Venezuela: la procureure qui défie Maduro face à la Cour suprême
La procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega, chaviste entrée en rébellion contre le président Nicolas Maduro, comparaît mardi devant la Cour suprême, qui décidera si elle ouvre un procès à son encontre, pouvant mener à sa destitution.
Après des semaines de bras de fer par déclarations interposées, le sort de la procureure générale de 59 ans, plus haute figure institutionnelle à défier le chef de l'Etat, est entre les mains de la Cour suprême (TSJ), organisme réputé proche de l'exécutif.
L'audience, prévue à 14h00 GMT, pourrait être retardée car la procureure a récusé lundi soir 17 magistrats du TSJ, ce dernier annonçant aussi qu'il ferait une déclaration sur "des thèmes d'intérêt national" avant l'audience.
Mardi matin, le bâtiment de la Cour suprême était gardé par les militaires de la Garde nationale.
Le député Pedro Carreño, du parti socialiste au pouvoir, qui a engagé la procédure et sera entendu à l'audience, lui reproche d'avoir commis des "fautes graves dans l'exercice de sa fonction". Il exige aussi d'évaluer la santé mentale de la procureure car "il est clair que cette dame n'a pas toute sa tête".
En attendant sa comparution, elle a été frappée d'une interdiction de sortie du territoire et a vu ses biens et actifs gelés.
En toile de fond, c'est son discours étonnamment critique envers le président Maduro, pour une personnalité faisant partie de son camp, qui irrite le pouvoir, car il risque d'approfondir encore les fractures entre chavistes (du nom de Hugo Chavez, président de 1999 à son décès en 2013).
S'il bénéficie toujours du soutien précieux de l'armée, le chef de l'Etat est confronté depuis trois mois à des manifestants qui l'accusent du naufrage économique du pays, pourtant riche en pétrole. Ils exigent son départ immédiat.
Les violences autour de ces rassemblements ont fait jusqu'à présent 89 morts, suscitant l'inquiétude de la communauté internationale.
"Je vous assure que je ne me reposerai pas tant que le Venezuela n'aura pas retrouvé le chemin des libertés", a lancé lundi Luisa Ortega face au Parlement, seule instance dominée par l'opposition depuis début 2016, appelant à "lutter pour la démocratie".
Elle s'exprimait quelques heures après une nouvelle offensive du pouvoir, qui a diligenté un audit dans ses bureaux pour y chercher d'éventuelles irrégularités administratives ou budgétaires.
- "Radicalisation de la crise" -
Si la Cour suprême décide mardi d'ouvrir un procès et si elle est reconnue coupable, Mme Ortega pourrait être destituée.
La décision nécessitera toutefois le feu vert du Parlement. Une perspective difficile à envisager: les députés d'opposition ont en effet ovationné Mme Ortega dans l'hémicycle lundi.
"Nous sommes face à une tentative de coup d'Etat contre la procureure, qu'on essaie d'écarter de son poste de façon frauduleuse", estime l'expert en droit constitutionnel José Ignacio Hernandez.
"Cela montre l'utilisation politique du TSJ et la fracture interne au sein du pouvoir", ajoute-t-il, prédisant une "radicalisation de la crise".
Pour le politologue Luis Salamanca, Luisa Ortega cherche à priver M. Maduro de "la légitimité que lui donne Chavez", son mentor politique. Si elle y parvient cela renforcera les divisions au sein du chavisme et laissera le président "très affaibli".
Au final, "la stratégie plus agressive de Maduro envers les dissidents chavistes va probablement se retourner contre lui", observent les analystes du cabinet Eurasia dans une note.
"En s'en prenant à Ortega, le gouvernement ne fera que l'inciter encore plus à s'exprimer publiquement et de façon plus agressive contre le régime", poursuivent-ils. Et cette "persécution des dissidents chavistes va encourager l'opposition à continuer ses manifestations".
Mardi, l'opposition a d'ailleurs prévu une nouvelle opération de blocage des routes du pays, pendant six heures, pour rejeter le projet d'Assemblée constituante, dont les membres doivent être élus le 30 juillet et qu'elle perçoit comme une tactique du président Maduro pour s'accrocher au pouvoir.
Elle organisera à ce sujet une consultation populaire le 16 juillet, dans 1.600 bureaux de vote à travers le pays, pour marquer "l'heure zéro" de son "soulèvement" massif contre le pouvoir.