Cannabis médical : le Maroc a les produits, reste à convaincre les médecins
Avec 140 produits enregistrés auprès de l’AMMPS et 600 points de vente déjà alimentés, la filière marocaine du cannabis thérapeutique entre dans sa phase décisive. Réunis autour de l’ANRAC et de la Société marocaine des sciences médicales, médecins, chercheurs et sociétés savantes veulent désormais transformer le cadre légal en pratique clinique encadrée.
Le directeur général de l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (ANRAC), Mohamed El Guerrouj, dresse un constat sans équivoque : le Maroc a réussi son pari industriel et réglementaire. "Aujourd’hui, le cadre est prêt et l’offre est disponible". Il précise que l’industrie pharmaceutique marocaine a déjà produit et enregistré officiellement 140 produits auprès de l’AMMPS, désormais distribués dans un réseau de 600 points de vente.
Lors de cette journée scientifique, le directeur général a rappelé la finalité humaine de ce chantier : sortir les petits agriculteurs de la précarité de l’économie illicite pour les intégrer dans un circuit légal et digne. Pour lui, si l’étape de la production est désormais franchie, le succès à long terme repose sur une "équation de survie" : sans une prescription médicale active, toute la chaîne risque de s’effondrer.
"Si les produits ne sont pas prescrits, les opérateurs économiques n’achèteront plus la récolte des agriculteurs et nous reviendrons à la situation initiale". Il a ainsi appelé les médecins et les sociétés savantes à devenir ce "pont indispensable" pour valider l’usage thérapeutique et garantir, par leur expertise scientifique, la pérennité sociale de ce projet royal.
La SMSM, architecte d’une mobilisation médicale sans précédent
Pour le président de la Société marocaine des sciences médicales (SMSM), Moulay Saïd Afif, cette journée scientifique n’est pas une simple conférence, mais l’aboutissement d’un travail de fond mené dans l’urgence et la rigueur. "Il nous a fallu un mois de préparation intense pour organiser cette journée, et le résultat est là", a-t-il déclaré, soulignant la mobilisation exceptionnelle de plus de 57 sociétés savantes nationales.
Moulay Saïd Afif a insisté sur le fait que l’expérience marocaine est désormais une référence internationale. Le pays ne s’est pas contenté de légaliser, il a bâti un arsenal juridique et scientifique complet qui encadre chaque étape, de la semence en terre à la préparation médicale en officine.
L’apport majeur de la SMSM, présenté lors de cette journée, réside dans l’opérationnalisation clinique de la loi. Le Pr Afif a annoncé avec fierté que le corps médical est à présent dans l’action. "Nous avons déjà validé les premiers protocoles thérapeutiques. Cela concerne des pathologies lourdes et chroniques telles que les hépatites B et C, la maladie de Crohn et la RCH (rectocolite hémorragique)."
L’exigence de la "data marocaine" : rigueur scientifique et sécurité clinique
Le Pr Jaâfar Heikel, représentant la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé (FM6SS), a apporté un éclairage scientifique crucial sur l’intégration du cannabis dans l’arsenal thérapeutique national. Pour lui, le cannabis ne doit pas être perçu comme un remède miracle isolé, mais comme "un outil thérapeutique supplémentaire" parmi tous les outils dont dispose le médecin, validé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
L’un des points les plus marquants de son intervention a été l’appel vibrant à la souveraineté scientifique. "Nous avons besoin de Real World Data (données en vie réelle) purement marocaines". Tout en reconnaissant l’utilité des études américaines, suédoises ou allemandes, il a insisté sur le fait que ces données ne sont pas toujours adaptées au contexte clinique, génétique et épidémiologique du Maroc. Il a donc exhorté les centres de recherche et les facultés à produire des données nationales pour guider l’ANRAC et protéger les patients.
Sur le plan de la pratique médicale, le Pr Heikel a rappelé les principes fondamentaux de la prescription, notamment la règle d’or : "Start low, go slow". Cette approche consiste à commencer par de très faibles doses pour les augmenter progressivement, afin de minimiser les effets secondaires et de surveiller étroitement les interactions médicamenteuses. Cette vigilance est, selon lui, d’autant plus critique pour les personnes âgées, souvent polymédiquées.
Après avoir détaillé le potentiel du cannabis licite dans une multitude de spécialités (neurologie, pédiatrie, oncologie, gestion de la douleur, nausées post-chimiothérapie, psychiatrie, dermatologie et gastroentérologie), il a tenu à rassurer sur la nature des produits : dans le cadre marocain, l’accent est mis sur le CBD thérapeutique et non sur le THC récréatif.
"Le cadre est extrêmement bien cadré. Ce n’est pas un usage récréatif, c’est un usage médical sous surveillance stricte", a-t-il affirmé, liant cette rigueur scientifique au "cercle vertueux" qui soutient in fine le petit agriculteur marocain.
L’institutionnalisation du savoir : formation d’élite et prix de recherche
Sous l’impulsion de la doyenne Souha Sahraoui, la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca (FMPC), relevant de l’Université Hassan II, a, lors de cette journée scientifique, officialisé la création d’un certificat universitaire et professionnel dédié exclusivement à l’usage médical du cannabis.
Souha Sahraoui a souligné que ce diplôme répond à un besoin impérieux de "confiance médicale". "Ce certificat permettra aux médecins de maîtriser les règles de prescription dans le respect strict des recommandations internationales". Le cursus couvrira les indications thérapeutiques, ainsi que la gestion des effets secondaires et la pharmacocinétique des produits à base de CBD, pour permettre au médecin prescripteur de jouer son rôle de rempart pour la sécurité du patient.
Une autre convention porte sur le lancement d’un prix de recherche annuel, destiné à récompenser les meilleurs travaux sur l’usage thérapeutique du cannabis. Comme l’a rappelé le Pr Moulay Saïd Afif, ce prix s’inscrit dans une dynamique plus large, incluant le soutien de partenaires comme le Crédit Agricole, pour encourager l’excellence scientifique marocaine et africaine.
Le Pr Houssine Azeddoug, président de l’Université Hassan II, a souligné que la recherche doit aussi être fondamentale. Il a annoncé la mise à disposition des laboratoires et de la Cité de l’innovation de l’université pour décrypter scientifiquement la plante marocaine. "Nous devons identifier l’empreinte génétique de notre cannabis pour en faire une marque nationale protégée", a-t-il affirmé, insistant sur la nécessité d’explorer tout ce que la plante "a dans le ventre" au-delà des molécules déjà connues.
Le Pr Mohamed Adnaoui, président de l’UM6SS, a quant à lui insisté sur la nécessité d’intégrer ces connaissances dès la formation de base des futurs médecins, afin que la souveraineté sanitaire du Maroc repose sur des professionnels formés aux dernières avancées de la biotechnologie et de la pharmacologie clinique.
Les recommandations
S’agissant des recommandations issues de cette rencontre, les participants ont préconisé notamment l’établissement d’une liste nationale des indications thérapeutiques pour l’usage des produits de cannabis licite, l’élaboration de protocoles thérapeutiques, le développement de guides de bonnes pratiques cliniques destinés aux professionnels de santé, ainsi que la mise en place d’un observatoire de suivi des patients concernés.
Ils ont également appelé à encourager les programmes de recherche clinique et pharmacologique, à soutenir les études nationales portant sur l’efficacité, la sécurité et les indications thérapeutiques du cannabis licite, et à créer une base de données nationale dédiée aux recherches et publications scientifiques sur le cannabis thérapeutique.
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