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Round up. La lutte contre la spoliation foncière marque le pas

Des mafias immobilières font de nombreuses victimes au Maroc, ces dernières étant souvent impuissantes face aux moyens des spoliateurs et découragées par la lenteur des procédures judiciaires. Les efforts de la commission multisectorielle anti-spoliation sont-ils suffisants ?

Round up. La lutte contre la spoliation foncière marque le pas

Le 22 mai 2022 à 9h18

Modifié 23 mai 2022 à 14h49

Des mafias immobilières font de nombreuses victimes au Maroc, ces dernières étant souvent impuissantes face aux moyens des spoliateurs et découragées par la lenteur des procédures judiciaires. Les efforts de la commission multisectorielle anti-spoliation sont-ils suffisants ?

La spoliation foncière, un fléau dont la lutte est un défi de taille, notamment en raison de l’implication de mafias immobilières organisées et déterminées à accaparer les terres d’autrui. Face à elles, des victimes désemparées et aux moyens souvent limités qui s’engouffrent, pour les plus courageuses d’entre elles, dans des procédures judiciaires parfois interminables.

Certaines, bien qu’elles aboutissent à des décisions en faveur des victimes, ne suffisent pas pour autant à dissuader les spoliateurs qui continuent, malgré les jugements prononcés à leur encontre, à user de diverses techniques intimidantes et décourageantes.

Pour lutter contre la spoliation foncière, des mesures législatives et opérationnelles ont été mises en place, notamment suite à la lettre royale adressée au ministère de la Justice en 2016. Laquelle constitue une “reconnaissance royale et étatique de ce fléau”, comme l’indique Me Messaoud Leghlimi, avocat au barreau de Casablanca.

Joint par Médias24, cet avocat engagé à défendre les victimes de spoliation foncière insiste sur la stagnation observée depuis plusieurs années dans le cadre de la lutte contre ce phénomène. Il déplore la discrétion de la commission multisectorielle de lutte contre la spoliation foncière, censée “éradiquer ce fléau”.

Celle-ci est composée de représentants de divers départements gouvernementaux (Justice, Intérieur, Affaires étrangères, etc.), mais aussi des professions juridiques et judiciaires (Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, présidence du ministère public, avocats, adouls, notaires).

Contacté par nos soins, l’ancien président du Conseil national de l’ordre des notaires, Abdellatif Yagou, indique que cette commission est toujours active. Elle a tenu une réunion avec l’actuel ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, durant laquelle un état des lieux et un rappel des chiffres relatifs à la spoliation foncière au Maroc ont été présentés.

Son prédécesseur, Mohammed Benabdelkader, se voulait rassurant en mai 2021. “Le phénomène a fortement ralenti”, annonçait-il au Parlement, étayant ses propos par des chiffres arrêtés au mois de mars 2021. Bilan : 42 dossiers traités par la justice, dont 17 en phase d’instruction, 3 en phase de jugement en première instance, 14 en appel et 8 en cassation.

Des juridictions dotées d’une application dédiée à la lutte anti-spoliation

La réunion de la commission anti-spoliation a été tenue en présence de Abdellatif Ouahbi le 13 décembre 2021. Elle a été marquée par le lancement d’une application dédiée à la lutte contre la spoliation foncière. Selon une source informée au sein du ministère de la Justice, cette application est, depuis, utilisée dans plusieurs tribunaux marocains ; “ceux qui traitent le plus d’affaires de spoliation foncière” – sachant que “son usage sera généralisé à toutes les juridictions nationales”, assure-t-on de même source.

Selon la présentation faite par le ministère de la Justice en décembre dernier, cette application permet, d’une part, de rassembler les “données précises qui aident à identifier le phénomène”, et d’autre part, “de suivre les affaires” dans les tribunaux.

“En suivant l’évolution des affaires, il est possible d’observer la durée de la procédure et de détecter les blocages. Cela permet d’avoir une meilleure connaissance de ce phénomène, mais aussi d’intervenir, car le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, par exemple, a également accès à ces données”, indique la même source.

Cette dernière assure également que plusieurs projets de décrets, évoqués par le ministre de la Justice lors de la même réunion, sont désormais “en phase de finalisation”. Il s’agit notamment du projet de décret organisant le registre national des agences relatives aux droits réels, celui organisant le registre des sociétés civiles immobilières, ou encore celui portant sur l’archivage des actes. Ces textes portant sur le volet civil viendront compléter le dispositif légal en matière de lutte contre la spoliation foncière. Mais ces mesures sont-elles suffisantes face à l’ampleur et à la gravité de ce fléau ?

« Le problème ne réside pas dans les textes »

Pour Me Leghlimi, “le problème ne réside pas dans les textes”. Il estime que le dispositif actuel est suffisant mais que son application ne suit pas. Pour cet avocat, c’est “un manque de volonté” de la part des parties concernées qui provoque la “stagnation” de cette lutte initiée sur directives royales en 2016.

“C’est au vu de véritables dégâts que le Roi Mohammed VI est intervenu. Ses instructions appellent à taper fort par tous les moyens. Il faut donc que chaque partie concernée fasse son travail”, souligne Me Leghlimi.

Dans la pratique, les procédures judiciaires sont trop longues, parfois pour des “raisons inexplicables”. “Des plaintes qui datent de 2014 et 2016 sont toujours au point mort ; elles ne parviennent même pas au stade de l’instruction”, indique l’avocat, qui estime que ce retard est “voulu”.

L’incompréhension plane également autour des compétences auxquelles ont été dévolues les prérogatives d’enquête en matière de spoliation foncière. Selon Me Leghlimi, “la BNPJ (Brigade nationale de la police judiciaire) dispose des outils nécessaires pour mener efficacement et plus rapidement ces enquêtes ; d’autant qu’elle détient une compétence territoriale sur tout le Royaume. Pourtant, cela fait quelques années que ces affaires sont confiées à la police judiciaire qui reste, malgré elle, engloutie dans des affaires plus urgentes, et qui jouit d’une compétence territoriale limitée. Pourquoi lui confie-t-on alors ces dossiers ?”, interroge-t-il.

Une enquête en cours depuis 2016

C’est ce dont témoigne également une victime de spoliation foncière qui bataille depuis sept ans pour mettre la main sur son héritage. Jointe par nos soins, G.L. explique qu’après le décès de son père en 2015, suite à des coups et blessures ayant entraîné sa mort, “une procuration a été découverte, par hasard, au niveau de la conservation foncière d’El Jadida”.

Cette procuration date de 2012, à l’époque où son père ne jouissait plus de ses facultés physiques et mentales à la suite d’une chute fatale en 2009. Elle a été faite par un notaire à Casablanca (L.E.M.) au profit d’un “faussaire” (A.N.). “Tous les deux sont des multirécidivistes. Ils ont été condamnés dans le cadre d’affaires distinctes de spoliation foncière. Le notaire est d’ailleurs toujours derrière les barreaux”, indique cette victime.

“Cette procuration leur a permis de vendre plusieurs biens appartenant au défunt, mais aussi de demander un état civil en son nom en présentant une déclaration de perte. Dans le nouveau livret de famille, de fausses épouses ainsi que de faux enfants ont été ajoutés, permettant ainsi de procéder à la vente de ses biens, dont une trentaine seulement se trouvent à El Jadida”, poursuit notre interlocutrice.

Cela dit, depuis le dépôt de sa plainte en 2016 pour spoliation foncière en bande organisée, faux et usage de faux, l’affaire est “toujours au point mort”, assure-t-elle. “Nous avons été entendus par la police en 2018 et depuis, on nous indique que l’enquête est toujours en cours”, poursuit-elle, affirmant qu’elle continue à faire l’objet d’intimidations de la part des spoliateurs afin de la pousser à retirer sa plainte, voire même à quitter la résidence familiale afin de mettre la main dessus.

Si certaines victimes luttent contre la lenteur des enquêtes et des procédures judiciaires, d’autres font face à des spoliateurs qui s’amusent à ralentir les procédures, notamment pour dissuader leurs victimes qui se rendent rapidement compte de la lourdeur des charges qui les attend.

De la menace aux accusations : les diverses techniques d’intimidation

C’est le cas de A.S., un Marocain résidant en France qui a appris, en 2018, que des individus avaient accaparé la terre familiale sise à Settat, héritée de son défunt père. En se rendant sur place, il a fait l’objet d’intimidations et de menaces de mort auxquelles il a réagi en portant plainte. Démarre alors une bataille judiciaire que les spoliateurs ont tenté d’obstruer en accumulant les reports (changement d’avocats, certificats médicaux, etc.) ; “autant d’excuses pour justifier douze reports d’audiences”, indique notre interlocuteur.

Résultat : A.S. obtient gain de cause en première instance, puis en appel. Mais ces jugements n’ont pas suffi à dissuader les spoliateurs qui ont, à leur tour, porté plainte pour diffamation, entre autres. “Ils ont continué à labourer notre terre sans autorisation. Ce n’est qu’en août 2021 qu’ils ont cessé leurs intimidations, même si je fais toujours l’objet d’accusations futiles, m’obligeant à faire des allers-retours au Maroc.”

“En tout, ce sont plus de 40 vols, et de nombreux frais versés qui dépassent désormais la valeur de la terre, qui ont été déboursés. Si nous avons pu gagner cette affaire, c’est grâce à de faux documents versés par leur défense dans le dossier. D’autres personnes, victimes des mêmes spoliateurs, n’ont pas eu la chance d’obtenir gain de cause”, affirme-t-il.

Selon Me Leghlimi, “ce sont souvent les mêmes spoliateurs dans plusieurs dossiers qui s’échangent les rôles. Et c’est la BNPJ qui dispose des moyens pour déchiffrer leurs stratagèmes”.

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