Inondations et intempéries : “Au Maroc, on construit, mais on n'urbanise pas” (expert)
Alors que l’État mobilise un budget d’urgence de 3 milliards de DH pour aider et indemniser les populations sinistrées par les inondations, le Pr Jamal Bennouna alerte sur les racines profondes du mal. Dans le cadre de l'émission le 12/13 de Medias24, diffusée juste avant l’annonce du plan de soutien gouvernemental, l’expert international en gestion des risques décortiquait les erreurs de planification et les manquements techniques qui transforment chaque pluie torrentielle en tragédie nationale.
Le Maroc se remet des séquelles laissées par une succession d'événements climatiques extrêmes qui ont métamorphosé plusieurs localités, telles que Ksar El Kebir, en véritables cités abandonnées. Face à l’ampleur des dégâts matériels et à la détresse de près de 150.000 personnes déplacées, le Roi a décidé la mise en place d’un programme d’aide et de soutien doté d’un budget prévisionnel de 3 milliards de DH.
Les analyses de fond livrées par Jamal Bennouna, expert international en gestion des risques, apportent un intéressant éclairage à la situation. Lors de l'émission Le 12/13 diffusée ce jeudi 12 février sur la chaîne YouTube de Médias24, ce dernier dressait un état des lieux des failles structurelles de notre urbanisme et des limites des mécanismes de solidarité.
Le cadre légal
L'expert rappelle que le cadre d'intervention repose sur le Fonds de solidarité contre les événements catastrophiques, un dispositif qui articule un volet assuranciel pour les détenteurs de polices privées et un volet solidaire pour les populations non couvertes.
Pour activer ce fonds, le chef du gouvernement doit officiellement déclarer la zone sinistrée par arrêté, après consultation de la commission de veille.
Ce processus, bien que fondamental pour déclencher les indemnisations, se heurte souvent à la réalité d’événements climatiques qui, contrairement aux séismes, s'étirent dans le temps et aggravent l’appauvrissement des victimes jour après jour.
La psychologie des catastrophes joue un rôle majeur dans la mobilisation nationale. Selon le professeur Bennouna, les inondations ne suscitent pas le même élan de solidarité spontanée qu'un séisme, malgré des dégâts sociaux parfois plus profonds.
Le séisme, par son caractère instantané et sonore, crée un choc visuel et psychologique immédiat qui marque la mémoire collective. À l'inverse, l’inondation laisse parfois le temps de fuir, mais elle installe une précarité durable.
Pour les commerçants ou les familles déplacées de Ksar El Kébir, l'incertitude sur la fin des intempéries constitue un traumatisme tout aussi lourd, marqué par un sentiment d’abandon face à la disparition progressive de leurs outils de travail et de leur patrimoine.
L’urbanisme marocain sur le banc des accusés
Le diagnostic technique de Jamal Bennouna est cinglant. Le Maroc souffre d'un mal profond qu'il résume par la formule "nous bâtissons, mais nous n'urbanisons pas". L'expert fustige l'édification de quartiers entiers dans des zones de danger, comme le lit majeur des oueds.
Il cite l'exemple du drame de Taroudant qui avait fait 7 morts en 2019, car un terrain de football avait été construit au milieu d’un oued avec l’aval de plusieurs administrations, ignorant que l'eau possède une mémoire cyclique pouvant s’étendre sur trois siècles.
Pour l'expert, il est inconcevable que des ingénieurs et des responsables autorisent de tels projets dans des zones où l'eau, tôt ou tard, reprendra ses droits. Cette amnésie urbanistique est le premier facteur de risque au Maroc, bien avant la fatalité climatique.
Des solutions techniques pour une ville résiliente
Sur le plan de la construction, le professeur Bennouna préconise des réformes techniques rigoureuses. Contrairement aux séismes qui exercent des forces horizontales, les inondations soumettent les bâtiments à une poussée d’Archimède qui peut soulever les structures ou affouiller les fondations superficielles.
L'expert recommande l'adoption systématique de fondations profondes dans les zones à risque et l'interdiction des sous-sols, là où l'eau cherche naturellement à s'engouffrer. Il insiste également sur des dispositifs simples bien qu'absents de la réglementation actuelle, comme les clapets anti-retour, qui empêcheraient les eaux usées de refouler dans les foyers.
Il cite enfin l'exemple de certains établissements hôteliers à Marrakech qui ont réussi à se protéger grâce à des digues privées, prouvant que la technique peut limiter l'impact, pourvu qu'elle soit anticipée.
L’impératif de la reddition des comptes
Enfin, la question de la maintenance des infrastructures et de la responsabilité politique est centrale. Pour l'expert, les inondations dans certaines villes ne sont pas uniquement des catastrophes naturelles, mais souvent le résultat de défaillances humaines manifestes. Il pointe du doigt le manque de curage des canalisations et la transformation des oueds en décharges à ciel ouvert par négligence administrative.
Jamal Bennouna appelle à une reddition des comptes pour sanctionner ceux qui délivrent des autorisations de construire dans des périmètres inondables ou qui échouent à entretenir les réseaux de drainage. Selon lui, le Maroc doit sortir de sa culture de la "mémoire courte", où l'on s'indigne pendant une semaine avant de retomber dans l'inertie, afin que les aides financières annoncées ne soient pas un simple pansement sur une plaie structurelle toujours ouverte.
N.B. : Après la diffusion de l'émission, le Roi Mohammed VI a ordonné le déploiement d'un vaste programme d’aide et de soutien en faveur des familles et des populations sinistrées. Le Chef du gouvernement a pris un arrêté déclarant ces intempéries comme événement catastrophique. Quatre provinces concernées : Larache, Kénitra, Sidi Kacem et Sidi Slimane.
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