“Ça va mal dans les campagnes”: les agriculteurs manifestent leur ras-le-bol
Les agriculteurs, qui se sentent incompris et accablés par les contrôles et les réglementations, ont crié leur ras-le bol mercredi dans tout le pays, lors d'actions qui ont rassemblé plusieurs milliers de personnes sans aucun débordement constaté à la mi-journée.
Le syndicat majoritaire FNSEA et les Jeunes Agriculteurs avaient appelé dès septembre à cette mobilisation, rejoints ensuite par les Chambres d'agriculture.
Entre-temps, le barrage de Sivens a ravivé l'exaspération, les agriculteurs de la FNSEA défendant un projet légitime selon eux et destiné à irriguer des terres agricoles.
Et après la mort d'un militant écologiste sur le site, les responsables syndicaux avaient appelé à défiler dans le calme, aucun débordement ne pouvant être admis dans ce contexte.
Mercredi en début d'après-midi, la plupart des actions touchaient à leur fin et un seul incident était à relever: un agriculteur a reçu un coup de taser donné par un policier devant la cité administrative de Lille vers 3 heures du matin.
"C'est une mobilisation historique, et c'est un grand succès parce que cela s'est fait sans débordements", estime en Lorraine Jérôme Mathieu, président de la fédération régionale de la FNSEA.
- Des contraintes 'insupportables' -
Pourtant sur le terrain, l'exaspération est à son comble.
"C'est un ras-le-bol général, la conjonction de nouvelles réglementations et des marchés qui se cassent le gueule. Nous subissons des contraintes fantaisistes de l'État et de l'Europe qui font très mal dans les campagnes", poursuit le responsable syndical lorrain.
"C'est autant une crise morale qu'économique", résume Xavier Beulin, le président de la FNSEA.
"On veut montrer que ça va mal dans les campagnes, on attend des réponses du gouvernement sur l'embargo russe et l'assouplissement des règles", plaide de son côté le président des Jeunes Agriculteurs de Bourgogne, Samuel Legrand.
En cause surtout et avant tout les contraintes de respect de l'environnement qui leur sont imposées, à commencer par la directive nitrates.
Cet été la directive nitrates (dérivés des engrais azotés) a fait basculer près de 4.000 communes et 63.000 exploitations dans l'illégalité, en imposant aux exploitants des investissements parfois coûteux pour limiter la pollution des eaux et une éventuelle prolifération d'algues vertes dans les eaux de surface.
"Nous voulons une simplification administrative et qu'on revienne sur l'extension de ces zones vulnérables pour que nous puissions faire convenablement nos épandages d'engrais et de fumier", réclame à Toulouse Jean-Francois Breton, trésorier de la FNSEA Haute-Garonne.
Du coup des milliers d'agriculteurs et des centaines de tracteurs ont manifesté comme à Toulouse, Dijon, Pau, Nancy ou à Strasbourg et dans plus de cinquante départements.
- Patriotisme alimentaire -
Sortant de leurs modes d'actions traditionnels, les agriculteurs sont aussi allés à la rencontre du public comme à Paris où ils ont distribué gratuitement des pommes de terre.
Dans le Nord, ils ont contrôlé les camions arrivant au Marché d'intérêt national de Lomme "où arrivent de nombreux produits étrangers", explique Eric Taisne, directeur de la FNSEA du Nord.
"On a aussi visité des cuisines des sociétés qui font des plats pour la restauration hors foyer, à savoir les cantines, les hopitaux, les maisons de retraite (…) Et on a pu vérifier qu'ils avaient une grande quantité de produits étrangers dans leur frigo".
Le "patriotisme alimentaire" est également une des autres grandes revendications des deux syndicats qui réclament que deux plats sur trois soient confectionnés avec des produits français dans les cantines publiques.
"Ils se plaignent de beaucoup de choses qui sont justifiées", a réagi le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll, à l'issue du Conseil des ministres.
Aux difficultés économiques, "se sont rajoutés des sujets qui sont liés à l'application de directives (...) et pour assurer les agriculteurs à la fois de notre prise en compte et de notre écoute, plusieurs réunions ont eu lieu", a-t-il assuré.
Dès mardi, pour apaiser les tensions, la ministre de l'Écologie, Ségolène Royal, promettait d'appliquer la directive nitrate au plus près, en évitant des contraintes injustifiées.
Et depuis septembre, le gouvernement a donné des gage: l'écotaxe a été enterrée et Stéphane Le Foll a procédé au versement fin octobre par anticipation de 3,4 milliards d'euros d'aides de la Politique agricole commune (PAC). Mardi encore, il annonçait la publication d'un guide pour favoriser l'achat de produits alimentaires français dans les marchés publics.
La Confédération paysanne, syndicat minoritaire rendu célèbre par son ancien porte-parole José Bové a elle raillé une manifestation "pour le droit à polluer en paix". Selon elle, "la colère est véritable, profonde, justifiée" mais il faudrait "s'en prendre aux vrais responsables".