L’Oukaïmeden, station d’hiver et espace culte de transhumance
Alors que l’Oukaïmeden est appelé à devenir une station touristique quatre saisons à l’horizon 2027, l’anthropologue Mohamed Mahdi rappelle que ce territoire ne peut être réduit à un site de loisirs. Agdal pastoral, espace de transhumance, réservoir de biodiversité et patrimoine culturel amazigh, l’Oukaïmeden impose une approche de développement intégrée, capable de concilier tourisme, pastoralisme et préservation des équilibres sociaux et écologiques.
L’Oukaïmeden est connu chez les chercheurs en sciences humaines et naturelles, nationaux et internationaux, spécialistes en pastoralisme, sous la dénomination d’Agdal d’Oukaïmeden. L’Agdal d’Oukaïmeden est un pâturage d’altitude, une prairie permanente, où les éleveurs transhumants de deux communautés tribales, Rheraya et Ourika, font paître leurs troupeaux en saison estivale.
L’Agdal est un "commun", Commons, dans le sens qu’Elinor Ostrom, prix Nobel en économie en 2009, donne à ce concept qui ne réfère "pas simplement à une ressource partagée, mais à un système socio-écologique complexe associant une ressource matérielle et immatérielle, une communauté d'utilisateurs et des règles de gouvernance auto-organisées". L’Agdal est d’ailleurs l’un des joyaux du parc national de Toubkal.
Cette définition attire l’attention sur la multi dimensionnalité, matérielle et immatérielle, sociale et écologique, de cet espace écosystémique. Une littérature abondante existe sur ce système emblématique de gestion des communs pastoraux, l’Agdal, bien répandu au Maroc chez les transhumants amazighs du Haut Atlas et du Moyen Atlas. Il trouve son équivalent au Moyen Orient dans le système de Hima[1].
Dans sa gestion socio-écologique, l’Agdal est soumis à un régime de mise en défens, Agdal, de la racine Gdal, fermer, interdire à l’usage durant tout le printemps pour être ouvert en été avec l’arrivée des transhumants. (Gilles, G., Hammoudi, A & Mahdi, M. (1987).
Transhumants à l’ouverture de l’Agdal
Le projet de transformation de l’Oukaïmeden en station 4 saisons d’ici 2027, relancé par la Société Marocaine d’ingénierie touristique, se situe dans la continuité historique de deux projets visant l’aménagement de cet espace.
En 1949, le dahir (30 juillet 1949) a déclaré d'utilité publique des terrains extraits de cet espace pour servir à l'aménagement de la station de ski et à d’autres chantiers d’accueils des touristes, dont le dahir du 14 septembre 1949 approuve le plan d'aménagement (BESM, n°52-05). Depuis cette date, l’Oukaïmeden vit au rythme de deux saisons ; l’hiver pour le sport et le tourisme, l’été pour l’élevage et la transhumance.
Les deux activités, touristique et pastorale, ont pu cohabiter "de façon harmonieuse et complémentaire (…) en faisant valoir la saisonnalité des activités. Les agropasteurs ont même su tirer avantages des opportunités de travail que leur offre l’animation de la station en hiver". (Mahdi & Dominguez, 2009 : 68).
Oukaïmeden Aménagé au temps du protectorat
Dans les années 2000, le groupe émirati Emaar projetait la création d’un méga complexe touristique, comprenant l’aménagement de nouvelles pistes de ski, un golf 18 trous, une piste d’athlétisme pour l’entrainement en hauteur de sportifs d’élite, 11 hôtels, des résidences sur l’emplacement de l’Agdal d’Oukaïmeden (Mitrarte, 2007).
Ce projet, d’un investissement de 1,4 milliard de dollars, entre dans la stratégie nationale de développement du tourisme à l’Horizon 2010. La crise financière mondiale de 2008 semble avoir entravé la réalisation de ce projet.
D’autres causes foncières, sociales et administratives ont dû jouer en défaveur de ce projet.
Oukaïmeden imaginé par le projet Émirati
À l’époque l’attention fut attirée sur les risques environnementaux de ce méga projet et sur la nécessité d’une étude d’impact environnementale et sociale pour préserver sa diversité floristique et faunistique et son rôle de pâturage pour les éleveurs amazighs des deux tribus Ourika et Rheraya.
L’actuel projet de transformation de l’Oukaïmeden en station 4 saisons a-t-il pris en considérations les fonctions sociales, économique et culturelles de l’Agdal ?
Pour ma part, je ne ferai que rappeler ma réponse à une question de la revue Jardins du Maroc, sur les impacts négatifs du projet de l’Oukaïmeden sur la structure et le fonctionnement des sociétés amazighes environnantes et à la question de savoir si les bouleversements culturels, économiques et sociaux ont été prévus par les promoteurs du groupe émirati Emaar.
Les éléments de recadrage formulés dans cette réponse, qui n’ont pas pris une ride, je les adresse à l’actuel projet de transformation de l’Oukaïmeden pour, non seulement, éviter les impacts négatifs du projet mais pour faire en sorte que ce projet puisse bénéficier également aux utilisateurs locaux de l’Oukaïmeden.
Tout projet de développement d’un espace historiquement marqué par des communautés locales, qui l’ont façonné pour en faire un système productif, stratégique dans leur économie agropastorale, et dans la survie de leurs familles et communautés, est tenu, dans sa logique d’ingénierie, de prendre « la mesure des risques écologiques, sociaux, économiques encourus par ce territoire et par ses hommes. (Mahdi, 2007 : 102).
Les lois et les conventions internationales sur l’environnement assortissent de tels projets à des études de faisabilité sociale, économique et environnementales. En 2009, un bureau conseil de Rabat, qui nous a contacté, travaillait sur une étude d’impact écologique du projet à la demande de ses promoteurs. Trop tard, peut-être, mais peu importe.
Par l’activité pastorale et la transhumance, les éleveurs amazighs ont su, à travers des siècles, sauvegarder l’équilibre écologique fragile de cet espace. Les dimensions écologique et culturelle sont très importantes pour concevoir tout projet de transformation d’un espace comme l’Agdal, pour éviter de mettre en danger cet équilibre. Des gravures rupestres, visibles sur ce site, attestent de l’antiquité de la fréquentation humaine de l’Agdal et du caractère séculaire de cet équilibre.
La transhumance à l’Oukaïmeden, comme à Imilchil et dans d’autres Agdal du Maroc, constitue un événement social, économique, culturel et religieux qui rassemble les populations amazighes des deux tribus citées ainsi que de nombreux curieux. Religieux ? Oui, l’Agdal est un espace sacré mis sous le patronage d’un saint, Sidi Fars (Mahdi, 1999). Voilà un événement festif qui enrichirait l’une des quatre des saisons du projet ! Mais l’Agdal d’Oukaïmeden ne se réduit pas à la seule transhumance. C’est un gigantesque réservoir de la biodiversité végétale et animale (Alaoui, 2009), un laboratoire d’étude et de recherche pour les étudiant.es, et un patrimoine à sauvegarder et à inscrire dans le patrimoine national et mondial (Mahdi et Dominguez, 2009, Mahdi, 2010, L. Auclair et al, 2010).
L’ingénierie de ce projet à quatre saisons, rimerait mieux avec la valse qu’il évoque, et gagnerait en efficacité et en crédibilité en s’inscrivant dans le cadre de la méthodologie promue par la nouvelle génération de développement des territoires lancée tout récemment par le souverain. Celle-ci est fondée sur une approche ascendante, down/top. En fait, elle recommande de tenir compte des avis et des problèmes de la population dans le processus d’élaboration des projets, de faire valoir leur caractère intégré, dans ce cas d’espèce, associer de façon équilibrée le tourisme et le pastoralisme, des activités ludiques et des activités de recherche scientifique. Ces considérations ne ressortant pas de la communication faite de ce projet, ce texte use du droit d’informer pour les rappeler.
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Références bibliographiques
- Alaoui, S. (2009): “Les pelouses humides dans le haut Atlas: biodiversité́ végétale, dynamique spatiale et pratiques de gestion coutumière”. Thèse de Doctorat, Université Cadi Ayyad (Marrakech).
- L. Auclair, R. Simenel, M. Alifriqui et G. Michon, 2010.
- « Agdal » : les voies imazighen de la patrimonialisation du territoire, publié en 2010 dans la revue Hespéris-Tamuda (XLV, p. 129-149)
- Gilles, G., Hammoudi, A. & Mahdi, M. (1987). A Mountain High Atlas Agdal. In Common Property Resource Management. Washington DC : National Academy Press.
- M. Mahdi, 1999. «Pasteurs de l’Atlas» -Imprimerie Najah Al Jadida – Casablanca
- Mahdi, 2007. Entretien. In, Jardins du Maroc. N° 7.
- M. Mahdi et Pablo Domínguez, 2009. « Regard anthropologique sur transhumance et modernité au Maroc »
- Ager • no 8 • 2009. Revista de Estudios sobre Despoblación y Desarrollo Rural. Espagne.
- Journal of Depopulation and Rural Development Studies
- M. Mahdi et Pablo Dominguez, 2009. Les Agdal de l’Atlas marocain : un patrimoine culturel en danger !
- Bulletin Économique et Social du Maroc, 327-347. Ed. OKAD – Rabat.M.
- Mahdi, 2010 « Patrimonialisation de la transhumance à l’Oukaïmeden» Cahiers Options Méditerranéennes, Série A: Séminaires méditerranéens, Numéro 93
- Mitrarte, C.-C. (2007): “Oukaïmeden: 2007, l’été́ de la dernière transhumance? ”, Communication au Congrès International AGDAL (Marrakech).
- « Oukaïmeden station de sports d'hiver », BESM, n°52-05 (Auteur et date non mentionnés). https://cinumedpub.mmsh.fr/besm/Pdf/52-05.pdf
- [1] https://wanainstitute.org/sites/default/files/fact_sheets/HIMA.pdf (consulté le 21 septembre 2025)
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