Reportage : Ce que disent les producteurs sur le projet de loi sur le cannabis

En marge des discussions parlementaires du projet de loi 13.21 visant à réglementer la commercialisation du cannabis à des fins médicales et thérapeutiques, Medias24 s’est rendu dans les régions de culture pour sonder les attentes des producteurs concernés par cette réforme.

Reportage : Ce que disent les producteurs sur le projet de loi sur le cannabis

Le 24 mai 2021 à 12h58

Modifié 24 mai 2021 à 13h44

En marge des discussions parlementaires du projet de loi 13.21 visant à réglementer la commercialisation du cannabis à des fins médicales et thérapeutiques, Medias24 s’est rendu dans les régions de culture pour sonder les attentes des producteurs concernés par cette réforme.

A l’issue de sa couverture consacrée aux tentatives d’émigration de Marocains et de subsahariens vers l’enclave de Sebta, une équipe de Médias24 s’est rendue dans la région voisine de production du cannabis pour savoir ce qu’attendent les agriculteurs du projet de loi 13.21 qui prévoit la légalisation d’une partie de la production nationale.

Selon une source associative proche des producteurs qui préfère rester anonyme pour ne pas s’attirer d’éventuelles foudres des autorités locales, le texte en voie d’adoption pourra changer beaucoup de choses dans leur vie quotidienne, à condition de prendre en compte certaines réalités.

Les petits producteurs s’interrogent sur la localisation des unités de transformation

« La principale chose qui intéresse les producteurs du crû est de savoir si la transformation du cannabis en produits médicaux ou thérapeutiques se fera dans la région ou sera délocalisée ailleurs.

« Les producteurs qui acceptent de jouer le jeu de ce projet de loi considèrent que la production du cannabis et sa transformation en produits médicaux ou thérapeutiques doivent se faire dans la même zone. Ils craignent de voir les unités de traitement délocalisées dans d’autres zones comme Casablanca.

« Si les promoteurs qui veulent investir dans la transformation du cannabis ne s’établissent pas dans leur région, ils considèrent qu’ils seront les grands perdants du projet de loi.

Créer des emplois sur place et éliminer les intermédiaires mafieux

 « En effet, l’installation d’usines de traitement du cannabis à proximité des champs de cannabis permettra de faire d’une pierre deux coups et d’améliorer le contexte socio-économique régional.

« En premier lieu, éliminer le circuit des intermédiaires qui achètent leurs récoltes pour les revendre beaucoup plus cher aux trafiquants locaux ou internationaux et ensuite fournir des emplois durables aux jeunes de la région et aux saisonniers qui se contentent de participer à la récolte de septembre.

« Ainsi, les nombreux jeunes désœuvrés pourront améliorer leurs conditions de vie, en travaillant en amont au moment de la récolte annuelle et en bout de chaîne, dans les unités de transformation du cannabis en produits médicaux ou cosmétiques », espère notre interlocuteur pour qui il faudra faire appel à des grands investisseurs nationaux et étrangers car le matériel requis pour équiper les laboratoires coûte cher.

« Dans un premier temps, ce sont les investisseurs étrangers qui seront sollicités »

« En fait, dans un premier temps, ce seront des entreprises internationales qui seront sollicitées car ce sont les seules à détenir le savoir-faire pour raffiner le produit avant de le transmettre à terme.

« Concrètement, après chaque récolte, des coopératives de collecte du cannabis seront chargées d’approvisionner ces usines de transformation qui s’occuperont de transformer le produit brut … », précise notre expert en agronomie.

« Délocaliser la transformation n’amènerait aucun bénéfice aux habitants et renforcerait la main-mise des intermédiaires »

« A contrario, si les laboratoires de transformation préfèrent s’installer dans une zone industrielle de Casablanca ou Tanger, les bénéfices de ce projet de loi seront nuls pour les producteurs locaux.

« Malgré les bonnes intentions publiques pour réglementer l’usage légal du cannabis, personne n’est en mesure de répondre à cette question fondamentale car sans garantie de l’Etat que le cannabis sera transformé sur place, ce projet de loi ne présentera aucun intérêt pour les petits agriculteurs.

« En effet, si on se contente de garder le produit brut dans la région et d’envoyer une partie de la récolte pour transformation dans d’autres villes du Maroc voire même à l’étranger, le trafic illégal va perdurer et la situation économique des petits producteurs locaux ne risque pas de s’améliorer », explique notre source pour qui la localisation des usines de traitement sera essentielle pour l’avenir.

Le traitement sur place permettra d’améliorer les revenus des petits producteurs

« Si les laboratoires s’installent sur place, il faudra créer des coopératives qui achèteront toutes les récoltes à un prix fixe qui ne soit pas très éloigné du prix d’acquisition des unités de traitement.

« Cela permettra de ne pas rééditer la situation actuelle où ce sont les intermédiaires qui réalisent des plus-values obscènes en achetant un kilogramme à 1.000 dirhams pour le revendre à 10.000 DH.

« Commencer par l’épicentre de Kétama avant les nouvelles régions de production »

C’est la raison pour laquelle, il faudra d’abord commencer par installer ces fameuses usines dans la zone historique de Kétama, avant de les étendre à toute la région de production du cannabis (Taounate, Larache, Chaouen, Tétouan …).

« Si d’année en année, les chiffres officielles nous apprennent que les superficies de production ne cessent de diminuer, il faut nuancer car les champs ont simplement été déplacés loin des routes et des rivières à l’abri des regards indiscrets.

« A ce propos, un certain nombre de communes éloignées de l’épicentre de production veulent s’inscrire dans ce projet de loi pour bénéficier d’éventuels investisseurs mais pour l’instant, l’Etat ne reconnaît que la région de Kétama comme productrice », s’interroge notre source.

Des réseaux criminels qui feront tout pour saboter l’adoption du projet de loi

Interrogé sur la réaction des réseaux criminels par rapport au projet de loi censé légaliser une partie de la production du cannabis à des fins dûment encadrées, et pas récréatives, notre interlocuteur affirme que, selon les échos qu’il reçoit, ils se sentent très menacés dans leur commerce illégal.

« Sachant qu’il n’y aura plus d’intermédiaires entre le producteur-transformateur et que les transactions défiscalisées en cash vont disparaître, il est évident qu’ils ne vont pas applaudir.

« En effet, avec la crise sanitaire et la multiplication des contrôles policiers, leur business a déjà beaucoup souffert et ce projet de loi ne risque pas d’arranger les choses.

« A partir de là, il est fort probable qu’ils feront de leur mieux pour saboter son adoption au parlement et faire fuir d’éventuels investisseurs pour poursuivre leurs petites affaires lucratives », précise notre expert en ajoutant que tout dépendra donc de la détermination des autorités.

« Le prix des parcelles qui cultivent du cannabis n’a pas explosé »

Contrairement aux rumeurs selon lesquelles le prix des terrains affectés à la culture du cannabis avait augmenté voire explosé depuis l’annonce du projet de loi légalisant la production à des fins particulières, notre interlocuteur affirme qu’il s’agit d’une rumeur totalement infondée.

« C’est complètement faux car une bonne partie des terrains appartiennent aux domaines de l’Etat et notamment au ministère des Habous qui les loue à des cultivateurs sans savoir, la plupart du temps, qu’ils y font pousser du cannabis ou alors bien après avoir signé le bail.

« Quant aux propriétaires qui cultivent ou louent leurs parcelles, ils refusent systématiquement de vendre ce qu’ils considèrent comme un patrimoine familial », tient à corriger notre source, en précisant que l’absence de ventes s’explique par le fait qu’au niveau de la responsabilité pénale, il est bien plus intéressant de louer un terrain que d’en être propriétaire et de cultiver un produit illégal.

« Une réforme qui jette la lumière sur l’assèchement de la nappe phréatique »

Selon lui, l’éventuelle adoption du projet de loi permettra également de s’intéresser à la problématique croissante de la raréfaction des réserves hydriques car la culture du cannabis a littéralement ruiné la nappe phréatique de toute la région.

« Cette tendance s’est renforcée avec l’importation d’Europe de nouvelles espèces de graines qui ont besoin d’une quantité bien plus importante d’eau que celle cultivée traditionnellement au Maroc.

Depuis quelques années, les trafiquants internationaux imposent, en effet, à leurs fournisseurs de cultiver du cannabis avec ces graines pour augmenter le taux de THC et donc pour décupler son effet.

Sachant qu’elles ont besoin de beaucoup d’eau, les producteurs ont multiplié les forages de puits et ont même construit des petits barrages qui ont asséché les sources.

D’ailleurs, devant l’absence croissante d’eau potable, l’Etat est même obligé d’envoyer des camions citernes pour ravitailler en eau les communes touchées par ce phénomène de raréfaction.

« L’utilisation intensive d’engrais chimiques a tué la fertilité des terres agricoles »

Le seul moyen d’inverser cette tendance consistera à cultiver l’ancienne espèce de cannabis avec un suive étatique de la consommation des agriculteurs mais de nombreuses parcelles sont d’ores et déjà inexploitables, à cause d’un manque de repos des terrains (jachère) et d’une surexploitation.

En effet, l’utilisation intensive d’engrais chimiques pour cultiver cette plante épuise avant de détruire la fertilité des terres agricoles qui meurent au bout de quelques années, se désole notre interlocuteur qui espère que les experts agronomes de l’Etat sauront trouver des solutions.

« Dans l’idéal, il faudra 5 ans pour que la moitié de la récolte nationale de cannabis soit consacrée à une production de produits dérivés légaux »

A la dernière question portant sur ses prévisions à moyen-terme, notre spécialiste avance que si l’Etat s’investit comme il le faut, la moitié de la production nationale de cannabis pourra être consacrée à des fins de transformation légale et le reste continuera à alimenter le circuit criminel illégal.

« En fait, il faudra attendre l’arrivée d’investisseurs étrangers pour que les petits agriculteurs puissent enfin bénéficier d’un revenu stable et légal qui leur permettra de ne plus craindre la répression des forces de sécurité.

« L’adoption de ce projet de loi devrait être suivie d’une amnistie générale des 30.000 cultivateurs de cannabis de Chaouen condamnés et recherchés par les gendarmes qui pourront alors enfin circuler librement et sans angoisse.

« Ceci-dit, sachant que les autorités n’autoriseront jamais la consommation récréative du cannabis, le trafic illégal a encore de beaux jours devant lui », conclut notre source pour qui la nouvelle configuration pourra assurer un train de vie plus décent aux populations locales grâce à l’augmentation du prix des récoltes vendues aux unités de traitement.

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