Des réseaux sociaux peu sociables ?
L’usage massif des réseaux sociaux n’est pas sans danger, et certains exposent plus que d'autres à des dérives. Discours de haine, théories du complot, désinformation, dégradation de l’estime de soi ou violences verbales sont autant de pièges et de menaces qui guettent les internautes les plus jeunes comme les utilisateurs les moins avertis.
La littérature concernant l’usage des réseaux sociaux aborde le plus souvent le volet économique : guider le comportement d’achat, élargir l’audience ou la communauté, raccourcir le circuit de distribution, etc., au profit des agents privés souhaitant écouler leurs biens ou leurs services. En revanche, en ce qui concerne les impacts psychologiques et mentaux de l’exposition prolongée aux réseaux sociaux, les études menées jusque-là restent insuffisantes pour cerner l’ampleur du phénomène.
C’est d’ailleurs ce que révèle l’administrateur central de la santé publique aux Etats-Unis, Vivek Murthy, qui alerte, dans un document de 21 pages publié en mai 2023, sur les dangers des réseaux sociaux et leurs effets sur la santé mentale et le bien-être des enfants et des adolescents.
Équilibre mental et réseaux sociaux
Ce rapport, qui se base sur les données de recherches réalisées sur un large échantillon de jeunes utilisateurs, indique que les adolescents, qui passent en moyenne plus de trois heures par jour sur les réseaux sociaux, encourent deux fois plus le risque de sombrer dans la dépression ou de souffrir d’anxiété.
À l’inverse, réduire le temps d’exposition aux réseaux sociaux atténue considérablement cette menace. Le rapport révèle en effet que le fait de limiter l’utilisation des réseaux sociaux à 30 minutes par jour, sur trois semaines, améliore l’état mental des personnes ayant des scores de dépression élevés.
Ce qui peut sembler conjoncturel ou exogène a, en réalité, des implications beaucoup plus profondes, comme le démontre une récente étude réalisée par le département de psychologie et de neurosciences de l’Université de Caroline du Nord aux Etats-Unis. Cette enquête, réalisée auprès de 169 jeunes adolescents, montre que les sujets les plus connectés aux réseaux sociaux subissent une modification de la trajectoire du développement neurologique. En effet, l’exposition prolongée aux réseaux sociaux chez les adolescents exerce une influence sur les zones du cerveau en lien avec la saillance cognitive et émotionnelle pour atteindre les zones responsables de la motivation. Les jeunes utilisateurs des réseaux sociaux anticipent dès lors les impacts sociaux de la récompense et de la punition.
Concrètement, l’usage des réseaux sociaux active le circuit de la récompense qui englobe le septum, l’amygdale, l’hippocampe et le cortex préfrontal. Cette activation peut s’avérer dangereuse pour les jeunes sujets. "Le mécanisme du circuit de la récompense est très addictif. À l’état normal, il doit y avoir un début et une fin. Mais sur les réseaux sociaux, il n’y a justement ni début ni fin. Ce qui a pour effet de provoquer des crises de gestion des émotions, ou encore une perte de la notion de réalité", explique Laithicia Adam, experte québécoise en éducation et conférencière, contactée par Médias24.
Un phénomène dont sont bien conscients les éducateurs et pédagogues, et qui n’échappe visiblement pas à la vigilance des grands artisans de la tech.
Les réseaux sociaux, un frein à l’apprentissage ?
Waldorf School of the Peninsula est une école privée située à Los Altos en Californie, en pleine cité futuriste de la Silicon Valley. Environ 300 élèves y suivent un enseignement à l’ancienne. Aucun écran ni smartphone n’est toléré à l’école. Pourtant, les trois quarts des parents d’élèves travaillent dans les métiers pointus de la tech.
En effet, "les écrans empêchent deux choses essentielles à l’apprentissage : l’effort et la tolérance à la frustration. L’enfant réussit facilement sans être confronté au processus d’essai et erreurs et, par le fait même, ne développe pas d’habiletés de persévérance, de ténacité et le fait de ressentir la fierté de s’être accompli, d’avoir réussi", analyse Laithicia Adam dans une publication.
Plus alarmant encore, les jeunes les plus exposés aux réseaux sociaux éprouvent des difficultés à sociabiliser. "Je remarque souvent que les adolescents qui passent le plus de temps devant les écrans développent des troubles du transfert (émotionnel, ndlr) et éprouvent des difficultés à entrer en relation avec les autres. Car la nature des émotions que l’on peut ressentir en vrai diffère de celles que l’on ressent derrière un écran", souligne l’experte, qui compte à son actif plus de vingt ans de métier.
Modification des perceptions
Le Maroc compte plus de 24 millions d’utilisateurs des réseaux sociaux qui y passent en moyenne 4 heures par jour, d’après une étude récente de DigitrendZ, réalisée entre janvier et mai 2022. Cette moyenne dépend du facteur démographique, et est inversement proportionnelle au taux de vieillissement des populations, comme l’indique une autre étude du Global Web Index.
L’influence qu’exercent les réseaux sociaux sur les utilisateurs et les utilisatrices va jusqu’à remodeler la nature des interactions entre les individus en dehors de ces mêmes plateformes, comme nous avons pu le voir plus tôt. Mais l’influence ne s’arrête pas là. Car le pouvoir des réseaux sociaux est tel qu’il chamboule la hiérarchie des valeurs et redéfinit les standards communément admis sur ce qui est bon, mauvais, laid ou beau.
C’est sur ce point que se penche une étude co-réalisée par la professeure en sociologie Fadma Aït Mous et la doctorante-chercheuse Raja Wakil, intitulée Influence des célébrités sur les perceptions des standards de beauté féminine : cas des utilisatrices casablancaises d’Instagram". Cette enquête révèle "l’existence d’une forte influence que les célébrités exercent sur les perceptions des femmes interviewées", provoquant une "faible estime de soi accompagnée d’une dégradation de (sa propre) image corporelle".
Les conclusions de cette étude seront détaillées dans le prochain article de ce dossier.
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