aussi un écrivain, et pas des moindres. Son œuvre littéraire se déploie notamment dans "Addarih" (Le mausolée) et "Addarih Al Akhar" (L’autre mausolée) ainsi que dans ses mémoires, "Baîdane ani Addarih" (Loin du mausolée). Ces trois ouvrages personnels sont autant de récits traversés par le souvenir d’un homme habité par le temps, par les traces et par les paysages intérieurs.

Chez Abou El Aazm, la mémoire n’est pas décorative, comme elle n’est pas un refuge paisible. C’est une matière inquiète, parfois douloureuse, toujours essentielle. Ni nostalgie facile, ni reconstitution sentimentale. Elle est à la fois une interrogation et une manière de revenir sur soi pour mieux comprendre une époque, un milieu, une génération et parfois un pays tout entier.

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Le 30 mars 2026 à 12h41

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