Le Pr Fida Medina : “À Rabat, il y a encore des traces du passage du tsunami de 1755”

ENTRETIEN. Le scénario qu’un tsunami frappe les côtes marocaines est-il envisageable ? Quelle en serait la cause ? Comment y faire face ? Le point avec Fida Medina*, enseignant-chercheur émérite en géologie et président de l’Association marocaine des géosciences.

Le Pr Fida Medina : “À Rabat, il y a encore des traces du passage du tsunami de 1755”

Le 30 septembre 2023 à 12h40

Modifié 2 octobre 2023 à 11h11

ENTRETIEN. Le scénario qu’un tsunami frappe les côtes marocaines est-il envisageable ? Quelle en serait la cause ? Comment y faire face ? Le point avec Fida Medina*, enseignant-chercheur émérite en géologie et président de l’Association marocaine des géosciences.

Depuis le puissant séisme du vendredi 8 septembre 2023, qui a fait trembler le Haut Atlas et plusieurs villes du pays, l’éventualité qu’un tsunami dévastateur balaie les côtes marocaines est réapparue, suscitant crainte et inquiétude auprès des Marocains.   

Si les prévisions qui ont inondé les réseaux sociaux relèvent plus des fake news que d’un constat scientifique, il n’en reste pas moins que la menace n’est pas totalement à écarter, d’autant que les experts s’accordent à dire que "là où il y a eu un tsunami, il y aura un autre tsunami".

Or, le Maroc a été concerné à deux reprises par cette terrible manifestation naturelle. Le 1er novembre 1755, à la suite du séisme de Lisbonne, et quasiment deux siècles plus tard, en 1946, à cause d’un tremblement de terre dans l’Océan Atlantique, bien que ce dernier soit passé quasiment inaperçu. 

Il faut d’abord noter que le terme "tsunami" est le résultat de la contraction de deux mots japonais : "tsu" (port) et "nami" (vague). Concrètement, c’est une onde provoquée par le rapide mouvement d'un grand volume d'eau dans l'océan ou en mer. "Ce mouvement est généré par l'activité sismique, les éruptions volcaniques, les glissements de terrain ou la chute de météorite", précise à Médias24 Fida Medina*, professeur-chercheur émérite en géologie. 

Oui, il y a un risque de tsunami au Maroc

Le temps d’un entretien riche et passionnant, le président de l’Association marocaine des géosciences a partagé avec Médias24 ses connaissances en matière de tsunami, sans jamais oublier à chaque fois de citer ses pairs et confrères.

Généralement, quand on pense "tsunami", on se remémore les images de la catastrophe survenue dans l'Océan Indien en décembre 2004 (200.000 morts) et du cataclysme qui a frappé les côtes japonaises le 11 mars 2011. Le Maroc est-il autant à risque que ces pays ? Comment s’en prémunir et quelle attitude adopter ? Le point avec l'éminent scientifique. 

Médias24 : Le risque qu’un tsunami frappe les côtes marocaines revient avec insistance. Est-ce que c’est une hypothèse envisageable à court terme ? 

Fida Medina : Oui, il y a un risque. D’ailleurs le sujet a été discuté à plusieurs reprises, notamment lors de la réunion internationale de l’Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (ISESCO), à Rabat en novembre 2018, à laquelle ont assisté les responsables de l’alerte au tsunami du Maroc, d’Espagne et du Portugal, entre autres. 

La difficulté est que pour les tsunamis d’origine tectonique, la prévision est celle des séismes – soit quasiment nulle–, avec la difficulté supplémentaire que la faille est sous-marine, et donc qu'il est difficile d’en faire le suivi. 

         - Doit-on s’inquiéter d’un tsunami méditerranéen ou atlantique ? 

-Les deux façades maritimes sont concernées. En Atlantique, le séisme de Lisbonne en 1755 en témoigne. Il a été fatal pour le Portugal et a affecté les côtes marocaines. Il y a encore des traces de son passage, avec les méga-blocs visibles sur la côte de Rabat. Ils y sont certainement liés car aucune tempête majeure n’a pu les faire bouger. À noter qu’il y a également eu un petit tsunami au Maroc en 1941. 

Fida Medina devant les roches charriés par le tsunami de 1755
Les méga-blocs visibles sur la côte de Rabat proviennent certainement du tsunami de 1755 car aucune tempête majeure n’a pu les faire bouger.

Pour la Méditerranée, le risque est dû aux glissements sous-marins plus qu’à la magnitude des séismes. J’en ai fait mention lors de la réunion de l’ISESCO en 2018. D’ailleurs, plusieurs thèses scientifiques et des rapports de la Banque mondiale évaluent ce risque, dont certaines compagnies d’assurance en tiennent compte. 

- Est-ce que le possible effondrement d’un flanc du volcan La Cumbre Vieja pourrait occasionner un tsunami sur les côtes marocaines ? 

- Oui, si l’on en croit l’hypothèse catastrophiste de Ward & Day. Mais il n’y a pas encore d’indices de ce phénomène (suivi par GPS par exemple). J’ai suivi de près l’activité volcanique des Canaries grâce aux informations fournies par les collègues de l’Institut géographique national espagnol, en particulier lors de la dernière éruption du volcan La Cumbre Vieja qui a fait l’objet d’un monitoring quotidien. 

D’ailleurs, il y aura une prochaine réunion scientifique à Lanzarote (île de l'archipel des Canaries) à ce sujet. Il faut savoir que ce volcan est cerné par deux digues (Dykes) volcaniques entre lesquels il y a des coulées poreuses où s’accumule l’eau. Donc s’il y a une activité qui augmente la température de l’eau, il y a un risque d'explosion. 

Mais c’est une hypothèse catastrophiste. S’il y avait un réel danger, les Espagnols seraient les premiers à évacuer la zone. Or ce n’est pas le cas. Tant qu’il y a le monitoring précis, il n’y a rien à craindre. Et s’il y a un tsunami dû à ce phénomène, c’est la côte est du continent américain qui serait concernée. De notre côté, les îles Canaries vont amortir la puissance du tsunami. 

- En cas de tsunami, les habitants disposent généralement de quel délai avant l’impact des vagues sur les côtes et quelle distance peut-il parcourir ?  

- Il y a un délai entre le mouvement à la source et l'arrivée des vagues. Sachant que la vitesse des ondes est de 700 km/h et que la faille active du fer à cheval dans le golfe de Cadix se trouve à 1.000 km, on dispose d’une heure environ pour l’évacuation des zones basses côtières. 

Concernant la distance que le tsunami pourrait parcourir en terre, cela dépendra de la hauteur des vagues et de la topographie. En général, les vagues atteignent jusqu'à 15 mètres de hauteur. La valeur de la pente sera importante. Si la pente est faible, le tsunami peut atteindre jusqu’à 5 kilomètres à l’intérieur des terres. 

- Quelles sont les attitudes à adopter face à un tel phénomène? 

- Lors d’un tsunami, il y a un délai entre le mouvement à la source (séisme) et l’arrivée des vagues. Il faut savoir qu’il y a un système d’alerte international (au Maroc, c’est l’Institut national de géophysique), et donc il faut se déplacer rapidement vers les zones élevées. 

Si, face à un séisme, l’attitude à adopter est d’abord individuelle, en cas de tsunami, il faut adopter une attitude de société afin d’opérer une évacuation organisée. En somme, la société doit adopter un comportement scientifique, se rappeler en permanence que nous vivons sur une frontière de plaques. Il faut exclure les concepts de fatalité et de punition divine, et éviter l’oubli dû au long intervalle entre ces manifestations naturelles intenses. 

- Le Maroc semble d’ores et déjà disposer d’un système de détection en attendant le déploiement d’un système d’alerte au tsunami sur les côtes atlantiques, notamment à El Jadida...

- En effet, c’est un réseau qui se base sur des bouées sous-marines communes entre le Maroc, le Portugal et l’Espagne. Quand il y a un tsunami, les bouées détectent la pression et donnent l’alerte. Sans oublier le système d’alerte international, auquel participe l’Institut national de géophysique. 

___

* Né à Tétouan en 1955, Fida Médina, enseignant-chercheur émérite, président de l’Association marocaine des géosciences. Après avoir obtenu son baccalauréat au lycée Hassan II à Rabat, il fréquente les bancs de la faculté des sciences puis ceux de l'Université Paris VI pour son doctorat. Par la suite, il est nommé professeur au département de Géologie de l’Institut scientifique de Rabat, entre autres fonctions. Actuellement membre de l’EAGE (European Association of Geoscientists and Engineers) et de la Sociedad Geológica de España.

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