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Maroc-Algérie : pour la première fois, fermeture de tous les canaux de dialogue (Abdelmalek Alaoui)

Neuf mois après la rupture de leurs relations diplomatiques, pas une semaine ne passe sans une nouvelle attaque du régime algérien, via des canaux officiels ou médiatiques, contre le Maroc. Une situation qui évoque à Abdelmalek Alaoui l'avènement d'une guerre froide au Maghreb, qui aurait précédé de peu celle qui se déroule actuellement en Occident.

Maroc-Algérie : pour la première fois, fermeture de tous les canaux de dialogue (Abdelmalek Alaoui)

Le 29 mai 2022 à 9h16

Modifié 30 mai 2022 à 10h14

Neuf mois après la rupture de leurs relations diplomatiques, pas une semaine ne passe sans une nouvelle attaque du régime algérien, via des canaux officiels ou médiatiques, contre le Maroc. Une situation qui évoque à Abdelmalek Alaoui l'avènement d'une guerre froide au Maghreb, qui aurait précédé de peu celle qui se déroule actuellement en Occident.

Jusqu’où ira l’hostilité algérienne à l’égard du Maroc? Comment cette escalade unilatérale finira-t-elle? Comment expliquer cette stratégie de la tension? Qui prend les décisions anti-marocaines en Algérie? Quelles sont les scénarios possibles?

Certains jours, et de plus en plus souvent, on reste interloqué devant l’obsession marocaine des dirigeants algériens. Abdelmalek Alaoui, président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS), nous livre ci-dessous ses réponses et ses réflexions sur ce sujet. Pour lui, le principal point de vigilance est la rupture de tout dialogue et la fermeture de tous les canaux pour se parler.

L’Algérie et le MAK 

Ainsi sur le soutien au Mouvement autonomiste kabyle (MAK) reproché au Maroc par l’Algérie, qui qualifie cette organisation de terroriste, Abdelmalek Alaoui juge plutôt équilibrées les déclarations des officiels marocains sur la question kabyle.

« D’un côté, il y a un système politique marocain qui reconnaît tous ses affluents, y compris amazigh ; de l’autre, une Algérie qui se présente au monde comme le chantre de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais dénie ce même droit à une population ayant des revendications légitimes sur le plan idéologique. »

Selon Alaoui, ces joutes ne se situent pas dans le cadre d’un combat informationnel, mais découlent plutôt d’une simple conviction que les Kabyles ne parviennent pas à faire entendre leur voix.

Sachant que le Royaume a beaucoup avancé sur les spécificités amazighes, il est par conséquent en droit de pointer les incohérences d’une Algérie donneuse de leçons en la matière.

Alger n’apporte aucune preuve d’une supposée collusion maroco-israélienne contre ses intérêts

Le sujet de la reprise des relations entre le Maroc et Israel est devenu une toile de fond dans l’argumentaire hostile algérien. Alger accuse le Maroc de ramener « l’entité sioniste » aux  frontières de l’Algérie sous couvert d’une coopération qui cacherait en réalité sa volonté de rééquilibrer les forces militaires susceptibles de menacer le fragile équilibre régional. Alaoui déplore dans un premier temps l’utilisation de la terminologie « entité sioniste », propre à l’Algérie pour désigner Israël.

« Sachant que le Maroc est le seul pays du monde arabe à compter une communauté juive de 700.000 personnes, il se devait de mettre en cohérence l’article constitutionnel qui reconnaît ses affluents hébraïques.

« Contrairement à ce que tente de faire croire notre voisin, il ne s’agit pas d’une normalisation, mais d’une reprise de ses relations diplomatiques interrompues en 2002 lors de la deuxième Intifada », précise le président de l’IMIS.

« Selon moi, cette accusation est typique des régimes acculés qui préfèrent pointer l’ennemi extérieur, plutôt que de faire l’autocritique de leur incompétence en termes de gestion intérieure. »

« Au fur et à mesure, les accusations deviennent ubuesques »

« D’ailleurs, elle ne résiste pas à un simple examen des faits, car Alger est incapable de mettre sur la table la moindre preuve de ses allégations sur une prétendue agression d’un axe maroco-israélien à son égard. »

« De plus,  nous en sommes arrivés à un point  tellement bas  que certains commentateurs sportifs algériens n’ont pas hésité à porter des accusations ubuesques contre un humoriste marocain qui aurait acheté un arbitre gambien pour les priver de Coupe du monde », rappelle Alaoui.

Le président du think tank IMIS fait d’ailleurs sienne la formule du ministre Bourita, qui a résumé la situation bilatérale actuelle en déclarant que « tout ce qui était excessif était insignifiant ».

« Le régime algérien serait dans l’excès permanent pour tenter de faire oublier ses tensions internes, avec une solution commode qui consiste à pointer du doigt le voisin, comme le fait si bien la Corée du Nord. »

A la question de savoir si le Maroc devait s’attendre à être désigné, dans les prochains mois, comme responsable d’éventuels incendies, à l’instar de ceux qui avaient ravagé l’été dernier une partie de la Kabylie, Alaoui avance qu’en termes de surenchère, de nouvelles accusations encore plus ubuesques ne sont pas à exclure.

« La Nouvelle Algérie prisonnière de son idéologie qui tente de détourner l’attention des Algériens, confrontés à une crise économique »

« Du côté algérien, plus rien ne devrait désormais nous surprendre, avec un Maroc qui peut aussi bien être accusé demain de faire partie des francs-maçons ou de l’ordre des Illuminati de Bavière. »

« Ce régime est devenu un terreau fertile pour toutes les théories complotistes, où notre pays a bon dos en termes de responsabilité », souligne Alaoui.

« Je constate également une asymétrie au niveau de la parole de l’Etat. Ainsi, le Maroc a choisi la main tendue comme lors du discours du Trône du 30 juillet où Sa Majesté avait appelé le président algérien à ne pas subir le poids de l’histoire et à réouvrir le chemin du dialogue. »

« Pour ne pas changer, les réponses étaient restées prisonnières de leur idéologie et d’une actualité de crise intérieure nécessitant un bouc émissaire pratique comme le Maroc. »

« Maroc, France, les éternels boucs émissaires »

Sur la rancune à l’égard du Maroc, fondée sur sa prétendue « attaque surprise contre la jeune Algérie tout juste indépendante lors de la Guerre des sables en 1963 », exprimée dans le monologue adressé par le président Tebboune au secrétaire d’Etat américain Antony Blinken, Alaoui tient à rappeler que le Maroc n’a pas l’exclusivité du ressentiment algérien.

« En effet, tous les régimes qui se sont succédé depuis 1962 n’ont eu de cesse de rappeler à la France sa responsabilité dans le destin d’un million de martyrs de la révolution. »

« C’est vraiment regrettable dans la mesure où cette stratégie du pire rend de plus en plus difficile la recherche de courroies algériennes de conciliation qui permettraient de tourner la page. »

« Plus personne à Alger ne répond au téléphone »

« Si du côté marocain plusieurs acteurs, y compris dans la société civile, sont prêts à renouer le dialogue, ce n’est manifestement pas le cas de l’autre côté », indique Alaoui.

« Pour résumer la situation actuelle, je rappellerai cette citation du secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger, qui disait en pleine crise : ‘C’est quoi le numéro de téléphone de l’Europe ?’ Aujourd’hui, Rabat pourrait malheureusement dire à son tour : ‘C’est quoi le numéro de téléphone d’Alger ?’« , estime Alaoui, regrettant qu’il n’y ait plus aucun correspondant algérien au bout du fil.

Il rappelle que jusqu’à une période récente, les deux pays avaient toujours gardé un fil, un contact. Il y avait toujours quelqu’un avec qui on pouvait parler. Ce n’est plus le cas ». Au cours des 20 dernières années, il y a toujours eu des hommes et des femmes qui pouvaient se parler, qui essayaient de se parler : « pendant les mandats de Abdelaziz Bouteflika, même dans les moments les plus durs, il y a toujours eu la possibilité de se parler et de faire baisser la tension ».

« Des mesures de rétorsion qui se retournent contre le secteur privé et les caisses de l’Etat »

Cette rupture des relations politiques et diplomatique a été étendu au domaine économique avec l’interdiction de commercer avec le secteur privé marocain, imposée par le président algérien en personne. Abdelmalek Alaoui constate que cette mesure de rétorsion a eu deux effets boomerang immédiats.

« La première conséquence de l’interdiction de commercer avec des entreprises marocaines a été que l’activité de l’une des plus grandes sociétés d’assurances d’Algérie a failli être mise à l’arrêt total, faute de pouvoir utiliser le logiciel qui avait été développé par une entreprise marocaine. L’ironie du sort veut qu’elle n’a eu d’autre choix que de continuer à utiliser cette solution informatique marocaine. »

« En deuxième lieu, la fermeture du gazoduc GME, qui passe par le Maroc pour approvisionner l’Espagne, s’est avérée être une décision complètement folle alors que l’Europe n’a jamais eu autant besoin du gaz algérien dont les cours mondiaux explosent », souligne notre interlocuteur.

« Ces décisions prises au plus haut sommet de l’Etat ont eu un impact économique négatif sur les finances algériennes, alors que la période actuelle aurait pu être une source de nouveaux revenus plus qu’opportuns après deux ans de crise ».

« Une nouvelle guerre froide au Maghreb apparue avant la repolarisation en cours dans le monde occidental »

Sur le sommet de Marrakech consacré à la lutte contre Daech, violemment critiqué par le ministre algérien des Affaires étrangères pour avoir mis sur le même pied terrorisme et séparatisme, Alaoui explique qu’Alger veut renforcer sa propre doctrine isolationniste de gestion des conflits régionaux, à l’image de ce qu’elle fait dans l’espace sahélien.

« Les Algériens veulent conserver le monopole du droit de regard en Afrique, alors que jusqu’à récemment, leur Constitution interdisait l’envoi de troupes à l’étranger, et que le Maroc déploie depuis longtemps des forces de maintien de la paix, mais aussi des hôpitaux de campagne partout sur le continent africain », rappelle Alaoui.

« S’il fallait qualifier les attaques algériennes contre le Maroc, c’est une nouvelle guerre froide qui s’inscrit dans la repolarisation du monde constatée sur les blocs Est-Ouest avec la Russie, que le Maroc a en quelque sorte anticipée, en en faisant les frais peu avant le déclenchement du conflit en Ukraine. »

« Un détournement culturel pas vraiment convaincant qui ne fait que renforcer l’image du Maroc »

« Sur les tentatives d’appropriation d’attributs culturels marocains par l’Algérie, je pense qu’il y a plus lieu de se flatter de ‘l’hommage de notre voisin’ plutôt que de s’en offusquer, car au final, cela prête plus à rire qu’à autre chose.

« Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler que la fameuse maison Gucci avait refusé de porter plainte contre les auteurs de contrefaçons, parce qu’elle estimait que cela lui faisait une énorme publicité gratuite au niveau mondial.

« Si nos voisins algériens estiment qu’ils doivent récupérer l’imagerie du Maroc pour son histoire et sa force, c’est à la fois incohérent par rapport à la volée d’insultes que notre pays reçoit, et dans le même temps plutôt flatteur pour notre pays », résume non sans ironie le président de l’IMIS.

« Sauf crise de démence du régime algérien, pas d’affrontements armés à l’horizon »

A la dernière question portant sur l’éventuelle aggravation d’une guerre froide qui pourrait être le prélude à un véritable conflit armé, Alaoui exclut cette possibilité malgré ce qu’il appelle l’outrance actuelle du régime algérien.

« Si les dirigeants actuels ont choisi la voie de la surenchère permanente, ils n’iront pas, selon moi, jusqu’à s’engager dans un conflit armé avec le Maroc car cela relèverait de la démence. D’autant plus qu’à ce jour, il n’y a pas eu la moindre escarmouche ou affrontement direct », ajoute Alaoui.

D’après lui, l’approche guerrière du voisin de l’Est, fondée sur des initiatives individuelles éparses pour flatter le pouvoir militaire, relèverait plus de la bêtise humaine que d’un machiavélisme organisé qui requiert un esprit fin et stratège.

Abdelmalek Alaoui conclut que face à cette animosité d’Etat sans fin, le Maroc doit poursuivre son chemin de développement avec des partenariats Sud-Sud en attendant d’avoir des interlocuteurs sérieux au bout du fil…

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