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Nouveau pôle audiovisuel public : Ce que l’on sait de la réforme engagée

L'annonce de création d'un futur pôle audiovisuel public a suscité plus d'interrogations qu'elle n'a apporté de réponses. Beaucoup de détails restent à régler. Ce pôle est un objectif à l'horizon 2024. Voici ce que l'on sait pour le moment.

Nouveau pôle audiovisuel public : Ce que l’on sait de la réforme engagée

Le 31 mai 2021 à 19h03

Modifié 16 juin 2021 à 16h19

L'annonce de création d'un futur pôle audiovisuel public a suscité plus d'interrogations qu'elle n'a apporté de réponses. Beaucoup de détails restent à régler. Ce pôle est un objectif à l'horizon 2024. Voici ce que l'on sait pour le moment.

Un nouveau pôle audiovisuel public va être constitué. L’annonce en a été faite par le ministre de la Culture, Othmane El Firdaous, le mardi 25 mai. Les raisons ayant mené à ce projet de rapprochement et fusion des chaînes publiques, sous la houlette de la SRNT sont connues de tous.

Les difficultés rencontrées par les différentes chaînes composant le paysage médiatique public sont légion, et ont été rappelées récemment, début 2020 par Driss Jettou, à l’époque Premier président de la Cour des comptes.

Les détails présentés par le ministre de la culture et la communication ont suscité plus d’interrogations qu’ils n’ont apporté d’éléments de réponses.

A première vue, il s’agit à ce stade d’une décision, d’une vision, d’un objectif à terme, mais pour l’atteindre il y a encore beaucoup de détails à régler, à commencer par le montage juridique et financier permettant d’aboutir à un pôle public géré par la SNRT.

D’autres questions s’imposent : quel modèle économique pour la nouvelle télévision publique ? ; comment éviter les difficultés enregistrées par le passé ? ; quelle place pour les chaînes privées ?

Médias24 a sollicité plusieurs sources pour reconstituer la stratégie qui sera déployée et apporter les réponses aux questions soulevées. Les langues se délient difficilement. Voici ce que l’on sait pour le moment.

Une restructuration juridique et financière complexe

Le ministre de la communication a donné très peu de détails sur le modus operandi juridique et financier qui mènera à la fusion des différentes chaînes audiovisuelles publiques ainsi que des chaînes Medi1 TV et Medi1 radio sous la houlette de la SNRT.

>> La situation actuelle : 

Il n’a pas été aisé de reconstituer l’actionnariat actualisé des différents acteurs du secteur de l’audiovisuel.

A part la SNRT, dont le capital est détenu à 100% par l’Etat, la répartition du capital des autres acteurs officiellement déposée au registre de commerce, n’est pas toujours récente. Dans les grandes lignes, voici la structure capitalistique que nous avons pu reconstituer:

– La SNRT est détenue à 100% par l’Etat.

– Le capital de Soread est détenu majoritairement par l’Etat (76%) en plus de quelques actionnaires privés comme O Capital (ex-FinanceCom), Al Mada, et autres institutionnels.

En ce qui concerne Medi 1 TV et Médi 1 radio, deux opérateurs privés qui rejoindront le pôle public, le capital a changé à plusieurs reprises:

– Radio Méditerranée internationale (RMI) – Médi 1 radio – est détenue à 51% par des Marocains (O Capital, Al Mada) et 49% par l’Etat français à travers la Compagnie internationale de radio et de télévision (CIRT).

La chaîne Télé éponyme Médi1 TV avait, lors de sa création en 2006, pour actionnaires Médi 1 radio, la CDG, Maroc Telecom, ainsi que d’autres actionnaires français. Elle a subi plusieurs changements d’actionnariat.

– L’actionnariat de Médi 1 TV est composé, selon les dernières informations disponibles, de RMI, CDG, Maroc Telecom et des deux opérateurs émiratis majoritaires (54%), Nekst Investments et Steeds Medias, rentrés dans le capital en 2014.

Un dernier acteur est à considérer dans cette opération, il s’agit de la Régie publicitaire plurimédia Régie 3, filiale à 100% de RMI qui est actionnaire de Médi 1 TV.

Régie 3 commercialise les espaces publicitaires de 2M et de Radio 2M ainsi que de Médi1 TV.

Le schéma actuel est complexe. Les différents acteurs sont supposés indépendants, tout en étant lié directement ou indirectement par des flux de capitaux et d’actionnaires en commun. Il en est de même pour les dirigeants.

Faïçal Laraichi est président de la SNRT et de Soread 2M. Hassan Khiyar est à la tête de RMI et de Medi 1 TV.

>> la situation cible de restructuration à horizon 2024

Pour simplifier tout cela, le gouvernement envisage de positionner SNRT en société holding de tête détenant l’ensemble des chaînes publiques (25 chaînes radio et télé) et les deux chaînes privées, Medi 1 TV et Medi 1 radio. Une sorte de « Maroc Télévision », nous lance une source, en référence à « France Télévision ».

De ce fait, elle doit détenir 100% au maximum ou 51% au minimum du capital de Soread 2M, Médi 1 TV et RMI.

Le ministre de la communication a annoncé que le processus est lancé. « La SNRT a pris le contrôle à 100% de 2M et de Médi 1 TV », a-t-il affirmé.

Dans les faits, cela ne s’est pas encore concrétisé. Les premières actions de cette restructuration complexe sont en cours.

Selon les informations légales de Soread consultées par Médias24, l’Etat a réalisé, au cours d’une assemblée générale extraordinaire tenue le 14 avril 2021, une opération accordéon au terme de laquelle, les participations des actionnaires privés (FinanceCom, Al Mada, Caisse des retraites,…) ont été totalement diluées. Le capital social a ainsi été ramené de 358.694.800 dirhams à 300.000 dirhams.

Il est prévu une augmentation de capital pour le porter à 300 millions de DH à laquelle souscrira la SNRT uniquement, lui permettant de détenir 100% du capital.

Pour Médi1 TV, la prise de contrôle se fera en deux temps, en passant par un portage de CDG Invest.

La SNRT a besoin d’un décret du chef du gouvernement l’autorisant à rentrer dans le capital de Médi 1 TV. En attendant, les initiateurs du projet de restructuration ont procédé à une première transaction, permettant de concentrer l’ensemble des actions chez CDG invest à travers son véhicule Numa Participations. Une assemblée générale extraordinaire de Médi 1 TV a été tenue le 3 mai, avec pour ordre du jour une augmentation de capital de 700 millions de DH.

Une fois le décret publié,  CDG Invest transférera les actions à la SNRT. Nous ne connaissons pas encore les modalités de ce transfert.

Pour Radio Méditerranée Internationale et sa filiale Régi3, le schéma de leur intégration dans le pôle public n’est pas encore clair.

La SNRT prendra également le contrôle de Radio Médi 1 et de Régie 3, « après une opération de due diligence, réalisée par des experts indépendants, pour connaître leurs situations financières ». Les modalités ne sont pas connues.

Le ministère de la communication n’a, pour le moment, donné aucun détail chiffré sur le financement de cette restructuration d’envergure qui semble être encore à ses débuts.

Quand toutes ces démarches seront finalisées, la SNRT changera probablement de nom et d’identité visuelle.

Quel modèle économique ?

La reconfiguration juridique et financière est importante, certes, mais ne reflète que l’aspect technique de cette grande transformation.

Encore faut-il définir le modèle économique du nouveau pôle et son financement, opérer  le repositionnement des différentes chaînes, établir de nouveaux cahiers des charges.

Selon les premières informations, le principe qui présidera au repositionnement des chaînes est la complémentarité. Chacune gardera sa marque et aura un positionnement défini, permettant à l’ensemble public de répondre à la demande des téléspectateurs marocains.

Chacune des trois importantes chaînes/marques du futur pôle se spécialisera dans un domaine particulier. 2M et 2M radio pourraient être les chaînes fiction et divertissement du pôle.

Dans ce sens, un expert de l’audiovisuel nous explique que « 2M est une chaîne lourde et coûteuse. Elle veut tout faire, de l’info, du divertissement, du sport,… Elle devra certainement s’alléger et changer de format ».

Médi 1 Tv et Médi 1 radio, seraient les chaînes de l’information.

Dans cette configuration, Al Aoula serait la locomotive généraliste du service public.

Il va sans dire que les chaînes marocaines seraient mieux pourvues, s’il y avait un écosystème dynamique d’industries culturelles, créatives et de loisirs. Cette décision pose donc cette question, parmi les nombreuses autres.

Un gouffre financier malgré tout ?

Ceci nous amène au modèle économique pour financer ce nouveau pôle public. C’est un enjeu crucial.

Dans un mémorandum adressé à la CSMD, Latifa Akharbach présidente de la HACA, a dépeint le tableau du paysage audiovisuel dans sa configuration actuelle. Elle explique qu’il réalise « une performance économique certes stable, mais en deçà des attentes et incapable de permettre à l’industrie d’atteindre sa vitesse de croisière. »

« Le volume des recettes des opérateurs audiovisuels marocains, aussi bien publics que privés, est passé de 2,43 milliards de Dirhams, en 2015, à 2,5 milliards en 2018 (dont 900 millions de DH pour la télévision, ndlr), enregistrant un taux de croissance annuel moyen de 1%. Ce volume est réalisé à 84% par les opérateurs publics », poursuit-elle.

« La structure des recettes des opérateurs publics, quant à elle, affiche un rapport constant entre les recettes publiques, qui constituent en moyenne 62% du total des recettes, et les recettes commerciales, qui en constituent 38% en moyenne (pour la chaîne 2M dont le modèle économique est incongru pour une télévision publique, ces chiffres sont en moyenne de 8 % de financement public et 90% de recettes publicitaires et commerciales. Les 2% qui restent sont des cessions de droits..) », analyse-t-elle.

C’est dire l’importance du financement public dans le modèle actuel. Cette dépendance aux fonds publics justifie en partie la refonte entamée. Mais pour aller vers quel modèle ? Il va sans dire qu’un modèle basé sur les recettes publicitaires uniquement, pour financer des chaînes télévisées de qualité, est impossible à concrétiser.

Le marché audiovisuel marocain est trop petit et souffre, comme tous les médias au Maroc, de la concurrence des plateformes internationales (Google, Facebook…) qui aspirent jusqu’à 80% ou 85% des ressources publicitaires.

En plus, le marché publicitaire marocain souffre de plusieurs dysfonctionnement que Latifa Akharbach résume ainsi : « Malgré la libéralisation de la communication audiovisuelle, le marché publicitaire fonctionne toujours selon des usages et des circuits qui datent de l’ère du monopole. C’est un marché opaque, cloisonné et soumis à la logique des positions dominantes historiques, relevées par le rapport même de la Cour des Comptes au titre de l’année 2018. Ce déphasage, préjudiciable à un accès transparent au financement par le marché, est aggravé par la mutation digitale qui secoue même les acquis du modèle économique classique de l’entreprise audiovisuelle ».

Dans ce sens, elle estime que « le marché de la publicité régionale reste à créer et à organiser pour que les médias locaux aient une chance de viabilité ».

La question reste donc entière. L’Etat prendra-t-il le parti-pris de dire que la télévision publique est un service public dont la qualité a un coût et que, de ce fait, il assumera les charges et investissements?  Optera-t-il pour un modèle hybride basé sur la subvention et la recette publicitaire comme c’est le cas actuellement ? Se dirigera-t-il vers un modèle où il est question de la recherche de financements innovants ?

Pour un expert des médias interrogé par Média24, il est indéniable « que l’État doit mettre la main à la poche ».

Pour un cadre législatif plus souple

De son côté, la présidente de la HACA a plaidé dans son mémorandum adressé à la CSMD, en faveur de la diversification des modes de financement de l’entreprise audiovisuelle.

Elle explique que le cadre juridique actuel fait obstacle empêchant l’entreprise audiovisuelle d’accéder à une diversité de modes de financement, adaptés aux différentes étapes de son cycle de vie.

« Le fait de soumettre tout changement dans l’actionnariat d’une entreprise audiovisuelle titulaire de licence à l’accord préalable de la HACA l’empêche d’accéder au financement en fonds propres par le marché boursier, dont le fonctionnement requiert la libre négociabilité des titres et leur transfert instantané. Le financement de la croissance et du développement de l’entreprise passe alors forcément par le canal très limité des fonds propres apportés par les actionnaires initiaux, ou celui des emprunts auprès du système bancaire », explique-t-elle.

Elle préconise, donc, un assouplissement du cadre légal, de manière à concilier entre la stabilité de l’actionnariat d’une entreprise audiovisuelle et la cotation de ses titres en bourse. « Il peut même en résulter un renforcement de la transparence de ladite entreprise, aussi bien au niveau de son financement (il devient public), de ses comptes (publicité trimestrielle, semestrielle et annuelle) que de son actionnariat (obligation de déclaration de franchissement des seuils) », argumente-t-elle.

La pérennité du pôle public et la qualité du contenu à offrir aux téléspectateurs marocains dépendent grandement de la définition du modèle économique. Un point sur lequel le ministre de la communication et le gouvernement sont fortement attendus.

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