Changement climatique : 3 experts marocains commentent le rapport du GIEC

Le Royaume, parmi les plus touchés par le changement climatique, fait face cette année à une sécheresse exceptionnelle. Des experts et climatologues appellent à mettre en place de nouvelles politiques de gestion de l’eau pour rationaliser son usage.

Changement climatique : 3 experts marocains commentent le rapport du GIEC

Le 6 mars 2022 à 18h57

Modifié 7 mars 2022 à 15h36

Le Royaume, parmi les plus touchés par le changement climatique, fait face cette année à une sécheresse exceptionnelle. Des experts et climatologues appellent à mettre en place de nouvelles politiques de gestion de l’eau pour rationaliser son usage.

"Le changement climatique affecte déjà toutes les régions de la terre de multiples façons et rend les événements climatiques extrêmes, comme les vagues de chaleur, les fortes pluies et les sécheresses, plus fréquentes et plus graves", s’inquiète Fatima Driouech, membre du bureau du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), jointe par Médias24.

Les principales évolutions climatiques observées au Maroc ces dernières années

Le Maroc ne fait pas exception. "Les données d’observation sur le Royaume montrent des tendances au réchauffement dans l’ensemble du pays, ainsi que des températures extrêmes plus fréquentes et une augmentation de la sécheresse, notamment agricole. Une diminution des journées et des nuits froides a aussi été enregistrée, ainsi qu’une réduction des ressources en eau disponibles dans certains bassins versants", souligne Fatima Driouech.

Abderrahim Ksiri, coordonnateur de l’Alliance marocaine pour le climat et le développement durable (AMCDD), indique quant à lui que "toutes les études du Giec insistent depuis vingt-six ans sur le fait que le climat est en train, non pas de changer, mais de se dérégler de manière de plus en plus accélérée".

"Au Maroc, qui fait partie des pays les plus touchés par le réchauffement climatique, on est passé de 2.000 m3 d’eau par habitant, dans les années 1960, à moins de 600 m3 d’eau par habitant actuellement. Même s’il y a des fluctuations certaines années, lors desquelles la pluviométrie peut augmenter, la constance, c’est la diminution. Ce n’est donc pas un phénomène conjoncturel mais structurel."

D’après notre interlocuteur, "l’impact est différent d’une région à l’autre, mais les plus touchées restent l’Oriental, la région Draâ-Tafilalet et tout le sud du pays, notamment le Souss-Massa".

Contacté par Médias24, Mohamed-Saïd Karrouk, professeur de climatologie à l’Université Hassan II de Casablanca, revient sur les étapes du changement climatique, notamment au Maroc, en présentant les constats observés au cours des trente dernières années.

"La diminution des précipitations a commencé à être observée vers la fin des années 1970 au niveau de l’Afrique du Nord, de l’Afrique de l’Ouest et de l’Europe du Sud-Ouest. Cette diminution a commencé au Sahel vers les années 1975-1980, avant de se déplacer en Afrique du Nord, et de s’installer également au Sud de l’Europe vers le milieu des années 1980, principalement en Europe du Sud-Ouest. A cette époque, la communauté scientifique se préoccupait surtout des questions liées à la désertification, en liant les évènements naturels à l’intervention humaine dans les pays du Sahel. Ce n’est que plus tard que l’on s’est rendu compte que c’était une période de réchauffement climatique planétaire. Une phase durant laquelle le cumul des températures, via le bilan énergétique planétaire entre l’atmosphère et le sol, commençait à donner ses effets, dont les principaux sont l’augmentation de l’évaporation, mais aussi de la masse de la vapeur d’eau qui devait intégrer l’atmosphère."

"Avec l’augmentation de l’évaporation, l’atmosphère ne parvenait pas à être saturée, ce qui a bloqué le retour des précipitations sur le sol. C’est pour cette raison que toutes ces régions ont vécu une sécheresse globale." Cette étape s’est poursuivie jusqu’au début l’an 2000.

"Vers la fin 2005, nous avons observé un retour de pluie, avec une certaine brutalité, mais hors saison, et de manière abondante et concentrée. Après plusieurs recherches, nous avons compris qu’il s’agissait d’une autre étape du réchauffement climatique. Ainsi, de 2006 à 2017, nous avons observé un retour global et planétaire des précipitations. D’un point de vue physique, ce phénomène ne pouvait s’expliquer que par une saturation de l’atmosphère."

"Durant les années 1990, nous avions imaginé que la sécheresse allait s’élargir à d’autres latitudes, mais la nature en a voulu autrement. Cette seconde étape du réchauffement climatique a été bénéfique pour le Maroc, puisqu’il y avait un retour d’eau permanent, chaque année, accompagné d’un retour de la neige."

"Pendant cette période, on s’est rendu compte que la température mondiale planétaire avait augmenté de 0,8°C par rapport à l’époque préindustrielle. C’est cette augmentation qui a bouleversé le cycle de l’eau notamment."

Par ailleurs, "depuis 2018, la pluie ne revient plus comme elle avait l’habitude de le faire depuis 2006, et la chaleur demeure élevée pendant l’automne et l’hiver. On ne s’est pas préoccupé de cela au Maroc puisque les barrages étaient remplis d’eau. Sauf qu’un barrage ne se vide pas du jour au lendemain. La sécheresse n’a donc pas démarré en 2022, mais bien avant. Aujourd’hui les barrages sont quasi vides, ce qui donne un aperçu de la gestion de l’eau dans le Royaume. Depuis 2018, nous avons continué à utiliser l’eau de la même manière, comme si elle ne manquait pas."

Quels dangers pour le Maroc ?

D’après Abderrahim Ksiri, "les dangers du réchauffement climatique pour le Maroc sont nombreux et touchent à la vie des individus. Nous avons deux besoins naturels essentiels : l’oxygène, dont nous ne pouvons pas nous passer plus de quatre minutes, et l’eau, sans laquelle nous ne pouvons vivre au-delà de six jours".

"Le changement climatique touche essentiellement à l’eau, et donc directement à la vie des individus et aux secteurs économiques. Aucun secteur d’activité ne peut résister sans eau : un kilogramme de tomates nécessite environ 300 litres d’eau ; 1 kg de pastèques nécessite 1.000 litres d’eau ; et rien qu’un tricot nécessite des centaines de litres d’eau."

"Lorsque le changement climatique touche à l’eau, il touche à la sécurité et à la paix sociale. C’est donc un phénomène à prendre au sérieux ; et chaque goutte doit être préservée."

La disparition des zones humides et des forêts, mais aussi l’affaiblissement de la nappe phréatique, sont d’autres impacts du réchauffement climatique au Maroc que cite le coordonnateur de l’AMCDD.

Et d’ajouter : "Le manque d’eau impacte aussi les milieux urbains. Dans chaque ville, il doit y avoir des parcs naturels et des jardins, à hauteur de 10 m² par habitant. Chacun doit trouver 2 hectares de zones vertes ou de parcs naturels à 300 m de chez lui et 3 hectares à 2 km de sa résidence. Ce n’est pas seulement pour la beauté du paysage ou le loisir, mais essentiellement pour la résilience. Les parcs naturels permettent de résorber la pluie lorsqu’il y a des précipitations très fortes pendant une durée très limitée. Nous avons bien vu le cas de Casablanca et de Tanger l’année dernière, où de petites précipitations ont entraîné des inondations."

Fatima Driouech précise, quant à elle, que "le rapport du WGII (Groupe de Travail II focalisé sur les impacts, adaptation et vulnérabilité) du GIEC, publié le lundi 28 février, a conclu que les impacts du changement climatique sur les systèmes naturels et humains sont évidents dans la majeure partie de l’Afrique. Au Maroc par exemple, on peut citer un risque élevé à très élevé de sécheresse associée à une forte vulnérabilité et à des évènements plus fréquents de perte de production alimentaire comme les cultures et le bétail".

"On note en particulier un stress climatique et environnemental important sur la production de blé, et une vulnérabilité accrue des cultures pluviales. Le dépérissement des forêts et des terres boisées ainsi que la perte de biodiversité terrestre et d’eau douce sont des phénomènes à ne pas négliger", ajoute-t-elle.

Mohamed-Saïd Karrouk nous explique, pour sa part, que "le réchauffement climatique a un effet direct sur la température et ce qui s’ensuit sur le plan naturel, humain et de santé… mais surtout sur la ressource en eau et son cycle. La période 2006-2017 a été très spéciale au Maroc. Les barrages étaient remplis à 100% en 2009 et 2010 mais personne ne s’est rendu compte que c’était une phase anormale dans notre région, située dans une zone subtropicale et normalement sèche, compte tenu de l’anticyclone des Açores qui y est installé".

"La situation actuelle pourrait s'expliquer par une augmentation de la température de 0,3°C entre 2013 et 2021. Il y a donc un effet sur la température qui se manifeste par une saturation thermique de l'océan. Celui-ci, qui commence à être débordé, ne peut pas absorber plus de température pour des raisons d'équilibre atmosphère-océan-continent", indique le climatologue. "Pour l’instant, il n’y a pas d’études scientifiques approfondies sur le sujet ; seulement des observations", souligne-t-il.

Quelles prévisions pour les années à venir ?

Pour l’avenir, "les prévisions sont claires", estime Abderrahim Ksiri. "A cause de l’irresponsabilité de certains pays, les choses pourraient se dégrader davantage. L’Afrique rejette moins de 4% de gaz à effet de serre (GES). Les grands pays émetteurs restent les Etats-Unis, ceux de l’Union européenne (UE), l’Inde, la Russie et la Chine."

"Cette année, ils sont retournés vers l’Accord de Paris pour aller vers la neutralité carbone, qui signifie zéro émission de GES d’ici 2050 pour les Etats-Unis, le Japon et l’UE, d’ici 2060 pour la Chine, et 2070 pour l’Inde. Sauf que la guerre actuelle entre l’Ukraine et la Russie peut remettre les compteurs à zéro. Il peut y avoir un retour en force vers le charbon ou le pétrole, et un retard du passage vers les énergies renouvelables, accélérant ainsi les changements climatiques."

"Tout cela peut avoir un impact direct sur le Maroc. Il pourrait y avoir encore plus de disparition des saisons, qui font l’excellence du Royaume, ce qui impactera davantage le cycle agricole. Les agriculteurs, notamment les petits, ne parviennent plus à comprendre quand et comment semer. Un plan d’adaptation est donc nécessaire."

Fatima Driouech souligne qu’avec "la poursuite du réchauffement climatique, chaque région dans le monde devrait connaître de plus en plus de changements dans les conditions climatiques qui affectent la société et les écosystèmes".

"Pour le Maroc, comme pour la région méditerranéenne, la liste est malheureusement longue. On peut cependant citer une hausse additionnelle des températures moyennes et extrêmes, une réduction non négligeable des précipitations et des risques plus intenses des différents types de sécheresse : météorologique, hydrologique et agricole. Les répercussions pourraient être sans retour pour certains secteurs."

Des politiques adaptées s’imposent

"Dans un pays constitué de 65% de désert, et où plus de 93% de la superficie connaît un climat aride à semi-aride, il aurait absolument fallu intégrer la lutte contre le changement climatique dans toutes ses politiques sectorielles et territoriales", déplore Abderrahim Ksiri.

"Le Maroc a mis en place un plan d’adaptation au réchauffement climatique, mais il n’est pas encore intégré dans toutes les politiques. Il manque encore également un accompagnement, surtout auprès des agriculteurs, pour revoir complètement le système agricole marocain. Ce dernier doit non seulement être adapté au type de graines, ainsi qu’à leur périodicité, rythme de pousse et délai de germination, mais aussi faire entrer d’autres espèces pour accompagner les nouveaux besoins."

"Prenons l’exemple du blé, un aliment de base au Maroc. Une très grande quantité est importé d’Ukraine et de Russie. Avec les évènements récents, conjugués à la sécheresse, les prix ont flambé à l’international. Tout cela montre que l’on doit changer de politique et avoir une vision plus large, qui incite les Marocains à changer de régime alimentaire pour s’orienter vers un régime adapté au type d’agriculture que l’on peut avoir dans notre pays. De nombreux Etats l’ont déjà fait. Cela nécessite certes de nombreuses années de travail, mais nous avons besoin d’un système qui pourra nous aider à nous orienter dans ce sens afin d’avoir une sécurité, mais surtout une souveraineté alimentaire", conclut-il.

Même son de cloche auprès de Mohamed-Saïd Karrouk. "Deux scénarios peuvent se présenter à l’avenir : le premier est que la température planétaire va continuer à augmenter si l’on ne fait pas ce qu’il faut pour la stabiliser. Le climat va donc continuer à évoluer vers l’inconnu, et tout ce que l’on sait c’est que si la température augmente, l’évaporation va augmenter et le cycle de l’eau sera davantage perturbé."

"Le second scénario, c’est qu’il y aura un retour d’eau et, dans ce cas, il faudra s’y préparer en élargissant les barrages et en développant d’autres structures. Il faut réfléchir à ce que l’on peut faire avec cette eau et ne pas continuer à la gérer de la manière dont elle l’est aujourd’hui. S’il y a un retour d’eau, il faudra se préoccuper de son stockage et de son usage. A elle seule, l’agriculture consomme 87% de notre ressource en eau. Cela ne pose pas de problème lorsque celle-ci est disponible, mais la situation devient dangereuse dans le cas contraire."

"Dans ce même scénario, l'eau pourrait ne pas revenir, et dans ce cas, il faudrait se préparer à la stocker à l'avance pour cette phase, en reconstituant les nappes phréatiques via des barrages smart qui alimentent les eaux souterraines. Cette méthode est prometteuse et bénéfique sur plusieurs plans: d'abord, elle rééquilibre les milieux naturels trop secoués, mais aussi, elle diminue l'évaporation directe très élevée des sols et des lacs".

Et de conclure : "Le Maroc doit s’occuper de manière plus sérieuse de la gestion de son eau, avec des stratégies claires et justes, en mettant en place des plans qui s’adaptent à la disponibilité de l’eau et aux besoins réels des Marocains."

"Faire face au réchauffement climatique nécessite de travailler sur deux plans : les causes et les conséquences, c’est-à-dire l’atténuation des gaz à effet de serre (à l’échelle globale) et l’adaptation. Sans les deux combinés, tous les efforts risquent d’être sans succès", estime Fatima Driouech.

"Pour ce qui est de l’adaptation, le continent africain, très faible émetteur de GES, montre généralement un bon rapport coût/efficacité. Cependant, les facteurs technologiques, institutionnels et financiers constituent des obstacles majeurs comme le conclut le dernier rapport du GIEC."

"Les flux financiers annuels ciblant l’adaptation pour l’Afrique sont inférieurs de plusieurs milliards de dollars aux estimations les plus basses des coûts d’adaptation pour le changement climatique à court terme. Le rapport souligne également que la recherche liée au climat en Afrique est confrontée à de graves contraintes en matière de données, ainsi qu’à des inégalités dans le financement et la direction de la recherche, lesquelles réduisent la capacité d’adaptation."

"L’optimisme reste possible, surtout au regard de la panoplie d’options d’adaptation disponibles dont, à titre d’exemple, la diversité économique, l’agriculture économe en eau, l’agroforesterie, une gestion appropriée des ressources en eau et la sensibilisation. Les systèmes d’alerte précoce, basés sur des services climatiques ciblés, peuvent être efficaces pour la réduction des risques de catastrophes, les programmes de protection sociale et la gestion des risques pour les systèmes de santé et alimentaires", conclut-elle.

Les impacts dévastateurs du réchauffement sur 195 pays (Giec)

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