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CULTURE

“Hymnes, voix de femmes d’Orient et d’Occident” : au Festival de Fès, une création chorale au féminin réinvente le sacré

Entre chants syriaques, répertoire classique hindoustani, création contemporaine et traditions marocaines, la soirée "Hymnes, voix de femmes d’Orient et d’Occident" a réuni à Bab Al Makina des artistes venues de différents horizons autour d’une même célébration de la voix féminine. Une création pensée comme un hommage à la transmission, à la mémoire et aux multiples expressions du sacré.

“Hymnes, voix de femmes d’Orient et d’Occident” : au Festival de Fès, une création chorale au féminin réinvente le sacré
Rita Khairi. Images : Rachid Chirmani
Le 8 juin 2026 à 17h02 | Modifié 8 juin 2026 à 17h35

Sous les arcades illuminées de Bab Al Makina, la soirée du vendredi 5 juin 2026 a offert au public une traversée singulière entre Orient et Occident. Intitulée "Hymnes, voix de femmes d’Orient et d’Occident", cette création du Festival de Fès des musiques sacrées du monde a réuni sur une même scène la Syrienne Ghada Shbeir, l’Indienne Kaushiki Chakraborty, la Marocaine Nabyla Maan, l’ensemble allemand Bodies de Kat Frankie, ainsi que la troupe féminine d’Ahouach.

Pour Alain Weber, directeur artistique du festival, l’idée de cette soirée est née d’un désir simple : rendre hommage aux voix de femmes dans le domaine du sacré, "J’ai toujours pensé que les voix de femmes ont quelque chose d’exceptionnel, un don précieux qu’elles portent en elles", nous explique-t-il. Derrière cette conviction émerge une réflexion plus large sur la place qu’occupe la voix féminine dans les différentes traditions spirituelles du monde.

À l’origine, le projet devait essentiellement faire dialoguer plusieurs grandes traditions religieuses à travers leurs expressions vocales féminines. Le christianisme oriental devait être représenté par Ghada Shbeir, figure reconnue du chant syriaque, araméen et arabe. L’hindouisme trouvait son incarnation dans la présence de Kaushiki Chakraborty, considérée aujourd’hui comme l’une des plus grandes interprètes du chant classique hindoustani. Quant à l’héritage judéo-arabe et andalou, il devait être porté par Nabyla Maan.

Mais au fil de la conception, la création a pris une autre dimension. "Au début, cela devait être quelque chose d’essentiellement très sacré. Puis nous sommes partis complètement ailleurs", raconte Alain Weber. L’arrivée de l’ensemble allemand Bodies de Kat Frankie, initialement invité dans le cadre d’une coopération avec l’Allemagne, a ouvert de nouvelles perspectives. Le spectacle s’est progressivement transformé en une exploration plus large des expressions féminines, mêlant spiritualité, traditions populaires, expérimentations vocales et créations contemporaines.

Cette évolution ne doit rien au hasard selon le directeur artistique. Elle reflète un mouvement qu’il observe depuis plusieurs années dans de nombreuses cultures. Des pratiques artistiques longtemps réservées aux hommes sont aujourd’hui investies par les femmes, qu’il s’agisse du chant, de certaines formes de percussions ou encore de traditions musicales profondément enracinées dans les sociétés méditerranéennes et orientales.

Selon lui, les phénomènes d’exil, les migrations et les échanges culturels ont largement contribué à cette transformation. En changeant de cadre social et culturel, de nombreuses femmes ont pu accéder plus librement à des formes artistiques qui leur étaient auparavant moins accessibles. Cette évolution s’accompagne également d’un important travail de transmission de la mémoire et du patrimoine.

C’est précisément cette dynamique qui traversait la soirée à Bab Al Makina. Les traditions anciennes y côtoyaient des formes d’expression contemporaines sans jamais s’opposer. Les chants syriaques et araméens de Ghada Shbeir répondaient à la virtuosité du chant classique hindoustani de Kaushiki Chakraborty. De son côté, Nabyla Maan a proposé une interprétation résolument contemporaine, s’éloignant de l’approche initialement envisagée autour du répertoire judéo-arabe. Quant à l’ensemble allemand Bodies de Kat Frankie, il a partagé la scène avec la troupe féminine d’Ahouach dans une performance commune où les polyphonies contemporaines dialoguaient avec les traditions vocales collectives marocaines, créant un pont inédit entre deux univers artistiques.

Un dialogue au féminin entre Orient et Occident

Pour Alain Weber, cette diversité n’efface pas le caractère spirituel de la proposition. Au contraire. Elle permet d’interroger autrement le sacré et la manière dont il continue à s’exprimer dans les sociétés contemporaines. La voix devient alors un espace de mémoire, de transmission et de création permanente.

Le directeur artistique évoque également une dimension souvent oubliée : le pouvoir émotionnel de la voix féminine. Dans de nombreuses traditions religieuses ou culturelles, explique-t-il, la femme n’a pas toujours bénéficié de la place qu’elle méritait. Pourtant, sa voix a souvent été associée à quelque chose de précieux, de presque céleste. Une voix capable de toucher les émotions les plus profondes et de créer un lien immédiat avec l’auditeur.

Cette idée traversait l’ensemble de la création présentée à Bab Al Makina. Chaque artiste apportait sa propre manière d’habiter le sacré. Chez Ghada Shbeir, il se manifestait à travers la profondeur des traditions chrétiennes orientales. Chez Kaushiki Chakraborty, à travers la maîtrise d’un répertoire spirituel transmis depuis des générations. Chez Nabyla Maan, dans une approche qui relie héritage andalou et sensibilité contemporaine. Quant à l'ensemble constitué de Bodies et de la troupe féminine d’Ahouach, il proposait une autre forme de spiritualité, construite à partir de la seule matière des voix humaines.

Au fil de la soirée, le public a ainsi assisté à une succession de paysages sonores où se mêlaient mémoire, foi, poésie et expérimentation. Plus qu’une juxtaposition de performances, le spectacle dessinait une réflexion sur la manière dont les femmes participent aujourd’hui à la préservation, mais aussi à la réinvention des patrimoines culturels et spirituels.

À travers cette création, le Festival de Fès a une nouvelle fois affirmé sa vocation : faire dialoguer les cultures, les croyances et les sensibilités. Et ce vendredi soir, ce dialogue s’est écrit au féminin, porté par des voix venues de Syrie, d’Inde, du Maroc, d’Allemagne et des montagnes marocaines, réunies le temps d’une soirée sous le ciel de Bab Al Makina.

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Rita Khairi. Images : Rachid Chirmani
Le 8 juin 2026 à 17h02

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