Les leçons apportées par la pandémie à l’architecture, selon Hassan Radoine

INTERVIEW. Le confinement imposé par la pandémie a mis en exergue le rôle et l'influence de l’architecture dans notre quotidien. Hassan Radoine, directeur de l'école SAP+D à l'UM6P, nous parle des principales leçons pour l’architecture après la crise du Covid-19.

Les leçons apportées par la pandémie à l’architecture, selon Hassan Radoine

Le 14 janvier 2021 à 12h39

Modifié 10 avril 2021 à 23h13

INTERVIEW. Le confinement imposé par la pandémie a mis en exergue le rôle et l'influence de l’architecture dans notre quotidien. Hassan Radoine, directeur de l'école SAP+D à l'UM6P, nous parle des principales leçons pour l’architecture après la crise du Covid-19.

Expert en architecture, planification et design durable et intelligent et auteur du livre « Architecture in context : Designing in the Middle East », Hassan Radoine est le directeur de l’école SAP+D (School of architecture planification and design) à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et ex-directeur de l’Ecole nationale d’architecture de Rabat.

Dans cette interview accordée à Médias24, il nous explique que l’architecture doit servir l’Homme et nous livre les leçons apportées par la pandémie à l’architecture et l’urbanisme.  

– Médias24 : Quel impact l’architecture a-t-elle sur la vie de l’Homme ?

– Hassan Radoine : La plupart des citoyens passent la majorité de leur temps à l’intérieur de bâtiments, pour travailler ou se reposer. Ainsi, la manière avec laquelle est conçu un bâtiment a un impact direct sur le confort, la santé de l’usager et sa qualité de vie en général.

Une conception architecturale adaptée ne s’arrête pas uniquement à l’aspect fonctionnel ou esthétique mais englobe également le volet social et culturel de l’usager. 

L’architecture est la seconde peau de l’être humain, plusieurs études scientifiques ont prouvé le lien étroit entre la psychologie de l’individu et son cadre physique de vie. Dans ce sens, une analyse psychique et sociale approfondie doit impérativement être intégrée préalablement à une conception holistique et intelligente. 

– Vous allez dire que la pandémie et le confinement ont mis à nu les insuffisances dans ce domaine au Maroc…

Je pense que l’état actuel de nos villes au Maroc reflète plusieurs anomalies, tant au niveau de la construction qu’au niveau de la planification urbaine.

Les dysfonctionnements au niveau de la planification urbaine conduisent à une grave défiguration du tissu urbain. Les systèmes de planification urbaine et leurs modes d’interprétation sur le plan architectural sont inadéquats au contexte des villes. L’architecture n’est plus corrélée au développement humain. Chose qui engendre l’avancée du secteur informel ainsi que, le rejet du formel qui devient un cadrage bureaucratique figé dans des textes de lois archaïques sans oser les modifier afin de répondre aux besoins contemporains, de plus en plus complexes, engendrant un déséquilibre spatiale et territoriale continu..

Les villes marocaines perdent progressivement leur identité en raison de la répétition et la monotonie des styles architecturaux et du manque d’approches holistiques de développement. En gros, nos villes sont devenues des villes « dortoirs ». Il faut décentraliser l’urbanisation et promouvoir des territoires durable et dynamiques au-delà de la dichotomie du rural ou de l’urbain.

D’autre part, le développement urbain crée des pressions importantes sur l’environnement. Malheureusement, les espaces naturels sont consommés négligemment sous la tension des extensions urbaines non mesurées malgré une planification urbaine technocratique rigide.

Quant au milieu rural, je pense qu’il ne bénéficie pas encore de l’attention qu’il mérite. Au Maroc, nous ne disposons malheureusement pas encore de politique efficace de développement rural durable qui tourne autour de l’innovation sociale et territoriale. Les modes de construction généralisés et non adaptés au contexte affectent non seulement le paysage architectural et naturel dans les milieux ruraux mais aussi le mode de vie de ses habitants.

– Qu’est-ce qui devra changer après la pandémie ?

C’est la notion de spatialité qui devrait changer, plus précisément sur le plan psycho-social. Dans certains contextes, comme pendant le confinement, on risque de ne pas voir l’extérieur. Par conséquent, les architectes ne sont plus amenés à se concentrer sur l’impressionnisme et l’esthétisme absolue pour générer leurs conceptions, c’est-à-dire que le côté artistique de l’extérieur d’un bâtiment et sa forme doivent servir en premier lieu une articulation spatiale optimisée afin d’atteindre un confort idéal à l’intérieur.

Il faudra plutôt se focaliser sur l’usage humain de la maison, du bâtiment, du quartier, de la ville et du territoire. La notion de l’articulation spatiale et territoriale va ainsi changer après la pandémie. Il faudra améliorer la flexibilité de l’architecture et de l’urbanisme. Il s’agit d’une intelligence spatiale, l’architecture se doit d’être multifonctionnelle et multi-échelle.

– Au Maroc comme en Afrique, comment faudra-t-il transformer l’architecture ?

L’architecture africaine est axée autour du symbolisme et l’ancrage socio-culturel. Ce sont des espaces multifonctionnels avec une identité culturelle, qui ne peuvent passer par une crise, contrairement aux espaces impressionnistes.

Par exemple, au Maroc, on n’a pas de ségrégation spatiale dans nos maisons traditionnelles, capables d’accueillir toute une famille. Ce sont les appartements qui ont créé une sorte de cloisonnement. En gardant notre identité architecturale, on arrive à s’adapter en cas de crise. 

Les appartements sont des « produits importés » qui ne sont pas adaptés aux besoins des citoyens marocains qui essayent d’une manière continue de les adapter à leurs besoins en transformant les plans selon leurs propre perceptions.

D’autre part, nous ne devons pas rester figés sur le côté artistique de l’architecture. Cette dernière doit garder sa mémoire culturelle tout en ayant un design intelligent pour les futurs besoins de ses usagers. Dans ce sens, le culturalisme et le contextualisme de l’architecture doivent se baser sur l’intelligence artificielle et le digital pour davantage d’ancrage culturel.

L’architecte africain doit saisir le “genius loci” en lui et être à même de proposer des espaces qui aident l’homme à vraiment habiter…

– Concrètement, comment devrait être l’appartement marocain après la pandémie ?

Il faut qu’il y ait plus de flexibilité et une meilleure répartition spatiale. Les architectes doivent donner aux citoyens la possibilité de transformer leur espace intérieur selon leur besoin et de ne pas les figer dans des partitions rigides déjà conçues et difficiles à modifier. Tout en gardant l’intimité demandée, il faut pouvoir changer son espace selon les besoins quotidiens.

– Qu’en est-il des lotissements et des projets immobiliers ?

La crise sanitaire a mis en relief la crise du lotissement. Les projets immobiliers manquent de vivabilité. L’Etat doit exiger aux promoteurs immobiliers de fournir plus d’espaces verts, d’espaces culturels et sportifs communs et ce, avec un focus sur l’aspect hygiénique pour veiller à la sécurité sanitaire et le bien être des citoyens.

– A l’école SAD+P, comment œuvrez-vous pour améliorer l’architecture face à la pandémie ?

Nous disposons de plusieurs laboratoires : un observatoire des performances territoriales, très avancé sur le plan digital, qui permet de mesurer la performance de chaque région en termes de pollution, ressources énergétiques, l’activité humaine et agricole… 

Nous disposons également du « Social Innovation Lab » qui permet de trouver des solutions à des problèmes émanant de la communauté locale. Ainsi qu’un laboratoire de la science et de la technologie de l’architecture qui permet la conception de matériaux locaux et durables.

Concernant la formation de base, plusieurs modules de gestion des risques ont été ajoutés, suite à la crise du Covid-19. Nous œuvrons pour l’intégration de la réalité virtuelle augmentée dans les laboratoires ainsi que les cours, pour pouvoir réaliser des simulations de projets avant leur réalisation, par exemple.

Entre autres, nous travaillons également sur un projet de recherche pour l’amélioration de la performance des infrastructures de santé dans les villes marocaines, suite à la pandémie.

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