“Je ne remettrai pas les clés à quelqu’un qui n’exporte pas” : avant le scrutin de l'ASMEX, Hassan Sentissi fixe sa ligne rouge
RENCONTRE. À quelques jours de l’élection qui doit désigner le prochain président de l’ASMEX, Hassan Sentissi affirme qu’il ne briguera pas un nouveau mandat. Mais il refuse de transmettre l’organisation à un dirigeant qui, selon lui, ne serait pas un exportateur. Volubile, volontiers digressif et d’un calme parfois trompeur, le président sortant livre sa version d’une succession devenue une bataille de statuts, de légitimité et d’interprétation du droit.
Le rendez-vous est fixé dans un café à quelques pas du siège de la Confédération marocaine des exportateurs (ASMEX), lui-même voisin de Médias24. Hassan Sentissi arrive en costume sombre, chemise bleue et regard sévère. La silhouette est droite, la parole abondante. Très vite, l’entretien dépasse le cadre d’une simple réaction à la crise qui secoue l’organisation qu’il préside depuis une douzaine d'années.
Avec lui, une question appelle rarement une réponse brève. Elle ouvre plutôt une conversation à tiroirs, faite de souvenirs, de dates, de réalisations, d’investissements et de combats professionnels. Sentissi développe, revient en arrière, repart sur une autre histoire, puis retrouve soudain le fil principal de son raisonnement.
Il parle de l’export, de ses entreprises, de ses années à la tête de l’ASMEX, de ce qu’il dit avoir construit et de ce qu’il refuse de voir défait. Le ton peut sembler maîtrisé, presque calme, mais il se durcit dès que revient le sujet qui l’occupe désormais : la succession à la présidence de l’organisation.
Puis la conversation revient inévitablement à l’ASMEX
Depuis plusieurs semaines, l'ASMEX traverse une crise ouverte autour de la succession de son président. Trois candidatures ont été retenues : Adil Zaidi, Abdelaziz Mantrach et Sonia Mezzour. Le conseil d’administration a validé leurs candidatures et fixé l’assemblée générale élective au 23 juin.
Hassan Sentissi conteste cependant leur éligibilité au regard d’une exigence figurant dans les statuts : disposer d’une "expérience avérée en matière d’export".
Pour Sentissi, la crise ne vient pas de lui. "Je n’ai créé aucun problème au sein de l’ASMEX. Le problème vient de ceux qui veulent imposer des candidats qui, à mes yeux, ne remplissent pas les conditions prévues par les statuts. Ce sont eux qui veulent forcer le passage et qui ont transformé une succession normale en conflit ouvert".
Il prononce ces mots sans donner l’impression d’un homme acculé. Il se décrit comme détaché, ou presque, face à la tempête qui agite l’organisation. Il assure ne pas mener une bataille personnelle et ne pas chercher à conserver son fauteuil.
Sa seule boussole, répète-t-il, serait le droit, les statuts de l’ASMEX, son règlement intérieur et les règles qui encadrent le fonctionnement d’une organisation professionnelle.
"Je suis parfaitement tranquille parce que je ne défends ni un intérêt personnel ni un poste. Je reste attaché à la légalité, au droit administratif, aux statuts et au règlement intérieur de l’ASMEX. Je ne sortirai jamais de ce cadre et je ne laisserai personne s’en écarter pour imposer une situation de fait", insiste-t-il.
"Même s’ils me donnent mon poids en or"
La question de la durée de sa présidence le fait remonter à 2013. Hassan Sentissi rappelle avoir été élu cette année-là pour un premier mandat de trois ans. Il dit ensuite avoir porté une réforme des textes ayant fait passer la durée du mandat présidentiel à cinq ans.
Sa longévité à la tête de l’ASMEX a régulièrement nourri les commentaires. Il l’explique moins par une volonté de rester que par l’absence de relève. "Lorsque j’ai été élu en 2013, mon premier mandat était de trois ans. Les statuts ont ensuite été modifiés pour porter la durée du mandat à cinq ans. Si j’ai continué, ce n’est pas parce que je m’accrochais à la présidence. C’est simplement parce que les jeunes ne se présentaient pas et que personne n’était prêt à prendre la responsabilité de l’organisation", explique-t-il.
En novembre 2021, son mandat avait effectivement été renouvelé en l’absence de candidature déposée dans les délais. Il avait alors obtenu cinq années supplémentaires. Ce troisième mandat doit arriver à échéance à la fin du mois de juin 2026.
Hassan Sentissi déroule ensuite son bilan. Il cite la digitalisation de l’ASMEX, la création d’outils de promotion de l’offre marocaine, la formation des membres, l’accompagnement des entreprises et, plus récemment, l’introduction des questions liées à l’intelligence artificielle dans les travaux de l’organisation. Il parle de plateformes, de services et de programmes qu’il considère comme autant de transformations durables.
"Quand je suis arrivé, il y avait énormément de choses à construire. Nous avons engagé la digitalisation de l’ASMEX, développé la formation des membres, créé de nouveaux outils d’accompagnement et introduit des sujets comme l’intelligence artificielle. Tout cela représente des années de travail, d’efforts et de mobilisation au service des exportateurs marocains".
Sentissi défend avec fierté son bilan et insiste sur les réalisations accomplies sous sa présidence. Il affirme toutefois qu’il ne souhaite pas exercer un nouveau mandat.
"Je ne veux pas être reconduit et je le dis de la manière la plus claire. Même s’ils me donnent mon poids en or, même s’ils insistent et me demandent de rester, je n’accepterai jamais un nouveau mandat. Pour moi, cette étape est terminée et je veux passer à autre chose".
La formule est définitive. Elle ne clôt pourtant pas le débat. Car, dans le même mouvement, Hassan Sentissi affirme qu’il pourrait juridiquement être reconduit. Les statuts prévoient en effet un mandat de cinq ans non renouvelable, mais introduisent une exception. En l’absence de candidatures éligibles dans les délais fixés, le mandat du président sortant peut être renouvelé une nouvelle fois.
L’"exportateur avéré", au cœur du désaccord
Hassan Sentissi assure ne pas vouloir bénéficier de cette exception. Mais il affirme simultanément que les trois personnes retenues ne satisfont pas aux conditions requises. Il ne demande pas à rester, mais refuse que son départ conduise, selon lui, à remettre la représentation des exportateurs à une personne qui n’exporte pas.
"Les statuts peuvent me permettre de rester s’il n’existe aucune candidature éligible, mais je ne veux pas utiliser cette possibilité. Je ne demande pas un mandat supplémentaire. En revanche, je refuse que mon départ serve de prétexte pour remettre l’ASMEX à une personne qui ne répond pas aux conditions exigées", souligne-t-il.
"Je ne remettrai pas les clés à quelqu’un qui n’exporte pas". C’est sur ce point que son ton change. La nonchalance affichée disparaît. Le propos devient plus ferme, presque personnel.
"Je réalise 100% de mon chiffre d’affaires à l’export et toute ma vie professionnelle a été construite autour de cette activité. Après tout le travail accompli, je ne vais pas remettre les clés de l’ASMEX entre les mains de quelqu’un qui n’exporte pas. Je ne pourrai jamais l’accepter, ni comme industriel ni comme président sortant".
Pour lui, présider l’ASMEX exige une pratique directe de l’exportation. Conseiller les exportateurs, leur vendre des équipements ou travailler au sein d’une entreprise ayant une activité internationale ne suffirait pas.
"Accompagner les exportateurs ne fait pas automatiquement de vous un exportateur. Vendre du matériel à des sociétés qui exportent ne signifie pas non plus que vous exportez vous-même. Travailler dans une entreprise qui réalise des opérations à l’international ne suffit pas davantage si vous n’êtes pas directement responsable de cette activité".
Hassan Sentissi ne remet pas en cause le parcours professionnel des trois candidats. Il conteste en revanche leur qualification d’exportateurs.
"Je ne mets pas en cause leurs compétences personnelles ni leurs parcours professionnels. Ils peuvent être compétents dans leurs domaines respectifs. Mais présider la Confédération marocaine des exportateurs suppose, selon moi, d’être soi-même exportateur et d’avoir une expérience directe, concrète et établie des marchés internationaux", répète-t-il.
Cette lecture est rejetée par la majorité du conseil d’administration. Celle-ci considère que les trois profils remplissent les conditions prévues par les textes et qu’ils ont été examinés, puis validés par les organes compétents.
Il convient toutefois de noter que les statuts ne fixent ni seuil minimal de chiffre d’affaires à l’export, ni volume de marchandises, ni durée d’activité internationale permettant d’établir cette "expérience avérée".
Hassan Sentissi reconnaît précisément cette lacune. À ses yeux, elle ne doit pas conduire à abandonner la condition, mais à la clarifier.
"Le fait que le critère ne soit pas encore quantifié ne signifie pas qu’il n’existe pas. Les statuts exigent une expérience avérée en matière d’export et cette exigence doit être respectée. S’il existe une ambiguïté, il faut modifier les textes et définir clairement ce qu’est un exportateur au lieu de faire comme si cette condition n’avait aucune valeur".
C’est l’objet de l’assemblée générale extraordinaire qu’il a convoquée pour le 22 juin, soit la veille du scrutin.
"L’assemblée générale extraordinaire doit permettre de corriger cette imprécision et de mettre les textes en conformité avec la vocation de l’ASMEX. Il faut des critères transparents, objectifs et applicables à tous. L’organisation ne peut pas continuer à fonctionner avec une notion aussi essentielle qui reste sans définition précise", estime-t-il.
Une commission, des candidatures et un désaccord sur le vote
Hassan Sentissi revient longuement sur la manière dont les dossiers ont été examinés. Il affirme avoir voulu éviter de présider lui-même les discussions afin de ne pas être accusé d’influencer le processus.
"J’aurais pu présider moi-même la commission, mais je ne l’ai pas souhaité parce que je voulais que tout soit transparent. Je ne voulais pas que l’on dise que Hassan Sentissi cherchait à favoriser ou à écarter une candidature. J’ai donc proposé Hicham Amadi, qui était le plus jeune d’entre nous, pour conduire ce travail en toute indépendance".
Selon sa version, Hicham Amadi, vice-président de l’ASMEX, n’aurait pas accepté de valider les candidatures dans les conditions qui lui étaient présentées. Une partie des membres aurait alors voulu trancher par un vote.
Hassan Sentissi rejette cette méthode. "Une condition d’éligibilité ne se décide pas par un vote à main levée. Un candidat remplit les conditions ou il ne les remplit pas. Une majorité ne peut pas transformer une personne qui n’est pas éligible en candidat éligible simplement parce qu’elle a voté en sa faveur".
Il affirme également que le dossier de Abdelaziz Mantrach n’était pas complet au moment de son examen et qu’il aurait dû, selon sa lecture des textes, être écarté.
"Le dossier de M. Mantrach n’était pas complet au moment où il a été présenté. Les statuts sont pourtant clairs sur les pièces et les conditions à respecter. Lorsqu’un dossier est incomplet dans les délais, il doit normalement être écarté et non complété ou régularisé après coup pour permettre au candidat de rester dans la course", avance-t-il.
Ces affirmations sont formellement contestées par la majorité du conseil d’administration. Cette dernière affirme que les trois candidatures ont suivi le processus prévu, qu’elles ont été examinées par le bureau exécutif, puis validées par le conseil d’administration. Elle considère qu’une remise en cause après leur approbation reviendrait à modifier les règles, alors que la procédure électorale est déjà engagée.
Déjà parti, mais prêt à saisir la justice
Hassan Sentissi affirme désormais se considérer comme déjà sorti de l’ASMEX. Il dit ne pas vouloir y retourner et annonce même qu’il pourrait ne pas assister à l’assemblée générale extraordinaire qu’il a lui-même convoquée.
"Pour moi, je suis déjà sorti de l’ASMEX. Je ne veux plus revenir dans cette organisation ni continuer à intervenir dans sa gestion quotidienne. J’ai convoqué l’assemblée générale extraordinaire parce que c’était ma responsabilité juridique, mais je ne suis même pas certain d’y assister".
Cette position peut sembler ambivalente. Il convoque une réunion destinée à modifier les statuts, mais affirme ne plus vouloir prendre part à la vie de l’organisation. Il dit avoir tourné la page, mais continue de peser de tout son poids sur les conditions dans lesquelles elle sera tournée.
Sentissi explique cette contradiction par une distinction entre la fonction et le principe. Il ne défendrait plus sa place. Il défendrait une conception de l’ASMEX, une organisation qui, selon lui, doit nécessairement être conduite par un exportateur direct.
"Je ne me bats pas pour conserver mon fauteuil et je ne cherche pas à revenir à l’ASMEX. Je me bats pour un principe simple. Une confédération d’exportateurs doit être présidée par un exportateur. Je ne peux pas quitter l’organisation en silence si cette condition fondamentale n’est pas respectée".
Il affirme qu’il laissera le processus électoral aller jusqu’à son terme. Mais il prévient déjà que l’élection ne mettra pas nécessairement fin au conflit. "Je vais les laisser organiser leur assemblée et élire la personne qu’ils souhaitent. Mais si cette personne n’est pas éligible et ne possède pas une véritable expérience d’exportateur, j’engagerai une procédure judiciaire. Je demanderai à la justice de vérifier si les statuts et le règlement intérieur ont été respectés", prévient-il.
Il dit vouloir mener cette bataille avec les seules armes du droit. "Je ne vais menacer personne et je ne vais pas agir en dehors des institutions. Je me battrai avec la loi, avec le règlement intérieur et avec les statuts. J’irai jusqu’au bout de la procédure parce que je considère que le droit est de mon côté", conclut-il.
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