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Amine Kabbaj : « Il était une fois la Biennale de Marrakech »

Six ans après la dernière édition de la Biennale de Marrakech, son président exécutif Amine Kabbaj revient pour Médias24 sur la genèse de cet événement culturel qui n’a pas survécu, faute de moyens financiers.

Amine Kabbaj : « Il était une fois la Biennale de Marrakech »

Le 20 mars 2022 à 14h45

Modifié 20 mars 2022 à 14h47

Six ans après la dernière édition de la Biennale de Marrakech, son président exécutif Amine Kabbaj revient pour Médias24 sur la genèse de cet événement culturel qui n’a pas survécu, faute de moyens financiers.

La Biennale de Marrakech est une association à but non lucratif, fondée en 2004 par l’entrepreneure et philanthrope Vanessa Branson, dont l’objectif est de positionner Marrakech comme une plateforme pour l’art contemporain en Afrique, au Moyen-Orient et dans la région méditerranéenne.

La Biennale de Marrakech a été pensé comme un festival culturel qui aborderait les problèmes sociaux à travers les arts, les utilisant comme un véhicule de débat et de discussion et pour jeter des ponts entre diverses idéologies. En 2014, la Biennale est placée sous la direction du président exécutif, Mohamed Amine Kabbaj.

Il y a eu 6 éditions dont la dernière qui a eu lieu en 2016. Depuis, cet évènement n’a pas pu tenir de nouvelles éditions faute de financements. Dans cet entretien, Mohamed Amine Kabbaj, raconte l’aventure qu’a constitué cet évènement, ainsi que les difficultés qu’il a rencontré.

Médias24 : Comment est née la Biennale de Marrakech ?

Amine Kabbaj : En fait, la toute première édition de ce rendez-vous culturel, qui se déroulait tous les deux ans comme son nom l’indique, est née en 2005 et s’appelait ‘Art in Marrakech’ (AIM).

La volonté de la présidente Vanessa Branson était de créer un événement qui contrebalance et démente la soi-disant haine musulmane contre l’Occident, qui avait été véhiculée par les terribles attentats de 2001.

AIM n’a pas été à la hauteur, avec un impact qui est resté beaucoup plus limité au monde anglo-saxon qu’à l’international. Trois éditions de ‘Art in Marrakech’ ont été organisées, avec des événements situés surtout en médina, qui ont véritablement fait naître la biennale en 2012.

– Quel a été le montant investi par la présidente jusqu’à son départ en 2014 ?

– Entre 2005 et 2014, Vanessa Branson a facilement injecté 2 millions d’euros pour financer les cinq éditions, soit plus de 22 millions de dirhams.

– C’est donc une véritable mécène et amoureuse de l’art…

– Absolument !

– Pourquoi Vanessa Branson s’est-elle adressée à vous en particulier pour passer le relais ?

– Peut-être parce qu’elle voyait que l’architecte de sa maison d’hôtes, Riad El Fen, s’intéressait beaucoup à son activité culturelle, d’autant plus que j’étais commissaire d’une exposition de la biennale de 2012.

C’est d’ailleurs au terme de l’édition de 2012 qu’elle m’a proposé de devenir vice-président exécutif pour l’édition de 2014.

Mais aussi, parce qu’il fallait un amoureux de l’art qui soit marocain pour diriger cet événement, mais aussi parce que j’avais les contacts nécessaires chez les artistes et les institutionnels pour développer la biennale.

– Que se passe-t-il en 2014 quand vous arrivez ?

– Nous avons organisé une biennale qui a eu un succès très important au niveau local et international. Parce qu’elle a eu plus d’impact sur le public marocain, et parce qu’il y a eu plus d’artistes internationaux et marocains.

L’intégration de l’Histoire du Maroc dans la 5e et la 6e édition a été un élément important, ainsi que notre ADN berbéro-judéo-arabo-hispano-africain qui a joué un rôle prépondérant.

La nouveauté de 2014 est qu’en dehors des artistes choisis par la commissaire de la biennale, nous avons créé des événements parallèles avec des galeries locales et internationales. De plus, le financement d’un nombre important de ces projets a permis d’offrir à la ville de Marrakech une animation dans tous les quartiers.

Le succès de cette édition s’explique aussi par le fait que les précédentes étaient beaucoup plus réduites, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la biennale de 2014 a été classée dans le top 20 des biennales dans le monde.

– Pour cette 5e édition, tout allait bien au niveau financier ?

– Pas vraiment, car Vanessa Branson a été obligée de boucler le financement, soit près de 70% du budget nécessaire.

– Justement, combien coûte une biennale de bonne facture ?

– En numéraire, il faut compter entre 10 et 12 millions de dirhams (État, banques, assurances, institutions…) qui ont permis de lever 10 MDH d’aides indirectes (hôtel, billets d’avion, restauration…) chez des sponsors marocains et internationaux.

En 2014, nous avons obtenu 7 millions de dirhams de dons en liquide, et en 2016, près de 11 millions de dirhams pour un budget total moyen (aides directes et indirectes) aux alentours de 22 MDH.

– Au terme de l’édition 2014, Vanessa Branson quitte la biennale…

– Elle est en effet devenue membre honoraire de la biennale 2016, et moi, président exécutif.

Devant le manque d’engouement des mécènes marocains, nous avons décidé d’organiser, pour 2016, une biennale plus modeste. Mais nous avons changé d’avis quand SM le Roi Mohammed VI nous a décorés en octobre 2014, lors de l’inauguration Royale du Musée d’art contemporain Mohammed VI de Rabat pour notre action dans la promotion de l’art contemporain au Maroc.

On s’est dit qu’il fallait être à la hauteur de la confiance royale, et nous avons décidé de recruter un commissaire d’exposition important en la personne de Reem Fadda.

– Comment s’est déroulée la recherche de financement après cette consécration ?

– Nous avons formé une équipe de jeunes Marocains, qui aujourd’hui travaillent dans plusieurs fondations culturelles importantes, avant de sélectionner avec la commissaire d’exposition, Reem Fadda, les artistes internationaux.

Au début, nous étions très optimistes car l’argent nécessaire entrait, et on pensait vraiment y arriver.

Le déficit était d’à peine 2,5 millions de dirhams pour un événement qui a duré onze semaines à Marrakech et une semaine à Essaouira, avec l’implication des écoles des Beaux-Arts de Tétouan et de Casablanca, de l’ESAV de Marrakech, de l’Université Cadi Ayad, etc.

Grâce à la biennale, Marrakech était devenue le centre artistique du monde, voire un hub de l’art contemporain.

Sans compter le programme éducatif qui a permis à 5.000 élèves défavorisés du secteur public de côtoyer la culture pour la première fois de leur vie.

– Tous les astres étaient donc alignés..

– Oui, d’autant plus qu’à l’ouverture de cette biennale, Sa Majesté nous a offert un dîner pour 350 personnes au palace de la Mamounia, avec l’orchestre de jazz du palais royal, et un autre dîner pour les VIP à l’hôtel Royal Mansour. Pour résumer, on a eu tapis rouge partout.

Nous avions investi tous les grands lieux du patrimoine de la ville, y compris la Place Jamaâ El Fna, grâce à la municipalité de la ville de Marrakech et au ministère de la Culture.

– Que s’est-il alors passé ?

– Certains contributeurs qui s’étaient engagés à nous soutenir financièrement nous ont lâchés.

En fait, nous voulions réussir à boucler l’édition 2016, avec un reliquat de 2 ou 3 millions de DH pour pouvoir organiser une nouvelle biennale en 2018.

– Sachant qu’une biennale n’est pas censée être lucrative, comment peut-on garder un surplus ?

– Dans notre plan de financement, nous avions précisé à tous nos sponsors que nous avions besoin de financements supplémentaires pour démarrer une 7e édition avec un fond de roulement.

En effet, au début, nous étions moins de dix personnes à gérer l’évènement ; un nombre qui a augmenté jusqu’à trente au fur et à mesure jusqu’à l’ouverture de la Biennale ; et ce, sans compter le financement des prestations des grands artistes marocains et étrangers.

– Quel était le montant de la dette au terme de la 6e édition ?

– Environ 2,5 millions de dirhams d’impayés, surtout aux fournisseurs et un peu au personnel, que nous traînons encore six ans plus tard.

– Cette dette a-t-elle condamné l’organisation d’une 7e édition ?

– Absolument, sans quoi nous l’aurions organisée même sous un format plus modeste.

– Six ans plus tard, à qui attribuer la faute ?

– Au manque d’implication des pouvoirs publics et des grandes institutions, et aussi un désintéressement ou une non-priorisation de la « Culture » en tant que telle.

– L’État devrait donc être coorganisateur de cet événement ?

– Oui, car quand nous avons initié un programme éducatif dans le cadre de la Biennale, j’ai rencontré le président de l’académie de l’Éducation nationale de Marrakech qui m’a affirmé que nous faisions une partie de leur travail.

En fait, il y a une responsabilité de l’État, mais il y a aussi celle des élus de la municipalité, parce qu’en réalité c’est pour la ville et la région que nous travaillons, avec un retour sur investissement qui est incroyable.

– Aucune étude n’a été réalisée concernant les gains apportés par la biennale à l’économie de Marrakech ?

– Malheureusement non, mais on sait que le retour sur investissement de la Biennale de Liverpool est de sept à dix fois ; c’est-à-dire que pour 20 millions investis, on obtiendrait 140 à 200 millions de chiffre d’affaires pour le tourisme et toute l’économie de la ville.

– Pensez-vous que la biennale fera son retour avec l’aide financière de la nouvelle maire de Marrakech ?

– Il faut l’espérer car, à titre personnel, mon seul rêve est d’organiser encore une biennale ou au maximum deux, avant de passer la main à de nouvelles générations.

– La porte ne serait donc pas définitivement fermée pour une nouvelle biennale…

– Incha’Allah absolument pas, j’y crois encore ; même si je plaide pour une biennale qui devra durer quatre à cinq semaines au lieu des onze semaines de la 6e édition.

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