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Affaibli, Benkirane déploie une stratégie pour rester à la tête du PJD

Benkirane a un objectif: rester à la tête du PJD, malgré les statuts qui lui interdisent un troisième mandat successif. Les grandes lignes de sa stratégie se dessinent.

Affaibli, Benkirane déploie une stratégie pour rester à la tête du PJD
N. E.
Le 16 avril 2017 à 10h33 | Modifié 11 avril 2021 à 2h39

Le 8 avril, Abdelilah Benkirane est sorti de son silence. Entre le 15 mars, date de la fin de sa mission de chef de gouvernement désigné et le 5 avril, date de nomination du nouveau cabinet, il était resté relativement discret et avait multiplié les gestes apaisants.

Le 8 avril donc, devant la chabiba (jeunesse) du PJD à Bouznika, il y va: “Je pensais que j’allais me reposer. Mais je suis lié, tenu par des engagements que j’ai pris à l’égard des citoyens, le serment que j’ai fait de poursuivre la réforme. Même les francophones, [al-moufarnassine], ont cru en nous, donné leurs voix. J’ai promis de rester avec ceux qui m’ont fait confiance jusqu’à la fin. Comment pourrais-je les laisser? ce n’est pas possible“.

Les dés sont jetés. “Benkirane n’est pas fini“, lit-on sur le site du PJD. Le secrétaire général est habité par la politique. Il avance, guidé par son instinct. Son objectif de fond: exister, revenir. Son objectif à court terme: obtenir un troisième mandat à la tête du PJD. Ce n’est pas chose facile.

Les obstacles au 3e mandat

Deux obstacles objectifs se dressent devant Benkirane qui souhaite briguer un troisième mandat à l’occasion du prochain congrès prévu pour le début de l’été ou en septembre.

Le premier obstacle, ce sont les dispositions du règlement intérieur du parti qui limitent le nombre de mandats successifs à deux. La décision d'amender le règlement intérieur appartient au Conseil national, qui doit être saisi par son propre bureau, par le tiers de ses membres ou par le secrétariat général du parti.

Contrôler le secrétariat général devient donc un enjeu, comme on va le voir plus loin.

Des barons du parti s’opposent clairement à un troisième mandat, au nom du respect des règles démocratiques. En février dernier, El Otmani qui était invité d’une émission de radio, l’a répété. En juin 2016, Lahcen Daoudi déclare à Médias24 qu’un troisième mandat est impossible, “nous ne sommes pas une zaouia“. Phrase terrible.

Le second obstacle, c'est la position défendue par Benkirane lui-même en 2016 lorsqu’il espérait un troisième mandat de SG du PJD et qu'il pensait rester chef de gouvernement. “Je peux être chef du PJD sans être Chef de gouvernement. Mais je ne peux pas être Chef de gouvernement sans être chef du PJD“. 

“Donc, pousse-toi et laisse-moi devenir secrétaire général du parti,“ pourrait rétorquer El Otmani.

Comment exister

Pour exister politiquement après avoir été chef de gouvernement, pour survivre, Benkirane a besoin du parti. Ce sera sa première cible. Et d’ailleurs, il en est encore, pour quelques mois, le secrétaire général.

Le 8 avril 2017 donc, à Bouznika, devant une partie de la Chabiba, il dévoile ses intentions: “je reste“.

Le jeudi 13 avril, à la veille de la réouverture du parlement, il réunit les deux groupes parlementaires (représentants et conseillers) du PJD. Sous sa houlette, sont choisis les candidats du parti au bureau de la chambre et aux commissions. Il y place des fidèles.

Et surtout, il donne le ton: “Nous soutiendrons le gouvernement et voterons la confiance. Car nous n’avons pas le choix. Mais je vous demande de garder votre liberté d’expression. Vous avez pris des engagements à l’égard de vos électeurs. Vous devez rester conformes à vos engagements“.

Benkirane ne peut pas aller frontalement contre le gouvernement et en tous les cas, ne le fera pas avant le congrès du parti. Mais il prépare ses munitions qui sont la “liberté d’expression et le droit de critiquer au nom des engagements pris à l’égard des électeurs“.

Depuis la désignation du gouvernement, il fait la politique des petits pas, occupant le terrain à la moindre occasion, et étudiant les réactions.

Parti bicéphale, capacité de nuisance

Jusqu’au congrès au moins, le parti restera bicéphale.

Le 13 avril, Benkirane a réuni les parlementaires de son parti. Son message est limpide: “Je vous demande de voter la confiance, de soutenir le gouvernement tout en gardant votre devoir de critiquer“.

En d’autres termes, “c’est moi qui tiens le groupe parlementaire [présidé par un fidèle, Driss Azami Al Idrissi], c’est moi qui musèle les velléités de révolte, c’est moi qui décide de voter la confiance“.

Le message subliminal est le suivant: le gouvernement a besoin de moi, j’ai une “capacité de nuisance“, comme disent les politiques.

Le lendemain, vendredi 14 avril, ce fut au tour d’El Otmani de rencontrer les parlementaires du PJD.

Son discours tient en un objectif: déconstruire les accusations de Benkirane et de ses fidèles:

- Nous ne ferons pas de concessions quant à nos prérogatives constitutionnelles et politiques.

-Nous poursuivrons les réformes.

-La réforme de la compensation est maintenue, de même que l’aide aux couches de la population vivant dans la précarité.

-Lorsque Benkirane a été démis, ce fut douloureux. Dans sa réaction, Benkirane a été exemplaire, désintéressé.

-Si le parti avait décidé de décliner ma nomination, je l’aurais accepté.

Bref, je ne suis pas Chef de gouvernement contre votre volonté, je m’inscris dans la légitimité au parti et dans la continuité au gouvernement.

Benkirane se démarque d'El Otmani

Benkirane, lui, n’a pas intérêt à laisser s’installer l’idée de continuité. Il doit au contraire se démarquer. Mais il ne peut pas aller, de suite, à la rupture. Question de rapport de forces.

Il opte pour la délégitimation progressive de son successeur et de son équipe.

Par exemple, il n’assiste pas aux débats de la commission chargée de proposer les noms des ministrables du PJD, se contentant de prononcer une allocution d'ouverture avant de s'excuser. De la sorte, il ne sera pas tenu pour responsable de leur choix et pourra se réserver le droit de les critiquer.

Il démissionne de son mandat de député, de sorte à éviter de voter la confiance au gouvernement.

L’idée qu’il veut installer est de mettre une distance entre le parti et le gouvernement. C’est sa seule marge de manœuvre pour garder le parti. Ce sera sa principale stratégie jusqu’au congrès, peut-être au-delà.

Tous les arguments ressortent, les mêmes arguments qu’il récusait lorsqu’il cumulait chef du gouvernement et du parti: il est temps de mettre de la distance, de garder l’indépendance du parti, de ne pas être comptable de l’action d’un gouvernement hétéroclite…

Le 8 avril devant la Chabiba, les “jalons sur la route“ (du troisième mandat) sont clairement posés:

-Installer l’idée qu’El Otmani n’est pas le PJD, au contraire:

“Il y a un consensus autour de l’idée que PJD a perdu une bataille. Mais le PJD est-il fini? va-t-il se rendre? ou va-t-il se relever?“

Traduisez: la présence d’El Otmani à la tête du gouvernement est une bataille perdue pour le PJD.

-Installer l’idée que le PJD, c’est Benkirane. Le PJD ne se rendra pas, car Benkirane est là:

“ Je pensais que j’allais me reposer. Mais je suis lié, tenu par des engagements pris par moi à l’égard des citoyens, des serments que j’ai faits“.

-Toujours la même tactique de communication: désigner des adversaires, des ennemis et prendre le lead pour défendre la communauté.

-Semer la graine de la suspicion.

El Otmani et ceux du PJD qui l’accompagnent au gouvernement sont-ils des traîtres? Ni oui, ni non:

“Lorsqu’on parle de trahison, il faut apporter les preuves. La trahison, c’est grave, on ne peut formuler une telle accusation sans preuve“.

El Otmani et ceux que vous savez ne sont pas accusés, certes. Ils ne sont pas blanchis non plus. Benkirane aurait pu dire que non, ils ne sont pas des traîtres. Il ne le fait pas.

Prochaine cible: contrôler le secrétariat général

Le secrétariat général est l’équivalent d’un bureau politique ou d’un comité exécutif. C’est l’organe de direction au quotidien.

Après avoir essayé d’installer l’idée d’une distance entre le parti et le gouvernement, le nouveau ballon d’essai consiste à pousser les ministres PJD à l’extérieur du secrétariat général. Pour cela, il faut modifier l’article 37 des statuts.

Selon cet article, les ministres sont membres de plein droit du secrétariat général. 11 ministres dont on peut supposer qu’ils seront solidaires d'El Otmani. 11 voix en cas de vote. Le secrétariat général compte 35 à 45 membres: le secrétaire général, ses deux adjoints, le directeur du parti, les deux présidents des groupes parlementaires, 15 membres élus par le Conseil national, les présidents des organisations des femmes et de la jeunesse, le trésorier, 7 membres proposés par le secrétaire général…

Pour changer cet article 37, il faut une décision du Conseil national, saisi par son propre bureau, par le tiers de ses membres ou alors par le secrétariat général du parti (à la majorité des deux tiers). Les mêmes conditions que pour modifier la règle qui interdit plus de deux mandats successifs.

Affaiblir le gouvernement, sans aller à la rupture

Benkirane et ses fidèles vont rester vigilants jusqu’au prochain congrès. Leur intérêt est que le congrès se tienne aussi tard que possible, en septembre ou à la fin de l’année. Le temps d’un début d’usure du gouvernement et, qui sait?, de quelques erreurs. Et que l’opinion interne s’habitue à une “distance“ entre le parti et le gouvernement.

Au sein du parti, l’idée répandue est celle d’un congrès au début ou à la fin de l’été.

D’ici là et quelle que soit la date, Benkirane va essayer de renforcer son contrôle sur le parti et sur le secrétariat général. Ses fidèles seront à l’affut du moindre faux-pas du gouvernement et notamment de ses points de vulnérabilité, comme l’USFP, la compensation, les réformes, l’aide directe aux couches défavorisées.

Benkirane ou l'art de faire de l'opposition sans en être.

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N. E.
Le 16 avril 2017 à 10h33

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