Rajaa Cherkaoui El Moursli, du big bang à la réforme de l’éducation
Femme, scientifique, chercheuse, pédagogue, Marocaine… La lauréate du prix L’Oréal Unesco pour les femmes et la science s’est confiée à Médias 24. Elle nous raconte son parcours et nous livre son plaidoyer pour une éducation nationale de qualité.
L’Université Mohammed V de Rabat Agdal organisait mercredi 15 avril une cérémonie en l’honneur de son professeur et Vice-Présidente Rajâa Cherkaoui, lauréate 2015 du prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science, qui vient récompenser 20 années de recherche sur le boson de Higgs. L’occasion de relater son parcours et sa vision de la recherche et de l’éducation tels qu’elle nous les livre.
Chercheuse en physique nucléaire, dévouée à ses recherches sur la matière et la création de l’univers, Rajaâ Cherkaoui reste pour autant une personne aux propos simples, les pieds sur terre. Mme Cherkaoui travaille au laboratoire de physique nucléaire et hautes énergies de l’Université Mohammed V, est membre de l’équipe du Cern et a collaboré à la découverte du boson de Higgs en 2012.
C’est à ce titre qu’elle a reçu en mars le prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science, zone Afrique et Etats arabes. C’est d’abord avec une grande émotion qu’elle nous raconte les circonstances de sa nomination au prix L’Oréal-Unesco, qu’elle a d’abord pris pour un canular. Elle fait ensuite preuve d’une grande pédagogie lorsqu’elle explique à un public non-averti le contenu de ses découvertes sur la matière.
Enfin, elle se dit très patriote lorsqu’elle partage avec nous sa vision de l’éducation au Maroc et ses propositions de réforme.
Chercheuse, professeure, femme et mère marocaine, peu importe la casquette que porte Rajaâ Cherkaoui, son parcours et son regard inspirent beaucoup d’énergie, de détermination et de combat.
De la mission française au prix scientifique L’Oréal-Unesco
Rajâa Cherkaoui nait à Salé le 12 mai 1954. C’est dans cette ville qu’elle débute l’école à la mission française.
Très bonne en mathématiques à l’école primaire, elle se destine tôt à un parcours scientifique. Elle poursuit sa scolarité au collège et lycée Leila Aicha à Rabat et opte pour la classe physique-maths. Alors qu’ils ne sont que quatre élèves dans cette filière, la classe ferme en cours de scolarité. Elle achèvera donc sa dernière année du secondaire au lycée Descartes.
Après le bac, elle parvient à convaincre son père de la laisser partir à l’étranger. Elle s’inscrit à l’université Joseph Fourier de Grenoble, comme bons nombres de ses collègues. Elle se préinscrit en architecture, un peu par accident.
La conseillère d’orientation l’oriente heureusement vers les maths-physique. C’est ainsi qu’elle obtient une maîtrise de recherche puis un DEA et enfin un doctorat de sciences physiques avant de rentrer au Maroc en 1982.
Elle fait le choix de rentrer au Maroc au début des années 1980
Elle fait le choix de revenir, à la différence cette fois de ses camarades qui intègrent Polytechnique et d’autres grandes écoles françaises d’ingénieurs. Elle préfère poursuivre son destin scientifique à l’Université Mohammed V en tant qu’enseignant-chercheur. Elle devient en 1996 responsable du laboratoire de physique nucléaire.
Elle garde des relations étroites avec le laboratoire de Grenoble, ce qui lui donne l’idée d’engager le laboratoire de Mohammed V dans une collaboration internationale avec le Cern en 1996.
Il lui faut d’abord convaincre le Président de l’université et le ministère de l’Enseignement supérieur - qui finance les recherches côté marocain -, à une époque où ce type de partenariat n’était pas courant au Maroc.
Le laboratoire de physique nucléaire de l’Université Mohammed V, composé de 3 scientifiques, est depuis dix ans partie prenante à cette collaboration internationale.
C’est par une journée pas comme les autres de ce début d’année qu’elle connaît la consécration.
On lui annonce qu’elle lauréate, elle croit à un canular
Au cours d’une réunion avec le président de l’université, elle reçoit un appel téléphonique de France. Elle s’inquiète d’abord d’une mauvaise nouvelle concernant sa fille qui habite à Paris. Un membre de la commission de l’Oréal-Unesco lui annonce sa nomination pour le prix des femmes et de la science. Elle ne veut pas y croire.
Au téléphone sont présents tous les membres de la commission, qui finissent par lui convaincre qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie. L’air de rien, elle reprend sa réunion, annonçant toute de même au Président la bonne nouvelle.
Plus tard dans la journée, elle reçoit en route un autre appel de l’Académie nationale, l’informant qu’elle est nommée membre à vie de l’Académie des sciences du Maroc. Une double consécration nationale et internationale intervenue par hasard la même journée.
Le big bang, le boson de Higgs et le collisionneur du Cern
Seulement voilà, la découverte du boson de Higgs, ça ne parle pas à tout le monde. C’est pourtant en des termes très simples que l’enseignante explique l’importance de ses recherches.
La découverte du boson de Higgs vient confirmer la théorie d’Englert et Higgs (1964) expliquant pourquoi certaines particules ont une masse et d’autres pas. Le boson de Higgs, lorsqu’il entre en interaction avec d’autres particules leur confère une masse non nulle. Cette découverte s’insère dans les recherches sur le big bang et répond à une question cruciale: comment l’énergie générée au cours de l’explosion est devenue masse.
Pour ce faire, l’équipe du Cern, composée de 1.000 physiciens venus de 38 pays, a procédé à la construction d’un grand collisionneur entre la France et la Suisse, à 100 mètres sous terre, devant reconstituer une réaction similaire au big bang. L’accélérateur de particules provoque la collision de deux groupes de protons, créant ainsi un champ de Higgs, ce qui a conduit à la découverte de la particule du boson.
Cette première découverte qui confirme le modèle standard des particules sera suivie de plusieurs autres expériences pour découvrir d’autres bosons de Higgs, ouvrant la voie à de nouvelles théories physiques, telles que la supersymétrie ou la matière noire. La découverte de différents bosons de Higgs permettrait ainsi de faire des avancées sur la théorie des trous noirs et de l’antimatière.
Ces découvertes de recherche fondamentale peuvent paraître un peu éloignées du quotidien, et pourtant, elles ont des applications dans le domaine médical ou technologique. C’est d’ailleurs en déposant des brevets qui ont des applications dans divers domaines que le CERN se finance et peut poursuivre sa recherche.
Une vision patriotique de l’école publique
Rajaâ Cherkaoui est fière de son parcours scolaire et universitaire. Education gratuite et d’excellence de bout en bout, des classes de petits effectifs, des opportunités de collaboration et d’échanges, cette expérience a forgé chez elle une vision marocaine de l’éducation nationale.
Le goût de la curiosité doit être inculqué dès le plus jeune âge. « Avant, à l’école publique, on était poussée à la découverte à travers diverses activités sportives et culturelles ». Cet appétit pour la découverte doit être entretenu par des activités scolaires et parascolaires. Parraine d’une école publique à Salé, elle anime elle-même des ateliers scientifiques de SVT afin de leur montrer l’application pratique des cours théoriques.
Car pour la chercheuse, les programmes actuels sont trop théoriques, trop chargés et axés sur la mémoire. «On est en train de tuer chez l’enfant l’esprit de création et d’innovation ». Alléger les programmes et ajouter de la pratique en instituant des clubs dans l’école publique, telles sont les premières propositions de l’enseignante.
Le deuxième problème qu’elle pointe est le problème linguistique. Elle regrette l’époque où l’enseignement se faisait à la fois en français et en arabe. Les élèves, formés à chaque école étaient complémentaires. Désormais, avec l’enseignement unique de l’arabe, les élèves arrivent perdus à l’université, nous confie la professeure. Un handicap qui les poursuit tout au long des études universitaires qui débutent en français et basculent en anglais à partir du 3e cycle. Les élèves peuvent pourtant apprendre 3 ou 4 langues sans difficulté. « Pourquoi ne pas garder l’arabe et le français et ajouter l’anglais? »
Encourager l’autonomie des élèves, développer la maîtrise des langues
Les problèmes qu’elle pointe contribuent à creuser le différentiel de qualité entre l’enseignement public et privé. Pour elle, il faut raisonner Maroc et ne plus raisonner élite, en créant une éducation nationale d’excellence. Les parents jouent le jeu de cette culture de premier de la classe regrette-t-elle, « ils sont souvent derrière leurs enfants en les poussant vers l’école privée et les cours particuliers ». Habitués à être assistés, les enfants sont lâchés et perdus après le bac. « Il faut accorder plus de liberté. C’est avec la difficulté et l’adversité que les jeunes se forment ».
Au niveau de la recherche, Mme Cherkaoui souhaite que les règles de financement soient simplifiées. Le contrôle des appels de fonds doit être effectué a posteriori. Encore aujourd’hui, les chercheurs sont toujours tributaires des procédures lourdes d’appels de fonds lancés annuellement par l’université. Ces procédures doivent être allégées pour que la recherche marocaine soit plus dynamique.
C’est sans arrière-pensée qu’elle partage ses réflexions. Elle ne recherche pas spécialement d’écho politique. En tant que vice-présidente de son université, elle réfléchit au destin de la jeunesse. Pour son pays, elle souhaite une université qui forme la jeunesse. Jamais sûre d’elle, elle se pose souvent la question: quelles ont été nos erreurs ?
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